Dostoïevski et le parricide 1928-002/1930.fr

Freud, Sigmund (1928-002/1930.fr): Dostoïevski et le parricide

Zurück zum Werk
  • S.

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    Il semble qu’on puisse distinguer, dans la si riche personnalité
    de Dostoïewski, quatre aspects différents : celui du poète, celui
    du névropathe, celui du moraliste et celui du pécheur. Com-
    ment se retrouver dans cette complexité ?

    Le poète est le plus inattaquable de ces quatre personnages :
    il se situe non loin de Shakespeare. Les Frères Karamazov
    sont le plus admirable roman qui ait jamais été écrit ; l’épisode
    du Grand Inquisiteur est un des points culminants de la litté-
    rature universelle. La psychanalyse doit, hélas, se déclarer
    impuissante à résoudre le problème du poète.

    Le moraliste, Dostoïewski est celui qui prête le plus aux
    attaques. Le placer très haut, en tant qu’homme moral, sous
    prétexte que seul peut atteindre les plus hauts degrés de la
    morale celui qui fut le plus grand pécheur, serait juger un peu
    à la légère. Est moral celui qui réagit dès qu’il sent en lui la
    tentation et qui ne cède pas à elle.

    L’homme à qui le repentir, après le péché, impose de grandes
    exigences morales, s’expose au reproche de s’être fait la tâche
    par trop aisée. Il n’a pas pratiqué l’essentiel de la morale, le
    renoncement ; car la conduite morale de la vie est exigée en
    vue des intérêts pratiques de l’humanité.

    Il rappelle les barbares des grandes migrations, qui tuaient
    puis faisaient pénitence et pour qui faire pénitence devint une
    technique destinée à faciliter le meurtre. Ivan le Terrible ne se
    comportait pas autrement : cet accommodement avec le ciel
    est un trait essentiellement russe. D’ailleurs le résultat final
    des luttes intérieures soutenues par Dostoïewski n’est pas
    glorieux. Après les plus violents combats pour concilier les
    instincts de l’individu avec les exigences morales de la commu-
     

  • S.

    16

    nauté humaine, il fit machine arrière et aboutit à la soumission
    aux autorités spirituelles et temporelles, au respect du Tzar
    et du Dieu des chrétiens, position à laquelle de moindres esprits
    parviennent sans tant d’efforts. C’est là le point faible de
    cette grande personnalité. Dostoïewski n’a pas su être un maître
    et un libérateur de l’humanité ; il s’est associé à ses geôliers ;
    l’évolution sociale lui devra peu de choses. Sans doute pourra-
    t-
    on démontrer qu’il fut condamné à cet échec par sa névrose.
    Étant donné sa haute intelligence et son grand amour des
    hommes une autre voie — celle d’un apôtre — lui eût pu être
    ouverte.

    Il nous répugne de considérer Dostoïewski en tant que
    pécheur et cela pour des raisons qui ne sont pas uniquement
    motivées par des opinions bourgeoises. Les motifs réels de cette
    réaction apparaissent aisément : deux traits caractérisent le
    criminel, un égoïsme illimité, et une forte tendance à la des-
    truction. Nous trouvons, à la base de ces deux sentiments,
    nécessaire à leur extériorisation, le manque de toute vie effec-
    tive.

    Il apparaît immédiatement combien la nature de Dostoïewski
    s’oppose à cette définition. Nous nous rappelons son grand
    besoin d’affection, son immense faculté d’amour ; ils allèrent
    parfois jusqu’à un excès de bonté et lui faisaient aimer et aider
    celui-là même qu’il avait des raisons de haïr, dont il eût dû
    vouloir la vengeance (Cf. Ses rapports avec sa femme et
    avec l’amant de cette dernière). Comment motiver alors la
    tentation de ranger Dostoïewski parmi les criminels. Tout
    d’abord le choix qu’il fit de ses sujets, qui se distinguent par
    l’emploi de caractères violents, meurtriers, égoïstes — ce
    qui nous permet de supposer que ces tendances existaient en
    Dostoïewski — puis un certain nombre de faits matériels de
    son existence, comme sa passion du jeu et peut-être le viol d’une
    fillette impubère (Confession)1).

    1)Cf. La discussion relative à ce sujet dans « Dostoïewski inconnu »
    1926 (Stephan Zweig).
    « Les barrières de la morale bourgeoise ne l’arrêtaient pas et nul ne
    sait exactement jusqu’où allèrent les infractions qu’il fit au droit com-
     

  • S.

    17

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    Cette apparente contradiction se résout, quand on reconnaît
    que le fort instinct de destruction de Dostoïewski – instinct
    qui l’eût facilement conduit jusqu’au crime – s’exerçait sur
    tout contre lui-même (étant dirigé vers l’intérieur et non vers
    l’extérieur) et s’extériorisait sous forme de masochisme et de
    scrupules. Son individualité conserva néanmoins un certain
    nombre de caractéristiques sadiques, qui se révélaient par son
    irritabilité, son intolérance, son besoin de tourmenter, qui
    s’exerçaient même sur ceux qu’il aimait; ces caractéristiques
    sadiques sont visibles aussi dans la façon dont, en tant qu’écri-
    vain, il traite ses lecteurs. Nous en concluons donc que Dos-
    toïewski était dans les petites choses un sadique dont le sadisme
    s’exerce sur les autres, et dans les grandes choses, un sadique
    dont le sadisme s’exerce sur lui-même, c’est-à-dire un maso-
    chiste, donc le plus tendre, le meilleur et le plus obligeant des
    hommes.

