Le thème des trois coffrets 1913-007/1933.fr

Freud, Sigmund (1913-007/1933.fr): Le thème des trois coffrets

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    LE THÈME DES TROIS COFFRETS (1)

    I

    Deux scènes de Shakespeare, l'une gaie, l'autre
    tragique, m'ont donné dernièrement l'occasion de poser
    un petit problème et de le résoudre.

    La scène gaie est celle du choix que les prétendants,
    dans le Marchand de Venise, doivent faire entre trois
    coffrets. La jeune et sage Portia est obligée, par la
    volonté de son père, de ne prendre pour époux parmi
    ses prétendants que celui qui, de trois coffrets qu'on
    lui présente, saura choisir le bon. Les trois coffrets
    sont d'or, d'argent et de plomb ; le bon est celui qui
    contient le portrait de la jeune fille. Deux des concur-
    rents se sont déjà retirés sans succès, ils avaient choisi
    l'or et l'argent. Bassanio, le troisième, se décide pour
    le plomb ; par là, il obtient la fiancée qui, avant même
    l'épreuve du sort, avait éprouvé un penchant pour lui.
    Chacun des prétendants avait, dans un discours,
    donné les motifs de son choix, vantant le métal préféré
    et diminuant le mérite des deux autres. La plus diffi-
    cile des tâches était par là échue à l'heureux concur-
    rent.

    1)A paru d'abord dans Imago, II (1913), puis dans la qua-
    trième série de la Sammlung kleiner Schriften zur Neuro-
    senlehre.

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    rent ; ce qu’il trouve à dire pour magnifier le plomb
    par rapport à l’or et à l’argent est peu de chose et
    semble forcé. Si, dans la pratique de la psychanalyse,
    nous rencontrions un discours de ce genre, nous ne
    manquerions pas de flairer, derrière ces raisons peu
    satisfaisantes, des motifs secrètement dissimulés.

    Shakespeare n’a pas, lui-même, inventé le thème des
    trois coffrets ; il l’a pris dans un récit des Gesta Roma-
    norum, où une jeune fille tente ce même choix pour
    conquérir le fils de l’empereur 1). Et, là aussi, c’est
    le troisième métal, le plomb, qui porte la chance. Il
    n’est pas difficile de deviner qu’il s’agit ici d’un vieux
    thème, dont il y a lieu de chercher l’interprétation,
    la dérivation, et ce à quoi il faut le ramener. Une
    première conjecture sur ce que peut bien signifier ce
    choix entre l’or, l’argent et le plomb trouve son expres-
    sion dans une remarque de Ed. Stucken 2), lequel s’est
    occupé de cette même matière dans une dissertation
    étendue. Voici ce qu’il en dit : « Ce que sont les trois pré-
    tendants de Portia, leur choix le montre clairement :
    le prince du Maroc choisit le coffret d’or : il est le
    soleil ; le prince d’Aragon choisit le coffret d’argent :
    il est la lune ; Bassanio choisit le coffret de plomb : il
    est l’enfant des étoiles. » Pour soutenir cette interpré- tation, il cite un épisode du poème épique populaire
    esthonien Kalewipoeg, dans lequel les trois prétendants
    sont représentés sans aucun déguisement comme
    soleil, lune et fils des étoiles (« le fils de l’étoile polaire »)
    et où, de même, la fiancée est accordée au troisième.

    Notre petit problème nous aurait-il ainsi orientés
    vers un mythe astral ? Quel dommage de ne pouvoir
    nous contenter de cette explication ! Le problème

    1) G. Brandès. William Shakespeare, 1896.
    2) Ed. Stucken, Astralmy then (Mythes astraux), p. 655,
    Leipzig, 1907

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    continue à se poser, car nous ne croyons pas, ainsi
    que le font tant de mythologues, que les mythes aient
    été lus dans le ciel et en descendent; nous jugeons
    plutôt, avec O. Rank 1), qu’ils ont été projetés au
    ciel après avoir surgi ailleurs dans des conditions
    purement humaines. Et c’est à ce fond humain que
    va notre intérêt.

