S.
S.
S.
25
Vienne, Septembre 1932.
Cher Monsieur Einstein,
EN apprenant que vous aviez l’intention
de m’inviter à un échange de vues
sur un sujet auquel vous accordez votre
intérêt et qui vous semble mériter aussi
l’attention d’autres personnes, je n’ai pas
hésité à me prêter à cet entretien. Je pré-
sumais que vous choisiriez un problème
qui fût au confin de ce que l’on peut con-
naître aujourd’hui, et auquel nous pus-
sions l’un et l’autre, le physicien et le
psychologue, accéder chacun par sa pro-
S.
26
POURQUOI LA GUERRE ?
pre voie, de manière à nous rencontrer
sur le même terrain, tout en partant de
régions différentes. Aussi m'avez-vous
surpris en me posant la question de savoir
ce que l'on peut faire pour libérer les
humains de la menace de la guerre. J'ai
été tout d'abord effrayé de mon – j'allais
dire notre – incompétence, car je voyais
là une tâche pratique dont l'apanage
revenait aux hommes d'Etat. Mais je me
suis rendu compte que vous n'aviez pas
soulevé la question en tant qu'homme de
science et physicien, mais comme ami des
humains, répondant à l'invitation de la
Société des Nations, tel l'explorateur
Fridtjof Nansen lorsqu'il entreprit de
venir en aide aux affamés et aux victimes
de la guerre mondiale, privés de patrie.
Je réfléchis aussi que l'on n'attendait pas
de moi l'énoncé de propositions pratiques,S.
27
SIGMUND FREUD
mais que j’avais simplement à exposer le
problème de la sauvegarde de la paix, à la
lumière de l’examen psychologique.Mais là-dessus encore, vous avez dit
l’essentiel dans votre lettre et vous m’a-
vez du même coup pris le vent de mes
voiles, mais je me prête volontiers à
voguer dans votre sillage et je me con-
tenterai de confirmer ce que vous avan-
cez, tout en y apportant mes digressions,
au plus près de mes connaissances – ou
de mes conjectures.Vous commencez par poser la question
entre droit et force. C’est là, assurément,
le juste point de départ de notre enquête.
Puis-je me permettre de substituer au
mot « force » le terme plus incisif et dur
de « violence » ? Droit et violence sont
actuellement pour nous des antinomies.
Il est facile de montrer que l’un est dérivéS.
28
POURQUOI LA GUERRE ?
de l’autre, et si nous remontons aux ori-
gines primitives pour examiner de quelle
manière le phénomène s’est produit tout
d’abord, la solution du problème nous
apparaît sans difficulté. Si, dans ce qui
va suivre, vous me voyez exposer comme
autant d’éléments nouveaux, des faits
généralement connus et reconnus, vous
me le pardonnerez : la filiation des données
m’y obligeait.Les conflits d’intérêts surgissant entre
les hommes sont donc, en principe, réso-
lus par la violence. Ainsi en est-il dans
tout le règne animal, dont l’homme ne
saurait s’exclure ; pour l’homme, il s’y
ajoute encore, bien entendu, des conflits
d’opinion, qui s’élèvent jusqu’aux plus
hauts sommets de l’abstraction et dont
la solution semble nécessiter une techni-
que différente. Mais cette complicationS.
29
n’est apparue que plus tard. A l’origine,
dans une horde restreinte, c’est la supé-
riorité de la force musculaire qui décidait
ce qui devait appartenir à l’un, ou quel
était celui dont la volonté devait être
appliquée. La force musculaire se trouve
secondée et bientôt remplacée par l’usage
d’instruments ; la victoire revient à qui
possède les meilleures armes ou en use
avec le plus d’adresse. L’intervention de
l’arme marque le moment où déjà la
suprématie intellectuelle commence à
prendre la place de la force musculaire ;
le but dernier de la lutte reste le même :
l’une des parties aux prises doit être con-
trainte, par le dommage qu’elle subit et
par l’étranglement de ses forces, à aban-
donner ses revendications ou son oppo-
sition. Ce résultat est acquis au maximum
lorsque la violence élimine l’adversaireS.
30
de façon durable,–le tue par conséquent.