    Nous avons pu distinguer dans le caractère complexe de
    Dostoïewski trois éléments: Deux d’entre eux sont quantitatifs,
    l’autre qualificatif. Les voici: une grande puissance de senti-
    ments affectifs, des tendances à la perversité qui devaient le
    prédisposer à être un sado-masochiste ou un criminel, enfin un
    grand et inanalysable génie artistique. Cet ensemble pourrait
    fort bien exister sans névrose, puisqu’il y a de parfaits maso-
    chistes qui ne sont pas des névrosés. Étant donné les rapports
    entre ses instincts et leurs refoulements (et en y ajoutant les
    sublimations disponibles) on devrait classer Dostoïewski parmi
    ceux qu’on appelle les caractères instinctifs. Mais la situation
    se complique du fait de la présence de la névrose, qui, comme
    nous venons de le dire, n’était pas absolument indispensable
    en l’occurrence; elle a cependant d’autant plus de chances
    d’exister, que les complications que doit maîtriser le moi sont
    plus nombreuses. (La névrose n’est que la preuve que le moi
    n’a pu faire cette synthèse et a perdu son unité profonde).

    mun, ni quels furent parmi les instincts criminels de ses personnages,
    ceux qui se réalisèrent en lui » (Trois Maîtres, 1920). Voyez, en ce qui
    concerne les rapports intimes existant entre les héros de Dostoïewsky
    et ses propres aventures, les détails qui ont trait à Nicolaï Strachoff
    dans l’introduction à l’essai de René Fulop-Muller.

    DOSTOÏEWSKI

    2

  • S.

    18

    Mais par quoi la névrose – au sens le plus précis du mot –
    de Dostoïewski, nous est-elle prouvée?

    Lui-même se qualifia d’épileptique et il passait pour tel aux
    yeux des autres, en raison des fortes crises de contractions
    musculaires, liées à des évanouissements et suivies d’hypocon-
    drie, qu’il eut. Or il semble probable que ces soi-disant crises
    d’épilepsie ne furent que les symptômes d’une névrose et doivent
    être considérées comme hystéro-épilepsie, c’est-à-dire comme
    une hystérie grave.

    Il nous est difficile, pour deux raisons, d’atteindre ici, à
    une certitude absolue : les dates anamnestiques des soi-disant
    crises d’épilepsie sont incomplètes et peu certaines, et le juge-
    ment sur les crises d’épilepsie n’est pas encore définitif.

    Voyons tout d’abord ce second point : il est inutile de répéter
    ici toute la théorie de la pathologie de l’épilepsie, qui d’ailleurs
    ne nous apprend rien de définitif. En somme, il s’agit toujours
    de l’ancien Morbus Sacer, avec ses crises imprévisibles et que
    rien ne semble avoir provoquées, avec les modifications dans le
    sens de l’irritabilité et de l’agressivité qu’il fait subir au carac-
    tère et la diminution progressive de l’activité intellectuelle qu’il
    entraîne. Mais chez Dostoïewski ces caractéristiques sont des
    plus imprécises. Les crises brutales, accompagnées de morsures
    de la langue et d’incontinence d’urine, rapprochées au point
    de présenter les caractéristiques du dangereux état épileptique
    et pouvant entraîner des attentats contre soi-même, diminuent
    parfois jusqu’à ne plus être que de courtes absences, des ver-
    tiges, de brefs laps de temps durant lesquels le malade, comme
    dominé par l’inconscient, accompli des gestes étranges; occa-
    sionnés généralement et de façon inexplicable par des causes
    purement physiques, elles peuvent néanmoins avoir une cause
    première purement psychique et réagir ensuite à des excitations
    psychiques elles aussi. Bien que la déchéance intellectuelle
    semble être une des caractéristiques de l’épilepsie, on connaît un
    cas dans lequel ce mal ne parvint pas à interrompre une activité
    d’un ordre très élevé (Melmholz). (Quant aux autres cas,
    au sujet desquels on le prétendit, ils sont aussi douteux que
    celui de Dostoïewski). Les personnes atteintes d’épilepsie

  • S.

    19

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    peuvent donner l’impression d’être stupides, d’avoir eu leur
    développement entravé, puisque ce mal accompagne souvent
    – mais non nécessairement – de l’idiotie la plus évidente et
    des troubles cérébraux les plus graves; mais ces crises et leurs
    multiples manifestations se produisent aussi chez des sujets qui
    présentent un développement psychique complet et une affec-
    tivité souvent trop grande et insuffisamment maîtrisée. Il
    n’est donc pas étonnant qu’il soit difficile d’établir l’unité
    de la maladie clinique dénommée épilepsie. Ce qu’il y a de
    commun dans tous ces symptômes nous porte à croire qu’il s’agit
    de troubles essentiellement fonctionnels : un mécanisme de
    l’extériorisation des instincts semble entrer en action selon
    les diverses circonstances et cela aussi bien dans les troubles
    cérébraux provenant de très graves maladies des tissus et de
    maladies infectieuses que dans les cas où le malade ne parvient à
    dominer qu’incomplètement son économie psychique, c’est-à-dire
    quand l’énergie psychique agit par crises. On devine, derrière ce
    double aspect, l’identité du mécanisme de l’extériorisation des
    instincts. Et il est vraisemblable que ce même mécanisme se
    trouve en rapport avec l’activité sexuelle, qui n’est au fond
    elle aussi, qu’une intoxication; les anciens appelaient le coït
    « une petite épilepsie », reconnaissant dans l’acte sexuel une
    adaptation atténuée du processus épileptique de l’extériorisa-
    tion des instincts.

    Il est certain que la réaction épileptique – on peut appeler
    ainsi cet ensemble – est au service de la névrose, dont le propre
    est de se débarrasser de façon somatique des complexes d’exci-
    tation dont elle ne parvient pas à se libérer autrement. La
    crise épileptique devient alors un symptôme d’hystérie qui
    l’adapte et la transforme à peu près comme elle le fait d’un
    acte sexuel normal. C’est donc avec raison qu’on distingue
    entre l’épilepsie organique et l’épilepsie affective : celui qui
    est atteint de la première épilepsie est un malade mental,
    celui qui est atteint de la seconde est un névropathe. Dans le
    premier cas la vie psychique est soumise à une perturbation
    provoquée par une cause extérieure, dans l’autre, ce trouble est
    l’expression de la vie psychique elle-même.