    Revenons-en à notre sujet. Dans le poème esthé-
    nien comme dans le récit des Gesta Romanorum,
    il s’agit du choix que fait une jeune fille entre trois
    prétendants. Dans la scène du Marchand de Venise,
    il semble que ce soit le même thème, mais, en même
    temps, apparaît ici une sorte de renversement de ce
    thème : c’est un homme qui choisit entre trois coffrets.
    Si nous avions à faire à un rêve, nous penserions aus-
    sitôt que ces coffrets sont des femmes, des symboles de
    l’essentiel chez la femme, donc de la femme elle-même,
    comme il en est en général des boîtes, cassettes, cor-
    beilles, etc. Si nous nous permettons d’admettre dans
    notre mythe aussi ce remplacement symbolique, la
    scène des coffrets dans le Marchand de Venise aura
    vraiment subi le renversement que nous avons sup-
    posé. D’un seul coup, et comme il n’arrive d’ordinaire
    que dans les contes de fées, nous avons dépouillé notre
    thème de son revêtement astral, et nous voyons à
    présent qu’il traite un thème humain : le choix que
    fait un homme entre trois femmes.

    Mais tel est le sujet même d’une autre scène de
    Shakespeare dans l’un de ses drames les plus émou-
    vants ; il ne s’agit plus cette fois du choix d’une
    fiancée et, néanmoins, on retrouve ici de secrètes
    analogies avec le choix des coffrets dans le Marchand

    1)O. Rank, Der Mythus von der Geburt des Helden, (Le
    mythe de la naissance du héros) 1909, p. 8 et suivantes.

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    de Venise. Le vieux roi Lear se décide, de son vivant
    encore, à partager son royaume entre ses trois filles,
    et ceci en proportion de l’amour qu’elles sauront lui
    manifester. Les deux aînées, Goneril et Régane,
    s’épuisent en protestations d’amour et en vantar-
    dises ; la troisième, Cordélia, s’y refuse. Le père
    devrait reconnaître et récompenser cet amour silen-
    cieux et effacé de la troisième, mais il le méconnaît,
    il repousse Cordélia et partage le royaume entre les
    deux autres, pour son propre malheur et celui de tous.
    N’y a-t-il pas là de nouveau une scène représentant
    le choix entre trois femmes, dont la plus jeune se trouve
    être la meilleure et la plus parfaite ?

    Aussitôt nous viennent à l’esprit d’autres scènes prises
    dans des mythes, des contes ou des poèmes, lesquelles
    ont pour sujet cette même situation. Ainsi, le berger
    Pâris a le choix entre trois déesses dont il déclare la
    troisième la plus belle. Cendrillon, de même, est, elle
    aussi, la plus jeune des sœurs, que le fils du roi pré-
    fère aux deux autres. Psyché, dans la fable d’Apulée,
    est la plus belle et la plus jeune de trois sœurs, Psyché,
    d’une part, révérée comme une Aphrodite devenue
    femme, d’autre part, traitée par cette déesse elle-même
    comme Cendrillon par sa marâtre, obligée de trier
    un tas de graines mélangées et y parvenant grâce à
    l’aide de petits animaux (des pigeons pour Cendril-
    lon 1), et pour Psyché 2) des fourmis). Celui qui
    voudrait faire d’autres recherches sur ce sujet saurait
    certainement trouver, sous d’autres aspects encore, ce
    même thème, avec conservation de ses traits essentiels.

    1)Le lecteur français ignore sans doute cet épisode des
    pigeons, étranger à la rédaction de Perrault. L’auteur fait ici
    allusion à une version allemande de ce conte répandu dans tout
    l’univers. (Note des trad.)