Ce procédé offre deux avantages : l'adver-
saire ne pourra reprendre la lutte à une
nouvelle occasion et son sort dissuadera
les autres de suivre son exemple. Par
ailleurs, la mise à mort de l'ennemi satis-
fait une disposition instinctive, sur la-
quelle nous aurons à revenir. Il arrive
qu'au dessein de tuer vienne s'opposer le
calcul selon lequel l'ennemi peut être
employé pour rendre d'utiles services, si,
une fois tenu en respect, on lui laisse la
vie sauve. En pareil cas la violence se
contente d'asservir au lieu de tuer. C'est
ainsi qu'on commence à épargner l'enne-
mi, mais le vainqueur a dès lors à comp-
ter avec la soif de vengeance aux aguets
chez le vaincu, et il abandonne une part
de sa propre sécurité.Tel est donc l'état originel, le règne de
S.
31
la puissance supérieure, de la violence
brutale ou intellectuellement étayée. Nous
savons que ce régime s'est modifié au
cours de l'évolution, et qu'un chemin a
conduit de la violence au droit, – mais
lequel ? Il n'en est qu'un, à mon avis, et
c'est celui qui aboutit au fait que l'on
peut rivaliser avec un plus fort par l'union
de plusieurs faibles. « L'union fait la
force. » La violence est brisée par l'union,
la force de ces éléments rassemblés repré-
sente dès lors le droit, par opposition à
la violence d'un seul. Nous voyons donc
que le droit est la force d'une commu-
nauté. C'est encore la violence, toujours
prête à se tourner contre tout individu qui
lui résiste, travaillant avec les mêmes
moyens, attachée aux mêmes buts ; la
différence réside, en réalité, uniquement
dans le fait que ce n'est plus la violenceS.
32
POURQUOI LA GUERRE ?
de l'individu qui triomphe, mais celle
de la communauté. Mais, pour que s'ac-
complisse ce passage de la violence au
droit nouveau, il faut qu'une condition
psychologique soit remplie. L'union du
nombre doit être stable et durable. Si elle
se créait à seule fin de combattre un plus
puissant pour se dissoudre une fois qu'il
est vaincu, le résultat serait nul. Le pre-
mier qui viendrait ensuite à s'estimer plus
fort chercherait de nouveau à instituer
une hégémonie de violence, et le jeu se
répéterait indéfiniment. La communauté
doit être maintenue en permanence, s'or-
ganiser, établir des règlements qui pré-
viennent les insurrections à craindre, dési-
gner des organes qui veillent au maintien
des règlements, – des lois –, et qui
assurent l'exécution des actes de vio-
lence conformes aux lois. De par laS.
3
SIGMUND FREUD
reconnaissance d'une semblable commu-
nauté d'intérêts, il se forme, au sein des
membres d'un groupe d'hommes réunis,
des attaches d'ordre sentimental, des sen-
timents de communauté, sur lesquels se
fonde, à proprement parler, la force de
cette collectivité.Je crois avoir ainsi indiqué tous les
éléments essentiels ; le triomphe sur la
violence par la transmission du pouvoir
à une plus vaste unité, amalgamée elle-
même par des relations de sentiments.
Tout le reste n'est que commentaires et
redites. La situation est simple, tant que
la communauté ne se compose que d'un
certain nombre d'individus d'égale force.
Les lois de cette association fixent alors,
en ce qui concerne les manifestations vio-
lentes de la force, la part de liberté person-
nelle à laquelle l'individu doit renoncer– 33 –
S.
34
POURQUOI LA GUERRE ?
pour que la vie en commun puisse se pour-
suivre en sécurité. Mais un tel état de tran-
quillité ne se conçoit que théoriquement;
de fait, le cours des choses se complique,
parce que la communauté, dès l'origine,
renferme des éléments de puissance iné-
gale – hommes et femmes, parents et
enfants – et que bientôt, la guerre et
l'assujettissement créent des vainqueurs
et des vaincus, qui se transforment en
maîtres et esclaves. Le droit de la com-
munauté sera, dès lors, l'expression de ces
inégalités de pouvoir, les lois seront faites
par et pour les dominateurs, et on laissera
peu de prérogatives aux sujets. A partir
de ce moment-là, l'ordre légal se trouve
exposé à des perturbations de deux pro-
venances : tout d'abord les tentatives
de l'un ou de l'autre des seigneurs pour
s'élever au-dessus des restrictions appli-
S.