  • S.

    20

    L’épilepsie de Dostoïewski semble devoir être rangée dans
    cette seconde catégorie. Il est impossible de le démontrer de
    façon indiscutable, car il faudrait tout d’abord situer dans
    l’ensemble de sa vie intellectuelle, les premières manifestations
    du mal ainsi que le rythme des crises et pour le faire nos docu-
    ments sont insuffisants. La description des crises ne nous apprend
    rien, les renseignements concernant les rapports entre les crises
    et les événements extérieurs sont lacunaires et souvent contra-
    dictoires. Ce qui semble le plus probable, c’est que les attaques
    remontent à l’enfance de Dostoïewski, qu’elles se manifestèrent
    d’abord par de légers symptômes et ne prirent la forme épilep-
    tique que vers sa dix-huitième année, après l’effroyable événe-
    ment qui fut l’assassinat de son père1. Certes, notre tâche
    serait plus facile s’il était avéré que, durant le temps qu’il
    passa au bagne sibérien, Dostoïewski n’eut pas de crises ;
    mais certaines indications contredisent cette hypothèse2. Le
    rapport évident qui existe entre l’assassinat du père dans les

    1)Cf. L’essai de René Fulop-Muller « Le Mal sacré de Dostoïewsky »,
    dans « La Science et la Vie » 1924 no 19-20. On nous y rapporte ce détail
    d’un grand intérêt : quelque chose d’effroyable, d’inoubliable et de
    torturant avait eu lieu durant l’enfance de l’écrivain et c’est à cet
    événement qu’il faut ramener les premiers symptômes de son mal.
    (D’après Souvorine — article de la Novoïe Wremia 1881, cité dans la
    préface de « Dostoïewsky à la roulette »). D’autre part dans « Ecrits
    autobiographiques de Dostoïewsky » Orest Miller nous dit : « Il existe, il
    est vrai, une autre version concernant le mal de Fédor Dostoïewsky ».
    Il y est question d’un trait qui se réfère à sa première enfance et sa
    maladie y est rapprochée d’un événement tragique qui eut lieu dans
    la vie familiale de ses parents. Mais bien que cette version m’ait été
    donnée verbalement et par un des proches de Dostoïewsky, je ne peux
    me décider à la reproduire exactement et en détails, n’en ayant eus
    d’autre parti, aucune confirmation. Les biographes et les psychanalistes
    ne peuvent lui être reconnaissants de cette discrétion.

    2)La plupart des renseignements et, entre autres, ceux-là même
    qui proviennent de Dostoïewsky font ressortir au contraire que la maladie
    ne prit son caractère épileptique et définitif que pendant le temps passé
    au bagne sibérien. On est malheureusement fondé de mettre en doute
    les révélations autobiographiques des névrosés. L’expérience nous
    apprend que leur mémoire entreprend des modifications destinées à
    détruire des rapports de cause à effet qui leur sont pénibles. Une chose
    néanmoins paraît certaine, c’est que le séjour en Sibérie semble avoir
    profondément modifié l’état morbide de Dostoïewsky. (Cf. Le Mal sacré
    de Dostoïewsky).

  • S.

    21

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    Frères Karamasoff et le destin du père de Dostoïewski a
    frappé plusieurs de ses biographes et les a amenés à faire
    allusion à « la nouvelle direction d’une certaine psychologie
    moderne ». La psychanalyse, car c’est d’elle qu’il s’agit, est
    encline à voir dans cet événement le plus important trauma-
    tisme de la vie de Dostoïewski et dans la réaction qui le suivit
    la pierre angulaire de sa névrose.

    Je crains un peu d’être incompréhensible pour tous ceux
    qui ne sont pas familiarisés avec le vocabulaire psychana-
    lytique, dans la tentative que je vais faire pour justifier cette
    assertion.

    Nous avons un point de départ certain. Nous connaissons
    la signification des premières crises qu’eut Dostoïewski dans
    ses jeunes années, longtemps avant que se manifestât l’épilepsie.
    Ces attaques étaient liées à l’idée de mort, elles étaient précé-
    dées d’une sorte d’angoisse de la mort et consistaient en des
    crises de sommeil léthargique. Elles apparurent sous la forme
    d’une neurasthénie soudaine et injustifiée, lorsqu’il n’était encore
    qu’un petit garçon : « l’impression que j’allais mourir immédiate-
    ment » dit-il plus tard à son ami Solovieff ; et cette crise
    d’angoisse était, en effet, suivie d’un état qui ressemblait à la
    mort véritable... Son frère André nous apprend que Fédor,
    lorsqu’il était encore enfant, avait coutume de disposer, avant
    de se coucher, de petits morceaux de papier sur lesquels il
    écrivait qu’il craignait de tomber en léthargie durant son
    sommeil et demandait qu’on ne l’enterrât qu’après un délai
    de cinq jours. (Dostoïewski à la roulette. Introduction
    page LV).

    Nous connaissons la signification et l’intention de ces crises
    léthargiques. Elles indiquent une identification avec un mort,
    une personne qui est vraiment morte ou qui vit encore et dont
    on souhaite la mort – ce dernier cas est le plus significatif.
    La crise se trouve avoir alors la valeur d’un châtiment. On a
    souhaité la mort d’autrui, on est à présent cet autre et l’on
    est mort. La psychanalyse prétend que cet autre est en général
    le père, lorsqu’il s’agit d’un garçon et que la crise dite hysté-
    rique, est un châtiment qu’on s’inflige à soi-même pour avoir

  • S.