    2)Je dois au Dr O. Rank l’indication de cette concordance

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    Contentons-
    nous de Cordélia, d’Aphrodite, de Cen-
    drillon et de Psyché! Les trois femmes, dont la plus
    jeune est la plus parfaite, il faut en quelque sorte les
    considérer comme de même essence puisqu’on les pré-
    sente comme trois sœurs. Si, chez Lear, il s’agit des
    trois filles de celui qui choisit, cela ne doit pas nous
    égarer et n’a peut-
    être pas d’autre importance que
    d’exprimer ce fait que Lear est un homme âgé. Il
    n’est pas facile autrement de faire accomplir à un vieil
    homme un choix entre trois femmes; voilà pourquoi
    on présente ici les trois sœurs comme ses filles.
    Mais qui donc sont ces trois sœurs et pourquoi
    est-
    ce sur la troisième que le choix doit tomber? Si
    nous pouvions répondre à cette question, nous possé-
    derions l’interprétation cherchée. Cependant, nous nous
    sommes déjà une fois servis de la technique psycha-
    nalytique, lorsque nous avons comparé symbolique-
    ment les trois coffrets à trois femmes. Ayons le courage
    de poursuivre dans ce sens, et nous entrerons dans une
    voie qui, tout en nous faisant d’abord rencontrer
    de l’imprévu et de l’incompréhensible, nous mènera
    par des détours peut-
    être à quelque but.
    Il pourra paraître surprenant que cette troisième
    femme, si parfaite, possède, dans bien des cas, outre sa
    beauté, encore certaines particularités. Ce sont des
    qualités qui semblent tendre à faire partie de quelque
    ensemble, sans, toutefois, que nous puissions nous
    attendre à les rencontrer à un degré égal dans chaque
    exemple. Cordélia se fait indistincte, peu apparente,
    comme le plomb; elle reste muette, elle « aime et se
    tait ». Cendrillon se cache pour qu’on ne puisse pas
    la trouver. Nous pouvons peut-
    être assimiler le fait
    de se cacher à celui d’être muet. Mais ce ne seraient
    encore là que deux cas sur les cinq que nous avons
    choisis. Cependant, chose remarquable, nous trouvons

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    encore une allusion à des particularités analogues dans
    deux autres cas. Nous avons déjà comparé au plomb
    Cordélia, qui se tient obstinément à l’écart. Or, dans
    le discours que fait Bassanio pendant son choix des
    coffrets, il est dit du plomb, d’une façon que rien ne
    prépare :

    « Thy paleness moves me more than eloquence. »

    (Plainness, selon un autre texte.)

    C’est-à-dire : Ta pâleur ou ta simplicité, me touche
    plus que l’éloquence (c’est-à-dire que les manières
    criardes des deux autres).

    L’or et l’argent sont « bruyants »; le plomb est
    muet comme Cordélia, vraiment, qui « aime et se
    tait » 1).

    Rien, dans les récits grecs anciens du jugement de
    Pâris, ne trahit une semblable réserve chez Aphro-
    dite. Chacune des trois déesses parle au jeune homme
    et cherche à le gagner par des promesses. Mais, dans une
    version toute moderne de cette même scène, ce trait
    qui nous a frappé chez la troisième femme reparaît
    assez singulièrement. Dans le livretto de la Belle Hélène,
    Pâris, après avoir rendu compte des tentatives de séduc-
    tion des deux autres déesses, raconte comment Aphro-
    dite s’est comportée dans ce tournoi pour le prix de
    beauté :

    La troisième, ah! la troisième…
    La troisième ne dit rien.
    Elle eut le prix tout de même…
    Calchas, vous m’entendez bien ?

    1)Cette allusion se perd complètement dans la traduction
    allemande de Schlegel, elle y prend même la tendance à signifier
    le contraire :

    Dein schlichtes Wesen spricht beredt mich an.
    (Ton être modeste s’adresse à moi éloquemment.)

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    Nous décidons-
    nous à voir les particularités de la
    troisième concentrées dans le « mutisme », la psycha-
    nalyse nous le dira : le mutisme en rêve est une
    représentation usuelle de la mort 1).

    Il y a plus de dix ans, un homme d’une haute intel-
    ligence me communiqua un rêve qu’il comptait apporter
    comme preuve à l’appui de la nature télépathique des
    rêves. Il avait vu en rêve un ami absent dont il était
    sans nouvelles depuis longtemps et lui avait fait
    d’amers reproches sur son silence. L’ami ne lui avait
    pas répondu. Or, il s’avéra par la suite qu’environ au
    moment où ce rêve avait été rêvé, l’ami s’était suicidé.
    Laissant de côté le problème de la télépathie, il ne
    semble pas douteux que le mutisme dans ce rêve
    n’ait été une façon de représenter la mort. De même,
    dans le rêve, le fait d’être caché ou d’être introuvable
    est un symbole de la mort qu’on ne saurait mécon-
    naître, (le prince dans Cendrillon ne peut par trois fois
    la découvrir). La pâleur frappante que rappelle la
    « paleness » du plomb dans l’une des variantes du texte
    de Shakespeare n’est pas un symbole moins évident 2).