35
SIGMUND FREUD
quées à tous ses égaux, pour revenir, par
conséquent, du règne du droit au règne
de la violence ; en second lieu, les efforts
constants des sujets pour élargir leur
pouvoir et voir ces modifications recon-
nues dans la loi, donc pour réclamer, au
contraire, le passage du droit inégal au
droit égal pour tous. Ce dernier courant
sera particulièrement marqué quand se
produiront véritablement, au sein de la
communauté, des modifications dans les
attributions du pouvoir comme il arrive
par suite de divers facteurs historiques.
Le droit peut alors s’adapter insensible-
ment à ces nouvelles conditions, ou, ce
qui est plus fréquent, la classe dirigeante
n’est pas disposée à tenir compte de ce
changement : c’est l’insurrection, la guerre
civile, d’où la suppression momentanée
du droit, et de nouveaux coups de force,S.
36
POURQUOI LA GUERRE ?
à l'issue desquels s'instaure un nouveau
régime du droit. Il est encore une autre
source de transformation du droit, qui ne
se manifeste que par voie pacifique, et
c'est le changement de culture qui s'opère
parmi les membres de la communauté ;
mais il rentre dans un ordre de phéno-
mènes qui ne pourra être traité que plus
loin.Nous voyons donc que, même à l'inté-
rieur d'une communauté, le recours à la
violence ne peut être évité dans la solu-
tion des conflits d'intérêt. Mais les néces-
sités, les communautés d'intérêt issues
d'une existence commune sur un même
sol, hâtent l'apaisement de ces luttes et,
sous de tels auspices, les possibilités de
solutions pacifiques sont en progression
constante. Mais il suffit de jeter un coup
d'œil sur l'histoire de l'humanité pourS.
37
SIGMUND FREUD
assister à un défilé ininterrompu de con-
flits, que ce soit une communauté aux
prises avec un ou plusieurs autres grou-
pements, que ce soit entre unités tantôt
vastes tantôt plus réduites, entre villes,
pays, tribus, peuples, empires, conflits
presque toujours résolus par l’épreuve des
forces au cours d’une guerre. De telles
guerres aboutissent ou bien au pillage,
ou bien à la soumission complète, à la
conquête de l’une des parties.On ne saurait porter un jugement d’en-
semble sur les guerres de conquête. Nom-
bre d’entre elles, comme celle des Mon-
gols et des Turcs, n’ont apporté que du
malheur; d’autres, en revanche, ont con-
tribué à la transformation de la violence
en droit, en créant de plus vastes unités
au sein desquelles la possibilité du recours
à la force se trouvait supprimée et unS.
38
POURQUOI LA GUERRE ?
nouveau régime de droit apaisait les con-
flits. Ainsi les conquêtes romaines qui
apportèrent aux pays méditerranéens la
précieuse pax romana. Les ambitions ter-
ritoriales des rois de France ont créé un
royaume uni dans la paix et florissant.
Si paradoxal que cela puisse paraître,
force nous est d'avouer que la guerre
pourrait bien n'être pas un moyen inop-
portun pour la fondation de la paix
« éternelle », car elle s'avère capable de
constituer les vaste unités au sein des-
quelles une puissance centrale rend de
nouvelles guerres impossibles. Cependant
elle n'aboutit pas à ce résultat, car les
succès de la conquête sont, en règle géné-
rale, de courte durée, les unités nouvelle-
ment créées se désagrègent à leur tour
presque toujours faute de cohésion entre
les parties réunies par contrainte. Et, deS.
39
plus, la conquête n’a pu créer, jusqu’ici,
que des unifications partielles, – de
grande envergure il est vrai, – et dont
les conflits réclamèrent justement des
solutions brutales. Le résultat de tous ces
efforts guerriers fut simplement que l’hu-
manité échangea les innombrables et quasi
incessantes escarmouches contre de gran-
des guerres, d’autant plus dévastatrices
qu’elles étaient rares.En ce qui concerne notre époque, la
même conclusion s’impose, à laquelle
vous avez abouti par un plus court che-
min. Il n’est possible d’éviter à coup sûr
la guerre que si les hommes s’entendent
pour instituer une puissance centrale aux
arrêts de laquelle on s’en remet dans tous
les conflits d’intérêt. En pareil cas, deux
nécessités s’imposent au même titre : celle
de créer une semblable instance suprêmeS.