    22

    désiré la mort du père détesté. Une théorie bien connue1),
    considère le parricide comme le crime le plus ancien et le plus
    important, tant de l’humanité que de l’individu. C’est
    lui qui est la source principale, sinon la seule, du sentiment de
    culpabilité : les recherches faites n’ont pu, jusqu’à présent,
    établir avec certitude l’origine de ce sentiment et du besoin
    d’expiation. Il n’est pas nécessaire d’ailleurs que le parricide
    soit la seule cause de ces sentiments. La situation psychologique
    est compliquée et nécessite quelques explications. Le rapport du
    jeune garçon au père est ambivalent, pour employer notre
    terminologie. Car en plus de la haine pour le père qui pousse
    l’enfant à se débarrasser de lui, se trouve une certaine somme de
    tendresse envers lui. Ces deux tendances aboutissent à l’iden-
    tification avec le père : on voudrait être à la place du père,
    parce qu’on l’admire, on voudrait être semblable à lui parce
    qu’on désire le supprimer.

    L’ensemble de ce processus se heurte à un puissant obstacle :
    l’enfant prend conscience que toute tentative qu’il ferait pour
    supprimer son père, en tant que rival, serait punie par la cas-
    tration. Par peur de la castration, c’est-à-dire dans l’intérêt de
    sa virilité, l’enfant renonce au désir de posséder la mère et de
    supprimer le père. Mais ces sentiments, aussi longtemps qu’ils
    demeurent dans l’inconscient forment la base du sentiment de
    culpabilité. Nous pensons que nous venons de décrire là des
    sentiments normaux, le destin normal de ce qu’on appelle le
    « complexe d’Œdipe ». Nous devons il est vrai y ajouter une
    chose d’importance.

    Une complication peut se créer quand le facteur que nous
    appelons la bisexualité se trouve être plus développé chez
    l’enfant. Car, sous la menace de la castration se développe plus
    fortement la tendance vers la féminité, la tendance à se mettre
    à la place de la mère et la remplacer en tant qu’objet de l’amour
    du père. Mais la crainte de la castration fait aussi de cette
    solution une impossibilité. L’enfant se rend compte qu’il lui
    faudrait accepter sa propre castration pour être aimé de son

    1)Voir Totem et Tabou, du même auteur.

  • S.

    23

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    père comme une femme. C’est ainsi que ces deux tendances, –
    haine du père, amour du père – sont finalement soumises au
    refoulement. Il existe cependant une différence psychologique
    dans le fait que la haine du père est abandonnée par crainte
    d’un danger extérieur (castration) tandis que l’amour du père
    est traité comme un danger présenté par des instincts intérieurs,
    danger qui est au fond le même que le danger provenant de
    l’extérieur.

    Ce qui rend la haine du père inacceptable, c’est la crainte
    du père ; la castration est effroyable, que ce soit comme puni-
    tion ou comme prix de l’amour. De ces deux facteurs qui refou-
    lent la haine du père, le premier – la peur directe du châti-
    ment et de la castration – peut être qualifié de normal ; il
    semble que l’amplification pathologique ne provienne que de
    l’autre facteur, la crainte provoquée par la tendance féminine.
    Une forte disposition bisexuelle semble donc être une des condi-
    tions de l’existence de la névrose ou de son exaspération. Il paraît
    certain que cette tendance exista chez Dostoïewski : nous en
    trouvons le germe dans l’importance qu’eurent, sa vie durant,
    ses amitiés masculines, dans son attitude si étrangement pleine
    de tendresse envers ses rivaux en amour, dans son excellente
    compréhension de certaines situations, telles qu’elle apparaît
    dans nombre de ses nouvelles et qui ne peut s’expliquer que
    par des tendances homosexuelles refoulées.

    Je suis au regret de penser que mes explications se référant
    à la haine et à l’amour du père doivent sembler peu agréables
    et peu vraisemblables aux lecteurs ignorants de la psychanalyse,
    mais je n’y puis rien changer. Il me semblerait même normal
    que le complexe de la castration précisément éveillât une répu-
    gnance générale. Je ne peux qu’assurer que l’expérience psycha-
    nalytique démontre l’existence indiscutable de ces rapports et
    que nous sommes contraints de reconnaître en eux la clef de
    toutes les névroses.

    Cette clef il faut que nous l’essayions aussi sur la soi-disant
    épilepsie de notre poète. Mais les choses qui dominent la vie
    inconsciente de notre âme sont très étrangères à notre cons-
    cience. Les conséquences du refoulement de la haine du père

  • S.

    24

    dans le complexe d’Œdipe ne sont pas encore épuisées par ce
    que nous venons de dire. Nous devons ajouter que l’identifica-
    tion avec le père finit par s’approprier une place durable dans
    le moi. Cette identification est absorbée par le moi, mais s’y
    comporte ainsi qu’une autorité étrangère « ainsi qu’un juge » en
    face de l’autre contenu du moi.

    Nous l’appelons alors le sur-moi, et lui attribuons, à elle
    qui est l’héritière de l’influence des parents, les plus importantes
    fonctions.

    Le père était-il dur, violent, cruel, le sur-moi adoptera de lui
    ces particularités et dans ses rapports avec le moi se rétablit
    cette passivité qui eût dû justement être refoulée. Le sur-moi
    est devenu sadique, le moi sera masochiste (c’est-à-dire fémi-
    niment passif). Il en résulte dans le moi un grand désir de
    châtiment dont une partie constituera la matière sur laquelle
    s’exercera le destin et dont l’autre trouvera sa satisfaction
    dans les mauvais traitements que lui fera subir le sur-moi
    (sentiment de culpabilité). Car toute punition est au fond la
    castration et, comme telle, réalisation de l’ancienne tendance
    passive relative au père. Et le destin lui-même se trouve n’être
    qu’une tardive expression de la volonté du père.

    Le processus normal de la formation de la conscience doit
    ressembler beaucoup au processus anormal que nous venons
    de retracer. Nous n’avons pu encore tracer de frontière entre
    eux. On remarquera qu’on attribue ici à la féminité refoulée le
    rôle capital quant au dénouement de la catastrophe des élé-
    ments passifs.