    1)Le mutisme se trouve aussi indiqué par Stekel comme un
    des symboles de la mort. (Sprache des Traumes, 1911 [Le langage
    du rêve], p. 351.) (Note de l’auteur.) C’est chose évidente et
    courante que cette caractérisation des morts par leur silence à
    notre égard. C’est de cette façon, d’ailleurs, que le Dr Morlet
    explique l’absence de bouche chez les fameuses idoles glozéliennes,
    d’authenticité si discutée : « Pour ces peuples primitifs, ce qui
    « devait, dès l’abord, distinguer un mort d’un vivant, c’est
    « qu’il ne pouvait plus parler. La représentation de la mort,
    « qui est le grand silence, demandait la suppression de la
    « bouche. » (Mercure de France, 15 octobre 1926, p. 262, note.)
    Nous devons cet intéressant rapprochement comme d’ailleurs
    toutes les autres notes de cet essai qui ne sont pas de l’auteur au
    Dr Édouard Pichon, secrétaire de la Revue française de Psycha-
    nalyse lorsque notre traduction y parut. (Note des trad.)

    2)Stekel, loc. cit.

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    Il nous sera bien plus facile de faire passer cette
    interprétation du langage des rêves dans le langage
    mythologique qui nous occupe, si nous pouvons mon-
    trer que le mutisme, ailleurs encore que dans les
    rêves, doive être interprété comme indice de la mort.

    Je prends ici le neuvième des contes populaires de
    Grimm, intitulé : Les douze frères 1). Un roi et une
    reine avaient douze enfants, douze garçons. Le roi
    dit alors que si le treizième enfant était une fille, les
    garçons seraient condamnés à mourir. Dans l’attente
    de cette naissance, il fait faire douze cercueils. Les
    douze fils, avec l’aide de leur mère, s’enfuient dans
    une forêt écartée et jurent de tuer toute fille qu’ils
    rencontreraient.

    Ce fut une fille qui naquit. Elle grandit et apprend
    un jour par sa mère qu’elle a eu douze frères. Elle résout
    de les retrouver, rencontre dans la forêt le plus jeune
    qui la reconnaît, mais qui voudrait la cacher à cause
    du serment des frères. La sœur dit : « Je veux bien
    mourir si, par là, je puis sauver mes douze frères. » Mais
    les frères l’accueillent de bon cœur, elle reste auprès
    d’eux et s’occupe de leur ménage.

    Près de la maison, dans un petit jardin poussent
    douze lis ; la jeune fille les cueille pour en donner un
    à chacun de ses frères. Instantanément, les frères
    sont changés en corbeaux et disparaissent, de même
    que la maison et le jardin. Les corbeaux sont des
    oiseaux-âmes, le meurtre des douze frères par leur sœur
    se trouve de nouveau indiqué par la cueillette des douze
    fleurs, comme au début il l’était par les douze cer-
    cueils et la disparition des frères. La jeune fille, tou-
    jours prête à délivrer ses frères de la mort, apprend à
    quelle condition elle y arrivera ; elle devra pendant

    1)Voir p. 50 de l’édition « Reklamausgabe », vol. I

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    sept ans rester muette, ne pas articuler un seul mot.
    Elle se soumet à cette épreuve, qui la met elle-même
    en danger de mort, c'est-à-dire qu'elle meurt elle-
    même pour ses frères comme elle en avait fait vœu
    avant sa rencontre avec eux. Par l'observation absolue
    du mutisme, elle réussit enfin à délivrer les corbeaux.

    D'une manière analogue, dans le conte des Six
    cygnes, les frères métamorphosés en oiseaux sont,
    par le mutisme de leur sœur, délivrés, c'est-à-dire
    rendus à la vie. La jeune fille a pris la ferme résolution
    de sauver ses frères, « dût-il lui en coûter la vie » et,
    devenue l'épouse du roi, elle risque sa vie plutôt que
    de renoncer à son mutisme, ce qu'il lui faudrait faire
    pour confondre de méchantes accusations.

