S.
INTRODUCTION
Freud — il n’est pas de sayant qui, aujourd’hui, soit
plus diversement appreeie. Pour ceux-ci, un pauyre detra-
qué, dont les « élucubrations » n’ont aucune valeur scien-
tifique. Pour ceux-la, un des plus grands noms de Ja science
contemporaine, la révolution qu’il apporte dans les dis-
ciplines de l’esprit n’étant égalée que par celle que Darwin
a accomplie dans la biologie : on dira un jour «la psycholo-
gie avant et aprös Freud ». D’autres encore émettent des
jugements mitigés. On le compare 2 Gall, le célébre prota-
goniste de la phrénologie, pour laquelle on s’emballait il y
a un siécle comme on se passionne aujourd’hui pour la
psychanalyse; Gall, observateur de génie, mais dont le
sens critique n’était pas 4 la hauteur des intuitions pro-
fondes. Ou encore on l’assimile A Lombroso, dont les idees
discutables, ou méme tout 4 fait erronées, ont cependant
ouvert des horizons nouveaux, et engendré dans une foule
de domaines des progrés considérables.Depuis quelques années, son nom a dépassé les fron-
titres des milieux medicaux et scientifiques. Mais, dans,
cette marche A la popularite, ses idées ont été le plus sou-
vent dénaturées 4 tel point qu’il n’en est plus parvenu au
grand public qu’une grotesque caricature. Preuve en soit
Yarticle-charge qu’un maitre, pourtant, de la biologieS.
4 ‘LA PSYCHANALYSE
francaise, le zoologiste Yves Delage, n’a pas craint de
consacrer 4 la psychanalyse, dans le Mercure de France
du 1° septembre 1916.Assurément, il est fort tentant, pour peu qu’on ait
le sens du comique, de tourner en ridicule Freud et
ses adeptes, en poussant 4 Vextréme leurs méthodes et
leurs théories. Peut-étre méme, dans certains cas, ec
persiflage est-il justifié. Tl n’en reste pas moins qu'il
s’agit 14 de plaisanteries trop faciles pour étre vraiment
spirituelles, et je crois qu’il est plus profitable de recher-
cher, en dehors de tout parti pris, ce qu’il peut y avoir
de juste et de fécond dans ces conceptions nouvelles,
si hasardées nous paraissent-elles, et si fantaisistes que
puissent étre certaines d’entre elles. Car chacun sait que
méme des erreurs peuvent étre fécondes. Toute l’histoire
des sciences nous l’apprend.Tl convient en effet de ne pas oublier que les faits dont
la psychanalyse a courageusement tenté de rendre compte
— les symptémes hystériques, les phobies et les obsessions,
les extravagances des réves, les oublis, les tics, les calem-
bours, la tendance au mensonge ou la kleptomanie, les
extases des mystiques et les rites des francs-magons,
et cent autres bizarreries de la vie normale ou morbide —
ces faits étaient jusqu’ici entitrement inexpliqués. Pour-
quoi cette honnéte mére de famille, qui aime profondément
ses enfants, est-elle jour ct nuit poursuivie par la crainte
obsédante de les empoisonner ? D’ot vient la tendance de
cet incendiaire 4 mettre le feu aux meules de foin qu’il
trouve sur son chemin? Que signifient les légendes ?
Pour quelle cause cet écolier manifeste-t-il une haine
irraisonnée pour son maitre ou pour I’un de ses camarades ?
Pourquoi ce jeune homme fuit-il les femmes ? — Feuilletez
tous les traités de psychologie du monde, vous n’y trouve-
rez aucun élément vous permettant de répondre a. des
questions de ce genre. Et cependant, ce sont justement
des faits de cette catégorie qui intéressent la pratique de
la vie, dont ont journellement & s’occuper les educateurs,
les médecins, les criminalistes, les historiens. Mais ces
faits innombrables, pour la psychologie courante, ne cons-
tituent qu’un amas chaotique et obscur.S.