40
POURQUOI LA GUERRE ?
et celle de la doter de la force appropriée.
Sans la seconde, la première n'est d'au-
cune utilité. Or la Société des Nations
a bien été conçue comme autorité suprê-
me de ce genre, mais la deuxième condi-
tion n'est pas remplie. La Société des
Nations ne dispose pas d'une force à elle
et ne peut en obtenir que si les membres
de la nouvelle association, – les diffé-
rents Etats, – la lui concèdent. Et il y a
peu d'espoir, pour le moment, que la chose
se produise. Mais on ne comprendrait
en somme pas pourquoi cette institution
a été créée, si l'on ne savait qu'elle repré-
sente, dans l'histoire de l'humanité, une
tentative bien rarement conçue, et jamais
réalisée en de pareilles proportions. Tenta-
tive qui consiste à acquérir l'autorité,
c'est-à-dire l'influence contraignante, d'or-
dinaire basée sur la détention de la force,S.
41
SIGMUND FREUD
en faisant appel à certains principes
idéaux. Deux facteurs, nous l'avons vu,
assurent la cohésion d'une communauté :
la contrainte de violence et les relations
de sentiment, – les identifications, com-
me on les désignerait en langage techni-
que, – entre les membres de ce même
corps. Si l'un des facteurs vient à dispa-
raître, il se peut faire que l'autre main-
tienne la communauté. De telles notions
ne peuvent naturellement avoir une signi-
fication que si elles correspondent à d'im-
portants éléments de communauté. Reste
alors à savoir quelle en est la puissance.
L'histoire nous apprend que ces notions
ont réellement exercé leur action. L'idée
pan-hellénique, par exemple, la conscience
d'être quelque chose de mieux que les
barbares voisins, et dont on retrouve la si
vigoureuse expression dans les confédé-
S.
42
rations amphictioniques, dans les oracles
et dans les jeux, fut assez puissante pour
adoucir le régime de la guerre parmi les
Grecs, mais non point suffisante, natu-
rellement, pour supprimer les conflits
armés entre les diverses factions du peu-
ple grec ni même pour dissuader une ville
ou une fédération de villes de s'allier aux
Perses ennemis pour abaisser un rival. Le
sentiment de communauté chrétienne,
dont on sait pourtant la puissance, n'a
pas davantage, au temps de la Renais-
sance, empêché de petits et de grands
Etats chrétiens de rechercher l'appui du
Sultan dans les guerres qu'ils se livrèrent
entre eux. A notre époque également, il
n'est aucune idée à qui l'on puisse accor-
der une telle autorité conciliatrice. Les
idéals nationaux qui gouvernent aujour-
d'hui les peuples, – la chose n'est queS.
43
trop claire, – poussent à l'acte d'oppo-
sition. Il ne manque pas de gens pour
prédire que, seule, la pénétration univer-
selle de l'idéologie bolchéviste pourra
mettre un terme aux guerres, – mais
nous sommes de toute manière encore
fort loin d'un tel aboutissement, et peut-
être n'y saurait-on parvenir qu'après
d'effroyables guerres civiles. Il semble
donc que la tentative consistant à rem-
placer la puissance matérielle par la puis-
sance des idées se trouve, pour le moment
encore, vouée à l'échec. On commet une
erreur de calcul en négligeant le fait que
le droit était, à l'origine, la force brutale
et qu'il ne peut encore se dispenser du
concours de la force.Je ne puis mieux faire maintenant que
commenter une autre de vos propositions.
Vous vous étonnez qu'il soit si facileS.
44
POURQUOI LA GUERRE ?
d'exciter les hommes à la guerre et vous
présumez qu'ils ont en eux un principe
actif, un instinct de haine et de destruc-
tion tout prêt à accueillir cette sorte
d'excitation. Nous croyons à l'existence
d'un tel penchant et nous nous sommes
précisément efforcé, au cours de ces der-
nières années, d'en étudier les manifes-
tations. Pourrais-je, à ce propos, vous
exposer une partie des lois de l'instinct
auxquelles nous avons abouti, après
maints tâtonnements et maintes hési-
tations ? Nous admettons que les ins-
tincts de l'homme se ramènent exclusive-
ment à deux catégories : d'une part
ceux qui veulent conserver et unir; nous
les appelons érotiques, – exactement
au sens d'eros dans le Symposion de Pla-
ton, – ou sexuels, en donnant explicite-
ment à ce terme l'extension du conceptS.