    Nous trouverions certes, dans les contes, d'autres
    preuves encore de ce que le mutisme doit être
    compris comme une représentation de la mort. Et, si
    nous en croyons ces indices, alors la troisième des sœurs
    entre lesquelles choisir sera une morte. Mais elle
    peut être encore autre chose, à savoir : la mort elle-
    même, la déesse de la Mort. Grâce à un déplacement
    assez fréquent, les qualités qu'une divinité octroie
    aux hommes lui sont attribuées à elle-même. Ce dépla-
    cement nous surprendra d'autant moins chez la déesse
    de la Mort que, dans la conception et la représentation
    modernes qui sont ici devancées, la mort elle-même
    n'est qu'une personne morte.

    Cependant si la troisième des sœurs est la déesse de la
    Mort, nous connaissons ces sœurs ! Ce sont les sœurs
    symbolisant la Destinée, les Moires, ou Parques, ou
    Nornes, dont la troisième s'appelle Atropos, l'Inexo-
    rable 1).

    1)« Ἄτροπος, de ἀ, préfixe négatif phonétiquement issu de
    l'indo-européen n (cf. all. un-, latin in-), et de τροπη, qui est

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    II

    Mais laissons là pour le moment cette interpré-
    tation et ses rapports à notre mythe pour demander
    aux mythologues de nous instruire sur le rôle et
    l'origine des déesses du Destin 1).

    La plus antique mythologie grecque ne connais-
    sait qu'une seule Μοῖρα, personnification de la destinée
    inévitable (dans Homère) 2). Cette évolution d'une
    Moire unique en un groupe de sœurs, de trois divinités,
    (plus rarement de deux), se fit probablement à l'instar
    d'autres divinités auxquelles les Moires sont apparen-
    tées, telles les Grâces, les Heures.

    Les Heures furent à l'origine des divinités des eaux
    célestes qui dispensent la pluie et la rosée, des nuages
    dont la pluie découle et, comme les nuages sont conçus
    sous les espèces d'un tissu, il en ressort pour ces déesses
    le caractère de fileuses, qui se fixe spécialement sur les
    Moires. Dans les pays méditerranéens sur lesquels règne
    le soleil, c'est de la pluie que dépend la fertilité du sol et
    c'est pourquoi les Heures se transforment en divinités
    de la végétation. On leur doit la beauté des fleurs, la ri-
    chesse des fruits et on leur accorde une plénitude d'ai-
    mables et charmantes qualités. Elles deviennent les
    divinités représentatrices des saisons 3) et peut-être
    l'une des formes de la racine de τρέπειν, détourner. (Note des
    traductrices, d'après le Dr Ed. Pichon).

    1)Ce qui suit est emprunté au dictionnaire de Roscher
    (Roschers Lexikon der griechischen und römischen Mythologie)
    sous les titres correspondants.

    2)Μοῖρα, de *σμρο-γα, se rattache à μείρομαι, obtenir en
    partage (Note des traductrices, d'après le Dr Ed. Pichon.)

    3)Cette filiation des fonctions divines des Heures n'est peut-
    être plus exactement en rapport avec les données actuelles de
    la linguistique. En effet, si l'on en croit Boisacq (Dictionnaire

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    doivent-elles à cette circonstance leur nombre de trois,
    si tant est que le caractère sacré du nombre trois
    n’y eût pas suffi. Car ces anciens peuples ne discer-
    naient au début que trois saisons : l’hiver, le printemps
    et l’été. Ce n’est que plus tard que l’automne y fut
    ajouté, à l’époque gréco-romaine, et alors souvent les
    Heures, parurent au nombre de quatre dans les œuvres
    d’art.

    Leurs rapports avec le temps resta acquis aux
    Heures ; plus tard, elles présidèrent aux heures du jour
    comme autrefois aux saisons de l’année et finalement
    leur nom se réduisit à désigner l’heure (heure, ὥρα).
    Les Nornes de la mythologie germanique, si proches
    parentes par leur essence des Heures et des Moires,
    montrent ostensiblement dans leur nom même ce sens
    relatif au temps. Mais l’essence de ces divinités ne pou-
    vait qu’être plus profondément conçue et transférée
    au caractère de nécessité présidant au changement
    des saisons ; les Heures devinrent ainsi gardiennes
    des lois de la Nature et de cette sainte ordonnance
    qui fait revenir dans la Nature les mêmes phéno-
    mènes suivant un ordre immuable.