    Si le père, redouté en tout état de cause, se trouve dans la
    réalité être un homme d’une rare violence, nous avons là un
    important facteur accidentel. Et c’est le cas pour Dostoïewski.
    Nous pourrons donc ramener à un très fort élément féminin
    son extrême sentiment de culpabilité ainsi que son attitude
    masochiste dans la conduite de sa vie. La formule de Dostoïewski
    sera donc : un homme à fortes tendances bisexuelles qui se
    défend avec une remarquable intensité contre la tutelle d’un
    père remarquablement dur.

    Il est aisé maintenant d’interpréter le premier symptôme,

  • S.

    25

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    les crises léthargiques : il s’agit d’une identification avec le
    père, châtiment imposé par le super-moi. Tu as voulu tuer ton
    père pour être toi-même ce père. A présent, tu es le père, mais
    le père mort ; mécanisme habituel des manifestations hysté-
    riques. Ajouter à cela : et maintenant le père te tue : les
    symptômes de mort sont pour le moi tout à la fois la satisfac-
    tion imaginative du désir masculin et une satisfaction maso-
    chiste ; pour le super-moi il se trouve être une satisfaction
    accordée au besoin de châtiment, donc une satisfaction
    sadique. Le rapport entre personne et objet paternels, se trouve
    donc par le maintien de leur contenu, transformé en relation
    entre moi et super-moi. La même pièce se joue sur une autre
    scène. Ces réactions enfantines occasionnées par le complexe
    d’Œdipe peuvent disparaître si la réalité ne leur apporte pas
    de nouveaux aliments. Mais le caractère du père demeure le
    même ; il empire même avec les années. La haine de Dostoïewski
    pour le sien se maintient donc ainsi que son désir de tuer ce
    mauvais père. Or il est dangereux de voir la réalité réaliser
    ces désirs refoulés. L’imagination est devenue réalité, toutes
    les mesures de répression s’amplifient, s’exacerbent. C’est à
    présent que les crises de Dostoïewski deviennent épileptiques :
    elles correspondent certainement encore à l’identification —
    châtiment avec le père, mais sont devenues effroyables
    comme fut effroyable la mort réelle du père. Nous pouvons
    deviner quel est le contenu sexuel qui est venu s’ajouter à ces
    crises.

    Il est curieux de noter que dans l’aura de la crise Dos-
    toïewski atteint à un moment de suprême bonheur, moment qui
    peut fort bien être la fixation du sentiment de triomphe et de
    libération ressenti à l’annonce de cette mort et qui est suivie
    d’un châtiment d’autant plus cruel. Nous trouvons cette
    succession de triomphe et de deuil, de fêtes joyeuses et de rites
    funèbres chez les frères de la horde primitive, lorsqu’ils avaient
    tué le père ; nous retrouvons ces états successifs dans la céré-
    monie du repas des morts. S’il est vrai que Dostoïewski n’eut
    pas de crises en Sibérie cela confirme l’hypothèse selon laquelle
    elles étaient un châtiment. Il n’en avait plus besoin puisqu’il

  • S.

    26

    était châtié d’une autre façon. Mais nous ne serons jamais
    fixés sur ce point. Le fait qu’il traversa sans en être moralement
    brisé, les années de misères et d’humiliations peut prouver
    cette nécessité du châtiment pour l’économie psychique.

    Sa condamnation à titre de criminel politique fut injuste,
    il le savait, mais il acceptait du Petit Père le Tzar ce châtiment
    immérité comme une compensation au châtiment mérité par
    péché qu’il avait commis envers son père. Au lieu de se châtier
    lui-même il se laissa châtier par le représentant du père.

    Nous pénétrons ici dans la justification psychologique des
    châtiments octroyés par la société. Il est vrai que certains
    criminels aspirent à leurs châtiments. Leur sur-moi le demande,
    s’épargnant ainsi de se châtier lui-même.

    Celui qui connaît la marche compliquée des modifications
    des symptômes hystériques, comprendra que nous ne tentions
    pas ici de rechercher le sens des crises ultérieures1).

    On peut supposer – il nous suffit de le constater – que leur
    signification première demeura inchangée derrière tous les
    rapports nouveaux. Il est permis de dire que Dostoïewski ne
    se débarrassa jamais du remords d’avoir eu l’intention de tuer
    son père. C’est ce remords qui détermina son attitude à l’égard
    de l’autorité sociale et de la croyance en Dieu (deux domaines
    où les rapports avec le père jouent un rôle décisif). Dans le
    domaine social il aboutit à une soumission complète à notre
    Petit Père le Tzar, qui joua une fois véritablement la comédie
    de la mise à mort avec lui ; cette comédie qu’il voyait si sou-
    vent dans ses crises. En l’occurrence le châtiment triompha.

    Dans le domaine religieux il conserva une plus grande
    liberté ; d’après des témoignages qui semblent de quelque poids,

    1) Voir Totem et Tabou. – Dostoïewsky nous fournit, lui-même, les
    meilleurs renseignements sur la signification et le contenu de ses crises
    quand il dit à son ami Strachoff que son irritabilité et sa dépression
    après la crise d’épilepsie étaient causées par le fait qu’il s’apparaissait
    à lui-même comme un criminel, et ne parvenait pas à se débarrasser
    du sentiment de s’être chargé d’une faute inconnue, d’avoir commis
    un crime qui pesait sur lui. (Le mal sacré de Dostoïewsky, page 1188).
    La psychanalyse veut voir dans ces accusations la reconnaissance d’une
    certaine réalité psychique et s’efforce de rendre consciente cette faute
    inconnue.

  • S.