45
SIGMUND FREUD
populaire de sexualité ; d’autre part,
ceux qui veulent détruire et tuer ; nous
les englobons sous les termes de pulsion
agressive ou pulsion destructrice. Ce n’est
en somme, vous le voyez, que la transpo-
sition théorique de l’antagonisme univer-
sellement connu de l’amour et de la haine,
qui est peut-être une forme de la pola-
rité d’attraction et de répulsion qui joue
un rôle dans votre domaine. – Mais ne
nous faites pas trop rapidement passer
aux notions de bien et de mal. – Ces
pulsions sont tout aussi indispensables
l’une que l’autre ; c’est de leur action
conjuguée ou antagoniste que découlent
les phénomènes de la vie. Or il semble
qu’il n’arrive guère qu’un instinct de
l’une des deux catégories puisse s’affir-
mer isolément ; il est toujours « lié », selon
notre expression, à une certaine quantitéS.
46
POURQUOI LA GUERRE ?
de l’autre catégorie, qui modifie son but,
ou, suivant les cas, lui en permet seule
l’accomplissement. Ainsi, par exemple,
l’instinct de conservation est certaine-
ment de nature érotique ; mais c’est pré-
cisément ce même instinct qui doit pou-
voir recourir à l’agression, s’il veut faire
triompher ses intentions. De même l’ins-
tinct d’amour, rapporté à des objets, a
besoin d’un dosage d’instinct de posses-
sion, s’il veut en définitive entrer en pos-
session de son objet. Et c’est précisément
la difficulté qu’on éprouve à isoler les
deux sortes d’instincts, dans leurs mani-
festations, qui nous a si longtemps em-
pêché de les reconnaître.Si vous voulez bien poursuivre encore
un peu avec moi, vous verrez que les
actions humaines révèlent une complica-
tion d’une autre sorte. Il est très rare queS.
47
SIGMUND FREUD
l'acte soit l'œuvre d'une seule incitation
instinctive, qui déjà en elle-même doit
être un composé d'eros et de destruction.
En règle générale, plusieurs motifs, pa-
reillement composés, doivent coïncider
pour amener l'action. L'un de vos con-
frères l'avait déjà perçu, – je veux par-
ler ici du Professeur G. Ch. Lichtenberg,
qui enseignait la physique à Göttingue
à l'époque de nos classiques ; mais chez
lui, le psychologue était peut-être plus
important encore que le physicien. Il
avait découvert la rose des motifs quand
il déclarait :« Les mobiles en raison des-
quels nous agissons pourraient être répar-
tis comme les trente-deux vents et leurs
appellations se formuler : Pain – Pain-
Renommée ou : Renommée – Renommée-
Pain. ».Ainsi donc, lorsque les hommes sont
S.
48
POURQUOI LA GUERRE ?
incités à la guerre, toute une série de mo-
tifs peuvent en eux trouver un écho à cet
appel, les uns nobles, les autres vulgaires,
certains dont on parle ouvertement et
d'autres que l'on tait. Nous n'avons aucune
raison de les énumérer tous. Le penchant
à l'agression et à la destruction se trouve
évidemment au nombre de ceux-ci : d'in-
nombrables cruautés que nous rapportent
l'histoire et la vie journalière en confir-
ment l'existence. En excitant ces pen-
chants à la destruction par d'autres ten-
dances érotiques et spirituelles, on leur
donne naturellement le moyen de s'épan-
cher plus librement. Parfois, lorsque nous
entendons parler des cruautés de l'his-
toire, nous avons l'impression que les
mobiles idéalistes n'ont servi que de para-
vent aux appétits destructeurs ; en d'au-
tres cas, s'il s'agit par exemple des cruau-S.