    Cette notion relative à la Nature eut sa répercussion
    sur la conception de la vie humaine. Le mythe de la
    Nature se transforma en un mythe humain ; les déesses
    du temps devinrent les divinités du Destin. Mais ce
    rôle des Heures ne trouva son expression que chez
    les Moires, qui veillent aussi inexorablement sur la
    nécessaire ordonnance de la vie humaine que les Heures

    étymologique de la langue grecque, p. 1083, s. v. ὥρα), le vocable
    ὥρα paraît avoir désigné primitivement une saison, un laps
    de temps. Il représente en effet, semble-t-il, un indo-européen
    *yōrā, ancêtre de l’allemand Jahr et de l’anglais year, qui ont
    pris le sens d’année. (Note des traductrices, d’après le Dr Ed.
    Pichon.)

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    le font sur les lois de la Nature. L’inévitable sévérité
    de la loi, les rapports avec la mort et avec la destruc-
    tion qui avaient été épargnées aux gracieuses appari-
    tion des Heures se marquèrent en dures empreintes
    sur les Moires, comme si l’homme n’avait réalisé tout
    le sérieux des lois de la Nature qu’en se sentant con-
    traint lui-même de s’y subordonner.

    Les noms des trois fileuses ont d’ailleurs été assez
    bien compris par les mythologues. La deuxième,
    Lachésis 1), semble désigner 2) « le hasard qui se
    manifeste au dedans des lois régissant le destin »
    – nous dirions : le fait de vivre – comme Atropos
    représente l’inévitable, la mort, et il ne resterait
    alors à Clotho 3) que le sens des fatales dispositions
    innées.

    Mais revenons-en à notre thème du choix entre
    trois sœurs. Nous verrons alors avec un profond déplai-
    sir combien les situations envisagées, quand nous y
    incorporons cette nouvelle interprétation, deviennent
    incompréhensibles, combien de contradictions se font
    jour dans leur contenu apparent. La troisième des
    sœurs est la déesse de la Mort, la mort elle-même, mais
    dans le choix de Pâris elle est la déesse de l’Amour,
    dans le conte d’Apulée une beauté comparable à
    cette déesse, dans le Marchand de Venise la plus belle
    et la plus sage des femmes, chez Lear la seule fille
    fidèle ! Peut-on imaginer contradiction plus flagrante ?
    Mais peut-être cette si invraisemblable surenchère

    1)Λάχεσις, lot, part, de λαγχάνω, obtenir par le sort. (Note
    des traductrices, d’après le Dr Ed. Pichon.)

    2)J. Roscher (d’après Preller-Robert), Griechische Mytho-
    logie.

    3)Κλωθώ, la dévideuse, de κλώθω, dévider. (Note des
    traductrices, d’après le Dr Ed. Pichon.)

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    est-elle tout près d’être comprise.. Et elle a réel-
    lement lieu chaque fois où, dans notre thème, le
    choix entre les femmes est libre et qu’en même temps
    ce choix doive tomber sur la mort, que pourtant nul
    ne choisit, dont on devient la proie de par le destin
    seul.

    Or, des contradictions d’une certaine nature, des
    remplacements par le plus absolu contraire n’offrent
    pas au travail d’interprétation analytique de sérieuses
    difficultés. Nous n’en appellerons pas ici à ces modes
    d’expression de l’inconscient d’après lesquels, comme
    dans le rêve, les contraires sont si fréquemment
    représentés par un seul et même élément. Mais il y a
    dans la vie psychique des mobiles qui amènent le rem-
    placement d’une chose par son contraire, en créant
    ce qu’on appelle une formation réactionnelle, et c’est
    la découverte de tels mobiles cachés qui sans doute
    assurera à notre travail le succès. La création des
    Moires résulte d’une constatation avertissant l’homme
    qu’il fait lui aussi partie de la Nature et qu’il est,
    de par cela, soumis à l’inexorable loi de la Mort.
    Quelque chose en l’homme devait se révolter contre
    cet assujettissement, l’homme ne renonçant qu’à
    regret à sa situation d’exception. Or, nous savons que
    l’homme use de l’activité de son imagination pour
    satisfaire ceux de ses désirs que la réalité frustre.
    C’est ainsi que son imagination s’éleva contre la cons-
    tatation personnifiée dans le mythe des Moires, et
    qu’il créa le mythe, dérivé de celui des Moires, dans
    lequel la déesse de la Mort est remplacée par la déesse
    de l’Amour ou par des figurations humaines qui lui
    ressemblent. La troisième des sœurs n’est plus la
    Mort, elle est la plus belle, la meilleure, la plus dési-
    rable, la plus adorable des femmes. Et cette substitu-
    tion n’était nullement difficile ; elle était préparée

  • S.