    27

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    il aurait, jusqu’aux derniers instants de sa vie, oscillé de la foi
    à l’athéisme. Sa grande intelligence lui rendait manifestes
    toutes les difficultés que rencontre l’intelligence à admettre la
    foi. Reproduisant individuellement une des phases du déve-
    loppement historique universel, il espérait trouver une chance
    de salut et un allègement à ses remords, dans l’idéal chrétien,
    il considérait que ses souffrances lui permettaient de jouer le
    rôle du Christ. S’il ne parvint pas à se libérer complètement et
    devint réactionnaire, cela provient de ce que l’universel senti-
    ment de culpabilité filiale, sentiment sur lequel s’édifie le senti-
    ment religieux, avait atteint chez lui une force sur-indivi-
    duelle et ne put être vaincu même par sa grande intelligence.

    Nous savons que nous risquons d’encourir le reproche de
    renoncer à l’impartialité nécessaire à la psychanalyse et de
    soumettre Dostoïewski à un jugement sectaire, ou du moins
    à un jugement résultant d’une certaine conception du monde :
    un conservateur prendrait le parti du grand Inquisiteur et son
    jugement sur Dostoïewski serait différent du nôtre. Le reproche
    est fondé ; on ne peut que dire, pour l’atténuer, que la décision
    prise par Dostoïewski semble avoir été déterminée par le
    refoulement consécutif à sa névrose.

    Ce n’est pas pur effet du hasard si trois des plus grandes
    œuvres littéraires qui soient, traitent du parricide : L’Œdipe-
    Roi de Sophocle, le Hamlet de Shakespeare et les Frères
    Karamazoff de Dostoïewski. Et dans ces trois œuvres le motif
    du crime est dévoilé : la rivalité sexuelle imposée par une femme.
    C’est dans le drame qui se rattache à la légende que la situa-
    tion est le plus franchement exposée. Le héros y commet encore
    l’acte lui-même. Mais, traiter ce sujet poétique sans l’adoucir
    et le voiler est impossible. Il semble que le pur et simple aveu
    du désir de parricide, tel que nous l’obtenons dans l’analyse soit
    insupportable à ceux qui n’ont pas une préparation psychana-
    lytique. L’atténuation indispensable est magistralement obtenue
    dans le drame grec ; le contenu matériel est conservé mais le
    mobile inconscient du héros est projeté sous la forme d’une
    contrainte extérieure exercée par le destin. Le héros commet l’ac-
    tion involontairement et, en apparence, sans l’influence de la
     

  • S.

    28

    femme, mais il est tenu compte de ce rapport et il ne parviendra
    à conquérir sa mère et reine qu’après avoir reproduit son geste
    et tué le monstre qui symbolise le père. Sa faute découverte
    et devenue consciente, il ne tente aucune construction de secours ;
    il n’essaye pas de se justifier en la rejetant sur la contrainte
    que lui imposa le destin ; il reconnaît sa faute et elle sera punie
    comme une faute préméditée, ce qui semble injuste à la réflexion
    mais est d’une justesse psychologique absolue. Le drame anglais
    retrace la situation avec plus de détours ; l’action n’a pas été
    commise par le héros lui-même mais bien par un autre pour
    qui elle n’est pas un parricide. Il en résulte que le motif choquant
    de la rivalité sexuelle relative à la femme n’a pas besoin
    d’être dissimulé. C’est éclairé par une lumière réfléchie que
    nous apercevons le complexe d’Œdipe du héros : en voyant
    l’effet que produit sur lui le geste commis par un autre. Il doit
    venger le crime, mais chose étrange, se sent incapable de le
    faire. Nous savons que c’est le sentiment de sa culpabilité qui
    le paralyse – d’une façon absolument conforme au processus
    névrotique, le sentiment de culpabilité sera transféré sur la
    conscience de son incapacité à remplir cette tâche. Nous perce-
    vons à certains signes que le héros considère cette faute comme
    sur-individuelle. Il méprise les autres autant que lui-même.
    « Traitez chacun selon son mérite, qui sera à l’abri des coups ? »
    Le roman du Russe va encore plus avant dans ce sens. Ici aussi
    c’est un autre qui a commis le crime, mais cet autre se trouve
    être, avec l’assassiné, dans les mêmes rapports de père à fils
    que Dimitri, qui, lui, avoue nettement le motif de la rivalité
    sexuelle. Chose remarquable, Dostoïewski a donné à l’assassin
    sa propre maladie, la soi-disant épilepsie, comme s’il voulait
    confesser qu’en lui l’épileptique, le névrosé, était un parricide.
    Puis vient, dans la plaidoirie devant la Cour, le fameux
    passage où il tourne en dérision la psychologie, arme à deux
    tranchants. Image admirable car il n’est besoin que de la
    retourner pour y trouver le sens le plus profond des conceptions
    Dostoïewskiennes. Ce n’est pas la psychologie qui mérite d’être
    tournée en dérision, mais bien le procédé d’enquête juridique.
    Car peu importe qui vraiment a commis l’acte ; pour la psycho-
    logie

  • S.