INTRODUCTION: 3 ere
Dans ce maquis touffu, Freud a percé quelques allées
directrices et taillé quelques ouvertures grice auxquelles
Yexplorateur désorienté y voit un peu plus clair, Ces
faits si disparates, il a proposé une théorie qui les embrasse
tous. Vraie ou fausse, cette théorie générale a au moins
Vavantage, et ce n’est pas rien, de les relier entre eux,
de les coordonner, de les rapprocher tout en marquant ce
qui les distingue, de leur assigner & chacun un déterminisme
précis, de les faire dériver tous de quelques principes
généraux, auxquels a conduit Pobservation elle-méme.
Or, en science, une hypothése, méme si elle est loin d’étre
définitivement démontrée — et y a-t-il une théorie qui
puisse se flatter de l’étre ? — est légitime si elle rend mieux
compte que les précédentes des phénoménes qui l’ont
suseitée. Elle a légitimement le droit de régner jusqu’é
ce qu’une theorie meilleure la detröne.Que la theorie psychanalytique constitue une hypothese
qui mérite d’étre prise en considération, c’est le moins
qu’on puisse dire d’elle. Et les phénoménes dont elle s’oc-
cupe sont d’une telle importance, elle étend son empire
sur tant de domaines qui interessent ]’humanite, qu’il
n’est plus admissible aujourd’hui que le public cultivé
nourrisse 4 son endroit des préventions ridicules, attitude
vraiment trop naive en face de l’edifice imposant que
constitue aujourd’hui la somme des travaux de l’école
nouvelle.Mais il est indéniable qu’au premier abord, les théories
freudiennes prétent 4 rire. Les explications proposées
ont souvent lair diablement «tirées par les cheveux »,
et lon se prend, en les lisant, 4 dire «aie!», comme &
Youie, d’un trop mauvais calembour. De plus, elles
font un appel constant aux vicissitudes de l’instinet
sexuel, et souvent paraissent répugnantes, — & tel point
qu’une reyue allemande de philosophie catholique, qui
pourtant a coutume de chätier ses expressions, allait
récemment jusqu’& qualifier la psychanalyse de Kloset-
psychologie ! — Si Y’on ajoute que la doctrine freudienne,
nee et grandie au contact de Vobservation, a subi une
évolution constante qui I’a, sinon transformée, du moins
renouvelde au fur et & mesure que s’enrichissait l’expé-S.
6 LA PSYCHANALYSE
rience du maitre, si l’on songe qu’elle recourt 4 une foule
de néologismes, de concepts nouveaux et souvent mal
définis, on comprendra aisément que l’ceuvre de Freud
n’ait pas €té lobjet d’une étude attentive, surtout dans
les pays de langue frangaise.Deux ou trois ans avant la guerre, comme je rendais
visite au Dt Freud, celui-ci me montra un rayon de sa biblio-
théque ot s’alignaient ses principales ceuvres dans les
langues les plus diverses, anglaise, hollandaise, russe,
polonaise, hongroise, italienne...— Pas une seule traduction francaise! remarqua-t-il.
Et il semblait en étre d’autant plus étonné qu’il n’a
jamais caché l’influence qu’avaient eue sur I’éclosion de
ses théories, et son stage a la Salpétri¢re, chez Charcot, et
les premiers travaux de Pierre Janet sur l’automatisme
psychologique. Il s’était figuré que l’esprit latin, si souple,
serait plus apte a saisir les finesses de la vie mentale et les
sous-entendus du subconscient, et lui accorderait, sinon
le suffrage, tout au moins l’attention que ses compatriotes
lui refusaient de la fagon la moins courtoise. Ses pre-
miéres communications dans les sociétés médicales de
Vienne, il y a vingt ou vingt-cing ans, avaient été en effet
accueillies avec un silence glacial, et peu & peu, le vide
s’etait fait autour de sa personne, 4 tel point qu’il se com-
parait lui-méme 4 Robinson dans son ile.Mais, chose inattendue, les Frangais ont été les tout
derniers 4 s’intéresser 4 son ceuvre. La premiére fois qu’ils
en entendirent parler, ils en firent des gorges chaudes.