    100

    par une vieille ambivalence, elle s’accomplissait le long
    d’un antique enchaînement qui ne pouvait être oublié
    depuis bien longtemps. La déesse de l’Amour qui,
    maintenant, se présentait à la place de la déesse de
    la Mort, lui était autrefois identique. Aphrodite la
    Grecque elle-même n’avait pas renoncé absolument à
    toute relation avec les Enfers, bien qu’elle eût aban-
    donné depuis longtemps son rôle chtonien à d’autres
    divinités, à Perséphone, à Artémis-Hécate à la triple
    figure. Les grandes déesses, mères des peuples orien-
    taux, semblent aussi toutes avoir été aussi bien pro-
    créatrices que destructrices, déesses de la Vie et de
    la Génération aussi bien que déesses de la Mort. Ainsi
    le remplacement, engendré par le désir, d’une chose par
    son contraire, remonte, dans notre thème, jusqu’à
    une identité ancestrale.

    D’où provient ce trait : le choix, qui s’est introduit
    dans le mythe des trois sœurs ? Nous y répondrons de la
    même manière. Là encore s’est produit un renversement
    sous l’influence du désir : choix est mis à la place de
    nécessité, fatalité. L’homme vainc ainsi la mort qu’il
    avait reconnue par son intelligence. On ne saurait
    imaginer un plus grand triomphe de la réalisation du
    désir. On choisit là où, en réalité, on obéit à la con-
    trainte et Celle qu’on choisit, ce n’est pas la Terrible,
    mais la plus belle et la plus désirable.

    En y regardant de plus près, nous remarquons,
    certes, que les déformations du mythe primitif ne sont
    pas assez profondes pour ne pas se trahir par quelques
    vestiges. Le libre choix entre les trois sœurs n’est, au
    fond, pas un choix libre, car il faut nécessairement qu’il
    tombe sur la troisième s’il ne doit pas, comme chez
    Lear, occasionner tous les malheurs. La plus belle et
    la meilleure, qui a pris la place de la déesse de la Mort,
    a gardé des traits qui touchent à l’inquiétante étran-

  • S.

    101

    geté, traits par lesquels nous avons pu deviner ce
    qui était caché 1).

    Jusqu’ici nous avons suivi le mythe dans son évolu-
    tion, et nous espérons avoir indiqué les obscures rai-
    sons de cette évolution. Nous nous sentons à présent
    en droit de nous intéresser à la façon dont le poète
    s’est servi du thème. Or chez le poète – on en a
    l’impression – s’est accomplie une sorte de retour du
    thème vers le mythe primitif, si bien que le sens
    poignant de celui-ci, affaibli par les déformations ulté-
    rieures, nous est de nouveau rendu sensible. Par cette
    réduction des déformations, par ce retour partiel à ce
    qui était primitif, le poète parvient à exercer sur nous
    son action profonde.

    Afin d’éviter tout malentendu, je tiens à le dire, je
    n’ai pas l’intention de nier que le drame du Roi Lear
    veuille rendre sensibles ces deux sages leçons qu’on
    ne doit pas renoncer de son vivant à son bien et à ses
    droits et qu’il faut se garder de prendre des flatteries
    pour argent comptant. Ces avertissements et d’autres,