    29

    logie il importe seulement qu’on l’ait au fond de soi désiré, puis
    accueilli avec joie lorsqu’il a été accompli, et c’est pourquoi,
    exception faite d’Alischa, personnage qui contraste avec les
    autres, tous les frères portent une égale culpabilité, le jouis-
    seur soumis à ses instincts, le sceptique cynique, et le criminel
    épileptique. Une scène des Karamazoff nous éclaire admira-
    blement sur Dostoïewski. Le Staretz a, durant son entretien
    avec Dimitri, reconnu qu’il portait en lui la possibilité du
    parricide et se prosterne devant lui. Ce geste ne peut exprimer
    l’admiration; il doit signifier que le saint
    de mépriser ou d’abhorrer le meurtrier et s’humilie pour cela
    devant lui. En fait, la sympathie de Dostoïewski pour le meur-
    trier est infinie. Elle dépasse la pitié que mérite le malheureux
    et rappelle la terreur sacrée avec laquelle le moyen-âge regar-
    dait les épileptiques et les fous. Le meurtrier lui semble presque
    un libérateur qui a pris sur lui la faute que d’autres eussent
    commise. Plus n’est besoin de tuer: il a tué. Mais il faut lui
    en être reconnaissant puisque sans cela on eût dû accomplir
    soi-même le crime. Il ne s’agit pas là d’une bienveillante
    pitié, mais d’une identification dont la base est la même impul-
    sion criminelle, d’un narcissisme légèrement transféré. Il ne
    s’agit pas de diminuer la valeur étique de cette bonté. Il se
    peut d’ailleurs que ce mécanisme soit celui de la sympathie
    bienveillante en général, qu’il est tout particulièrement aisé
    de découvrir dans le cas particulier, extérieur, du poète dominé
    par le sentiment de sa culpabilité. Il n’est pas douteux que la
    sympathie causée par l’identification ait été l’une des raisons
    qui déterminèrent Dostoïewski à choisir ce sujet. Mais il traita
    de l’assassin vulgaire — celui qui agit par égoïsme — de l’assas-
    sin politique, de l’assassin religieux, avant de traiter, au déclin
    de sa vie, du criminel originel, du parricide, et de faire à tra-
    vers un personnage, ses aveux sous une forme poétique.

    La publication de ses écrits posthumes (et des journaux
    intimes de sa femme) ont mis en lumière une époque de sa vie,
    celle qu’il passa en Allemagne, dominé par la passion du jeu
    (Dostoïewski à la roulette). Il ne faut voir là qu’une indiscu-
    table crise de passion pathologique. Il ne manque pas d’expli-

  • S.

    30

    DOSTOÏEWSKI

    cations rationnelles relatives à cette conduite étrange et si
    condamnable. Le sentiment de culpabilité dite morale, comme
    il arrive souvent chez les névrosés, s’était transformé en une
    dette réelle et Dostoïewski pouvait prétendre qu’il voulait
    se procurer, par les gains du jeu, la possibilité de retourner
    en Russie sans se faire emprisonner par ses créanciers. Mais
    ce n’était là qu’un prétexte ; Dostoïewski était assez clair
    voyant pour le reconnaître et assez loyal pour l’avouer. Il
    savait que l’essentiel était le jeu en lui-même, le jeu pour le
    jeu1). Tous les détails de sa conduite passionnée et déraison-
    nable, nous le prouvent, et autre chose encore : Il ne s’arrêtait
    point qu’il n’eût tout perdu. Le jeu était pour lui un moyen
    de se châtier lui-même. Mille fois il fit à sa femme le serment
    de ne plus jouer ou de ne plus jouer ce jour-là, et très rarement,
    dit-elle, il tint sa parole. Quand par des pertes de jeu, il l’avait,
    ainsi que lui-même, entraînée dans la plus grande misère, il en
    résultait pour lui une seconde satisfaction pathologique. Il
    pouvait devant elle s’accuser, s’humilier, la prier de le mépriser,
    la plaindre de l’avoir épousé, lui, le vieux pécheur ; puis, le
    lendemain, après avoir ainsi soulagé sa conscience, il se remet-
    tait à jouer. Et la jeune femme s’accoutuma à ce cycle, parce
    qu’elle avait remarqué que la production littéraire, qui seule
    pouvait les sauver, ne se réalisait jamais avec autant d’aisance
    que lorsqu’ils avaient tout perdu et engagé leur suprême avoir
    chez l’usurier. Elle ne comprenait pas, bien entendu, le rapport
    qui liait ces choses. Quand son sentiment de culpabilité était
    apaisé, grâce au châtiment qu’il avait attiré lui même, alors
    libéré, il pouvait se remettre au travail, et se permettre de
    faire quelques pas sur le chemin du succès2).

    Il est facile de découvrir à travers la nouvelle d’un jeune
    écrivain contemporain, quel est le fragment d’une vie enfan-

    1)« L’essentiel est le jeu en lui-même » écrit-il dans ses lettres.
    « Je vous jure qu’il ne s’agit pas de cupidité, bien que mon besoin d’ar-
    gent soit des plus grands ».

    2)Il ne quittait la table de jeu qu’au moment où, anéanti, il cons-
    tatait qu’il avait tout perdu. Ce n’était que lorsque la catastrophe était
    complète que le démon quittait son âme, laissant la place au génie
    créateur.

  • S.

    31

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    tine – depuis longtemps ensevelie – qui, dans la passion du
    jeu s’efforce de se réaliser à nouveau. Stéphan Zweig, qui
    d’ailleurs consacra une étude à Dostoïewski (Trois Maîtres)
    raconte dans son recueil de trois nouvelles « La Confusion des
    sentiments », une histoire qu’il intitule « Vingt-quatre heures
    de la vie d’une femme ». Ce petit chef-d’œuvre ne vise, en
    apparence, qu’à nous montrer quelle créature irresponsable
    est la femme et jusqu’à quelles transgressions à l’ordre établi
    elle peut être amenée par une impression inattendue. Mais la
    nouvelle nous en apprend bien davantage ; soumise à l’inter-
    prétation psychanalitique, privée de sa tendance à l’indulgence,
    elle nous révèle tout autre chose : un certain nombre de vérités
    générales concernant l’être humain ou plus exactement l’être
    masculin ; et cette interprétation s’impose avec tant de force
    qu’on ne peut la repousser. Chose caractéristique de la création
    artistique, cet écrivain, qui est de mes amis, me certifia en
    réponse à mes questions, que cette interprétation de son écrit
    n’avait été ni dans ses intentions, ni même dans sa conscience ;
    et cependant, en vérité, certains détails de cette nouvelle sem-
    blent y avoir été mis pour nous mettre sur la piste secrète.