49
SIGMUND FREUD
tés de la Sainte Inquisition, nous pen-
sons que les mobiles idéaux se sont placés
au premier plan, dans le conscient, et
que les mobiles destructeurs leur ont
donné, dans l’inconscient, un supplément
de force. Les deux possibilités sont plau-
sibles.J’ai scrupule à abuser de votre atten-
tion qui entend se porter sur les moyens
de prévenir la guerre et non sur nos théo-
ries. Et pourtant je voudrais m’attarder
encore un instant à notre instinct de des-
truction, dont la vogue n’est rien en
regard de son importance. Avec une petite
dépense de spéculation, nous en sommes
arrivé à concevoir que cette pulsion agit
au sein de tout être vivant et qu’elle tend
à le vouer à la ruine, à ramener la vie à
l’état de matière inanimée. Un tel pen-
chant méritait véritablement l’appella-
S.
50
POURQUOI LA GUERRE ?
tion d'instinct de mort, tandis que les
pulsions érotiques représentent les efforts
vers la vie. L'instinct de mort devient
pulsion destructrice par le fait qu'il s'ex-
tériorise, à l'aide de certains organes,
contre les objets. L'être animé protège
pour ainsi dire sa propre existence en
détruisant l'élément étranger. Mais une
part de l'instinct de mort demeure agis-
sante au dedans de l'être animé et nous
avons tenté de faire dériver toute une
série de phénomènes normaux et patho-
logiques de cette réversion intérieure de
la pulsion destructrice. Nous avons même
commis l'hérésie d'expliquer l'origine de
notre conscience par un de ces revire-
ments de l'agressivité vers le dedans. On
ne saurait donc, vous le voyez, considérer
un tel phénomène à la légère, quand il se
manifeste sur une trop grande échelle ;S.
51
SIGMUND FREUD
il en devient proprement malsain, tandis
que l’application de ces forces instinc-
tives à la destruction dans le monde exté-
rieur soulage l’être vivant et doit avoir
une action bienfaisante. Cela peut servir
d’excuse biologique à tous les penchants
haïssables et dangereux contre lesquels
nous luttons. Force nous est donc d’a-
vouer qu’ils sont plus près de la nature
que la résistance que nous leur oppo-
sons et pour laquelle il nous faut encore
trouver une explication. Peut-être avez-
vous l’impression que nos théories sont
une manière de mythologie qui, en l’es-
pèce, n’a rien de réconfortant. Mais est-ce
que toute science ne se ramène pas à cette
sorte de mythologie ? En va-t-il autre-
ment pour vous dans le domaine de la
physique ?Voilà qui nous permet de conclure,
S.
52
POURQUOI LA GUERRE ?
pour revenir à notre sujet, que l’on ferait
œuvre inutile à prétendre supprimer les
penchants destructeurs des hommes. En
des contrées heureuses de la terre, où la
nature offre à profusion tout ce dont
l’homme a besoin, il doit y avoir des peu-
ples dont la vie s’écoule dans la douceur
et qui ne connaissent ni la contrainte ni
l’agression. J’ai peine à y croire et je
serais heureux d’en savoir plus long sur
ces êtres de félicité. Les bolchévistes eux
aussi espèrent arriver à supprimer l’agres-
sion humaine en assurant l’assouvisse-
ment des besoins matériels tout en ins-
taurant l’égalité entre les bénéficiaires
de la communauté. J’estime que c’est là
une illusion. Ils sont, pour l’heure, minu-
tieusement armés et la haine qu’ils entre-
tiennent à l’égard de tous ceux qui ne
sont pas des leurs n’est pas le moindreS.
53
SIGMUND FREUD
adjuvant pour s’assurer la cohésion de
leurs partisans. D’ailleurs, ainsi que vous
le marquez vous-même, il ne s’agit pas de
supprimer le penchant humain à l’agres-
sion ; on peut s’efforcer de le canaliser,
de telle sorte qu’il ne trouve pas son mode
d’expression dans la guerre.En partant de nos lois mythologiques
de l’instinct, nous arrivons aisément à
une formule qui fraye indirectement une
voie à la lutte contre la guerre. Si la
propension à la guerre est un produit de
la pulsion destructrice, il y a donc lieu de
faire appel à l’adversaire de ce penchant,
à l’eros. Tout ce qui engendre, parmi les
hommes, des liens de sentiment doit
réagir contre la guerre. Ces liens peuvent
être de deux sortes. En premier lieu,
des rapports tels qu’il s’en manifeste à
l’égard d’un objet d’amour, même sansS.