    1)La Psyché d’Apulée a aussi conservé bien des traits qui
    rappellent ses rapports avec la mort. Son mariage est apprêté
    comme une cérémonie mortuaire, elle doit descendre aux enfers
    et tombe ensuite dans un sommeil semblable à la mort (O. Rank).
    Sur la signification de Psyché comme déesse du Printemps et
    « fiancée du Trépas », voir A. Zinzow, Psyché et Eros (Psyché
    und Eros), Halle, 1881.
    Dans un autre conte de Grimm (nº 179, La gardeuse d’oies
    auprès du puits (die Gänsehirtin am Brunnen) se trouvent,
    comme chez Cendrillon, les alternatives de beauté et de laideur
    de la troisième fille, où il est permis de voir une allusion à sa
    double nature avant et après la substitution. Cette troisième
    fille est repoussée par son père après une épreuve qui est presque
    analogue à celle du Roi Lear. Elle doit, comme ses autres sœurs,
    indiquer combien elle aime son père, mais ne trouve pas d’autre
    expression à son amour que de le comparer au sel. (D’après
    une communication amicale du Dr Hanns Sachs).

  • S.

    102

    analogues 1), ressortent, en effet, de la pièce, mais il
    me semble absolument impossible d’expliquer par
    l’impression que ces réflexions produisent l’effet écra-
    sant du drame, ni d’admettre que les intentions per-
    sonnelles du poète soient épuisées par celle de don-
    ner ces leçons. De même, quand on nous dit que le
    poète a voulu représenter la tragédie de l’ingratitude,
    dont il avait sans doute ressenti lui-même les morsures,
    et que l’effet de la pièce repose sur la simple forme
    artistique dont il l’a revêtue, voilà qui ne remplace
    pas la compréhension à laquelle nous parvenons en
    estimant à sa valeur le thème du choix entre les
    trois sœurs.

    Lear est un vieillard. Nous l’avons dit : c’est à
    cause de son âge que les trois sœurs sont présentées
    comme ses filles. La relation de père à enfants, d’où
    pourraient découler tant de fructueuses inspirations
    dramatiques, le poète ne s’en sert plus au cours du
    drame. Mais Lear n’est pas seulement un vieillard,
    c’est aussi un mourant. La proposition si extraor-
    dinaire du partage de l’héritage perd ainsi toute son
    étrangeté. Cependant cet homme voué à la mort ne
    veut pas renoncer à l’amour de la femme, il veut se
    faire dire à quel point il est aimé. Qu’on se reporte
    ensuite à l’émouvante scène dernière, l’un des som-
    mets du tragique dans le drame moderne : Lear porte
    le cadavre de Cordélia sur la scène. Cordélia, c’est la
    Mort. En retournant la situation, celle-ci nous apparaît

    1)De même le contenu manifeste du thème des trois coffrets
    est évidemment le suivant : il ne faut pas juger les choses par
    leur apparence extérieure, ni se laisser tenter par une avidité
    basse et immédiate ; il faut au contraire savoir déceler, dans les
    choses de ce monde, les qualités cachées qui donneront le vrai
    et noble bonheur. (Note des traductrices, d’après le Dr Ed.
    Pichon.)

  • S.

    103

    compréhensible et familière. C’est la déesse de la
    Mort qui emporte du terrain du combat le héros mort,
    comme la Valkyrie de la mythologie germanique. La
    sagesse éternelle drapée dans le vêtement du mythe
    antique conseille au vieil homme de renoncer à l’amour,
    de choisir la mort, de se familiariser avec la nécessité
    de mourir.

    Le poète nous permet de toucher du doigt le thème
    antique en faisant opérer le choix entre les trois
    sœurs par un homme vieilli et mourant. L’élabo-
    ration régressive qu’il entreprend ainsi du mythe,
    altéré par les déformations du désir, en laisse trans-
    paraître le sens primitif au point que même une inter-
    prétation superficielle et allégorique des trois figures
    féminines du thème nous devient possible. On pourrait
    dire que ce sont les trois inévitables relations de
    l’homme à la femme qui sont ici représentées : voici
    la génératrice, la compagne et la destructrice. Ou bien
    les trois formes sous lesquelles se présente, au cours
    de la vie, l’image de la mère : la mère elle-même,
    l’amante que l’homme choisit à l’image de celle-ci
    et, finalement, la Terre-Mère, qui le reprend à
    nouveau. Mais le vieil homme cherche vainement à
    ressaisir l’amour de la femme tel qu’il le reçut d’abord
    de sa mère ; seule la troisième des filles du Destin, la
    silencieuse déesse de la Mort, le recueillera dans ses
    bras.