    Une dame, femme du monde, d’un certain âge, raconte au
    poète une aventure qui lui arriva vingt ans auparavant.
    Veuve jeune, mère de deux fils qui n’avaient plus besoin d’elle,
    détachée de tous les espoirs de la vie elle pénétra, dans sa
    quarante-deuxième année, au cours d’un de ses voyages sans
    but, dans la salle de jeu du Casino de Monaco et, sous l’in-
    fluence des étranges impressions nées de cet endroit, elle fut
    bientôt fascinée par l’aspect de deux mains qui semblaient
    trahir avec une franchise et une intensité impressionnantes,
    toutes les sensations du joueur malheureux. Les mains étaient
    celles d’un bel adolescent (l’écrivain lui donne, sans intention
    semble-t-il, l’âge du fils aîné de la spectatrice) qui après avoir
    tout perdu, quitte la salle, plongé dans le plus grand désespoir
    et vraisemblablement pour aller, dans le parc, mettre fin à une
    vie sans espoir. Une inexplicable sympathie contraint la femme
    à le suivre et à tout tenter pour le sauver. Il la tient pour une
    de ces femmes importunes qui pullulent en ce lieu, et tente de

  • S.

    32

    s’en débarrasser, mais elle demeure auprès de lui et de la façon
    la plus naturelle qui soit, se voit contrainte de lui offrir l’hos-
    pitalité de son hôtel, puis de son lit. Après cette nuit d’amour
    improvisée, elle obtient du jeune homme, apaisé en apparence,
    la promesse solennelle qu’il ne jouera plus jamais ; elle lui
    donne le nécessaire pour qu’il retourne chez lui, et s’engage à le
    retrouver à la gare avant le départ du train. Mais alors une
    grande tendresse pour lui s’éveille en elle, elle veut tout sacrifier
    pour le garder, décide qu’au lieu de prendre congé de lui, elle
    partira avec lui en voyage. Retenue par une suite de hasards
    contraires, elle manque le train et, pleine de l’image du disparu,
    retourne à la salle de jeu. Épouvantée, elle y redécouvre les
    mains qui éveillèrent tout d’abord sa sympathie : oublieux du
    devoir, le jeune homme était retourné au jeu. Elle lui rappelle
    sa promesse, mais tout entier en proie à sa passion, il l’accuse
    d’être un trouble-fête et lui dit de s’en aller et d’un geste brusque
    lui rend l’argent avec lequel elle voulait le libérer. Elle s’enfuit
    pleine de honte, et parvient à savoir plus tard qu’elle n’a pu le
    sauver du suicide.

    Ce récit admirablement conduit et déterminé n’a certes pas
    besoin d’autres raisons pour être durable et produire une
    profonde impression sur le lecteur. Mais l’analyse nous apprend
    que ce récit repose sur une rêverie – désir datant de la puberté,
    dont certaines personnes gardent d’ailleurs le souvenir. L’ado-
    lescent désire que la mère l’initie elle-même à la vie sexuelle
    afin de le délivrer des maux causés par l’onanisme. Les
    innombrables œuvres poétiques qui traitent de cette libération
    ont souvent la même origine. Le « vice » de l’onanisme est
    remplacé par la passion du jeu ; l’accent mis sur l’activité
    passionnée des mains nous le révèle. La rage du jeu est en
    vérité l’équivalent de l’ancienne contrainte de l’onanisme ;
    les enfants appellent « jouer » le fait de s’occuper avec leurs
    mains de leurs organes génitaux. La puissance de la tentation,
    l’engagement solennel, mais qui jamais n’est tenu, de ne plus
    recommencer, le plaisir engourdissant et la mauvaise conscience,
    l’idée qu’on se détruit (suicide) ont été conservés intacts dans
    le sentiment de substitution. La nouvelle de Zweig est contée du

  • S.

    33

    DOSTOÏEWSKI ET LE PARRICIDE

    point de vue de la mère, non du fils. Cela peut flatter le fils
    de penser : si ma mère savait à quels dangers m’expose l’ona-
    nisme, elle m’en libérerait certainement, en m’autorisant à me
    livrer à toutes les tendresses sur son propre corps. L’identifica-
    tion de la mère et de la courtisane qu’accomplit l’adolescent
    dans la nouvelle de Zweig fait partie de l’enchaînement de
    cette rêverie. Elle rend facilement accessible celle qui est inac-
    cessible ; le remords qui accompagne cette divagation explique
    le fatal dénouement de l’œuvre littéraire. Il est intéressant aussi
    de noter selon quel moyen l’aspect extérieur donné par l’auteur
    à sa nouvelle, essaye d’en dissimuler le contenu analytique.
    Car il est très discutable que la vie amoureuse de la femme soit
    dominée par de soudaines et mystérieuses impulsions. L’analyse
    nous révèle bien plutôt un motif valable à l’étrange conduite de
    cette femme, détournée jusque-là des choses de l’amour. Fidèle
    au souvenir de l’époux perdu elle s’était armée contre toutes
    les exigences de ceux qui lui ressemblaient mais – et c’est en
    cela que la fantasmagorie du fils a quelque réalité – elle n’avait
    pu, en tant que mère, échapper à un transfert amoureux sur son
    fils et c’est par ce point faible que le destin s’emparera d’elle.
    Si la passion du jeu, avec son cortège d’efforts pour s’en libérer
    et les occasions qu’il offre au châtiment de soi-même, n’est
    qu’une répétition de la contrainte onaniste, nous ne serons pas
    étonnés qu’elle ait tenu une si grande place dans la vie de
    Dostoïewski. Car il n’existe pas de forte névrose dans laquelle
    la satisfaction érotique des premiers âges et de la puberté n’ait
    joué son rôle ; d’autre part les rapports entre les efforts tentés
    contre l’onanisme et la crainte du père sont trop connus pour
    que nous insistions sur eux1).

    Sigmund Freud.

    1)La plupart des opinions émises ici se trouvent aussi dans l’excel-
    lent ouvrage de Iolan Neufeld « Dostoïewski, Esquisse d’une psycha-
    nalyse » paru en 1923.