54
POURQUOI LA GUERRE ?
intentions sexuelles. La psychanalyse n’a
pas à rougir de parler d’amour, en l’oc-
currence, car la religion use d’un même
langage : aime ton prochain comme toi-
même. Obligation facile à proférer, mais
difficile à remplir. La seconde catégorie
de liens sentimentaux est celle qui pro-
cède de l’identification. C’est sur eux que
repose, en grande partie, l’édifice de la
société humaine.Je trouve, dans une critique que vous
portez sur l’abus de l’autorité, une seconde
indication pour la lutte indirecte contre
le penchant à la guerre. C’est l’une des
faces de l’inégalité humaine, – inégalité
native et que l’on ne saurait combattre, –
qui veut cette répartition en chefs et en
sujets. Ces derniers forment la très grosse
majorité ; ils ont besoin d’une autorité
prenant pour eux des décisions auxquellesS.
55
SIGMUND FREUD
ils se rangent presque toujours sans réser-
ves. Il y aurait lieu d'observer, dans cet
ordre d'idées, que l'on devrait s'employer,
mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici, à for-
mer une catégorie supérieure de penseurs
indépendants, d'hommes inaccessibles à
l'intimidation et adonnés à la recherche
du vrai, qui assumeraient la direction des
masses dépourvues d'initiative. Que l'em-
pire pris par les pouvoirs de l'Etat et
l'interdiction de pensée de l'Eglise ne se
prêtent point à une telle formation, nul
besoin de le démontrer. L'Etat idéal rési-
derait naturellement dans une commu-
nauté d'hommes ayant assujetti leur vie
instinctive à la dictature de la raison.
Rien ne pourrait créer une union aussi
parfaite et aussi résistante entre les hom-
mes, même s'ils devaient pour autant
renoncer aux liens de sentiment les unsS.
56
POURQUOI LA GUERRE ?
vis à vis des autres. Mais il y a toute
chance que ce soit là un espoir utopique.
Les autres voies et moyens d’empêcher
la guerre sont certainement plus prati-
cables, mais ils ne permettent pas de
compter sur des succès rapides. On ne se
plaît guère à imaginer des moulins qui
moudraient si lentement qu’on aurait le
temps de mourir de faim avant d’obte-
nir la farine.Vous le voyez, on n’avance guère les
choses, à vouloir consulter des théoriciens
étrangers au monde, quand il s’agit de
tâches pratiques et urgentes. Mieux vau-
drait s’efforcer, pour chaque cas parti-
culier, d’affronter le danger avec les
moyens qu’on a sous la main. Je voudrais
cependant traiter encore un problème que
vous ne soulevez pas dans votre lettre
et qui m’intéresse spécialement. Pour-S.
57
quoi nous élevons-nous avec tant de force
contre la guerre, vous et moi et tant d'au-
tres avec nous, pourquoi n'en prenons-
nous pas notre parti comme de l'une des
innombrables vicissitudes de la vie ? Elle
semble pourtant conforme à la nature,
biologiquement très fondée, et, pratique-
ment, presque inévitable. Ne vous scan-
dalisez pas de la question que je pose ici.
Pour les besoins d'une enquête, il est
peut-être permis de prendre le masque
d'une impassibilité qu'on ne possède guère
dans la réalité. Et voici quelle sera la
réponse : parce que tout homme a un
droit sur sa propre vie, parce que la
guerre détruit des vies humaines char-
gées de promesses, place l'individu dans
des situations qui le déshonorent, le force
à tuer son prochain contre sa propre
volonté, anéantit de précieuses valeursS.
58
POURQUOI LA GUERRE ?
matérielles, produits de l’activité hu
maine, etc. On ajoutera en outre que la
guerre, sous sa forme actuelle, ne donne
plus aucune occasion de manifester l’an
tique idéal d’héroïsme et que la guerre de
demain, par suite du perfectionnement
des engins de destruction, équivaudrait
à l’extermination de l’un des adversaires,
ou peut-être même des deux.Tout cela est exact et paraît même si
incontestable qu’on en est réduit à s’éton
ner qu’un accord unanime de l’humanité
n’ait point encore banni la guerre. On
peut évidemment discuter l’un ou l’autre
de ces points et se demander, par exem
ple, si la communauté ne doit pas avoir,
elle aussi, un droit sur la vie de l’indi
vidu ; on ne saurait condamner au même
titre tous les germes de guerre ; tant qu’il
y aura des empires et des nations décidésS.
59
SIGMUND FREUD
à exterminer les autres sans pitié, ces
autres-là doivent être équipés pour la
guerre. Mais nous avons hâte de passer
sur tous ces problèmes, ce n'est point la
discussion à laquelle vous entendiez m'en-
gager. Je veux en arriver à autre chose :
Je crois que le motif essentiel pour quoi
nous nous élevons contre la guerre, c'est
que nous ne pouvons faire autrement.
Nous sommes pacifistes, parce que nous
devons l'être en vertu de mobiles orga-
niques. Il nous est désormais facile de jus-
tifier notre attitude par des arguments.Voilà qui ne va pas sans explication.
Et voici ce que j'ajoute : depuis des temps
immémoriaux, l'humanité subit le phé-
nomène du développement de la culture.
(D'aucuns préfèrent, je le sais, user ici
du terme de civilisation.) C'est à ce phé-
nomène que nous devons le meilleur deS.
60
POURQUOI LA GUERRE ?
ce dont nous sommes faits et une bonne
part de ce dont nous souffrons. Ses causes
et ses origines sont obscures, son aboutis-
sement est incertain, et quelques-uns de
ses caractères sont aisément discernables.
Peut-être conduit-il à l'extinction du
genre humain, car il nuit par plus d'un
côté à la fonction sexuelle, et actuellement
déjà les races incultes et les couches arrié-
rées de la population s'accroissent dans
de plus fortes proportions que les caté-
gories raffinées. Peut-être aussi ce phé-
nomène est-il à mettre en parallèle avec
la domestication de certaines espèces ani-
males ; il est indéniable qu'il entraîne
des modifications physiques ; on ne s'est
pas encore familiarisé avec l'idée que le
développement de la culture puisse être
un phénomène organique de cet ordre.
Les transformations psychiques qui ac-S.
61
compagnent le phénomène de la culture
sont évidentes et indubitables. Elles con-
sistent en une éviction progressive des
fins instinctives, jointe à une limitation
des réactions impulsives. Des sensations
qui, pour nos ancêtres, étaient chargées
de plaisir nous sont devenues indiffé-
rentes et même intolérables ; il y a des
raisons organiques à la transformation
qu'ont subie nos aspirations éthiques et
esthétiques. Au nombre des caractères
psychologiques de la culture, il en est
deux qui apparaissent comme les plus
importants : l'affermissement de l'intel-
lect, qui tend à maîtriser la vie instinctive,
et la réversion intérieure du penchant
agressif, avec toutes ses conséquences
favorables et dangereuses. Or les con-
ceptions psychiques vers lesquelles l'évo-
lution de la culture nous entraîne seS.
POURQUOI LA GUERRE ?
trouvent heurtées de la manière la plus
vive par la guerre, et c’est pour cela que
nous devons nous insurger contre elle ;
nous ne pouvons simplement plus du tout
la supporter ; ce n’est pas seulement une
répugnance intellectuelle et affective, mais
bien, chez nous, pacifistes, une intolérance
constitutionnelle, une idiosyncrasie en
quelque sorte grossie à l’extrême. Et il
semble bien que les dégradations esthé-
tiques que comporte la guerre ne comp-
tent pas pour beaucoup moins, dans notre
indignation, que les atrocités qu’elle sus-
cite.Et maintenant combien de temps fau-
dra-t-il encore pour que les autres devien-
nent pacifistes à leur tour ? On ne saurait
le dire, mais peut-être n’est-ce pas une
utopie que d’espérer dans l’action de ces
deux éléments, – la conception cultu-
62
S.
SIGMUND FREUD
relle et la crainte justifiée des répercus-
sions d’une conflagration future, – pour
mettre un terme à la guerre, dans un
avenir prochain. Par quels chemins ou
détours, nous ne pouvons le deviner. En
attendant, nous pouvons nous dire : Tout
ce qui travaille au développement de la
culture travaille aussi contre la guerre.Je vous salue très cordialement et si
mon exposé a pu vous décevoir, je vous
prie de me pardonner.Votre
Sigmund Freud.
S.
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Pourquoi la guerre?1933-071/1933.fr