Méme M. Janet ne parait pas avoir saisi ce qu’elle a de
'speeifiquement original et de fécond. La psychologie
frangaise semble répugner 4 la conception dynamique
de'l’activité mentale, qui s’est répandue avec profit dans
d’autres pays, et qui est l’une des caractéristiques de la
psychologie freudienne. Serait-ce qu’elle subit encore
Yinfluence de Condillac ét des idéologues, et. de Taine,
leur admirateur, qui, de peur d’ouvrir la porte & quelque
entité métaphysique, décrivaient les choses de l’esprit
plutét qu’ils ne les expliquaient, et fermaient les yeux
aux preuves de son activité propre ? — Quoi qu’il en soit,
ce n’est que tout récemment que quelques rares neurologuesS.
INTRODUCTION 7
ou psychidtres ont commencé a embofter le pas et 4 rendre
au medecin viennois la justice qui lui est due. Le premier,
resté longtemps le seul, est le Dr Morichau-Beauchant,
de Poitiers; puis vinrent les Drs Régis et Hesnard, et
maintenant ce sont les Drs Dupré et Trepsat qui n’hesi-
tent pas & se compromettre... N’oublions pas d’ajouter
& ces noms celui du vieux psychologue Ribot qui, 4 la
fin de sa vie, montrant en cela bien plus de fraicheur et
de liberté d’esprit que maints de ses disciples, a parfai-
tement distingué tout l’inter&t de la doctrine nouvelle.
Ce n’est cependant pas un psychologue de carriére, mais
un littérateur, il est vrai, fort bon psychologue a ses
heures, M. Paul Bourget, qui, en France, me semble avoir
le mieux apergu le genie du novateur viennois ; dans son
roman Nemesis (1918), il l’appelle «un des plus originaux
parmi les psychiätres modernes», et salue sa « doctrine
profonde », qu’il résume en quelques lignes pittoresques :
« Notre me ressemble & ces archipels ot des flots émergent
a la surface des vagues, sommets visibles d’invisibles
soubassements, de tout ün relief sous-marin qui seul
expliquerait ces rochers, ces terres, leur distribution,
la nature de leur sol. Nos pensées, nos sentiments, nos
yolontés, reposent de méme sur toute une substruction
psychique dont les assises nous restent cachées, 4 nous
et aux autres. »Genéve, il faut le dire, avait fait exception, dans les
pays de langue frangaise, & ce mouvement général d’os-
tracisme ou d’indifference. A peine parus, les premiers
travaux de Freud étaient cités et commentés par M. Flour-
noy, dont la perspicacité avait vite saisi leur valeur,
et dont les idees, d’ailleurs, se rencontraient sur plus d’un
point avec celles de Villustre auteur autrichien, ainsi
qu’on peut s’en persuader en parcourant Des Indes a la
Planéte Mars, publié au début de 1900, alors que la Traum-
deutung n’apparaissait que dans le courant de la meme
année. — Dans-la suite, la psychanalyse a trouvé chez
nous des défenseurs dans la personne de MM. P. Bovet,
G. Berguer, F. Morel, Ch. Baudouin, H. Flournoy, R. de
Saussure, pour ne parler que des auteurs de livres ou de
travaux relatifs & cette question. Il faudrait ajouter &S.
8 LA PSYCHANALYSE
1cette liste le Dr Maeder qui, bien que Genevois, est un
des representants distingues de I’«Ecole de Zurich »,
groupe de psychanalystes qui, depuis une douzaine d’années,
sous le patronage des Drs Bleuler et Jung, cultivent la
psychanalyse d’une fagon indépendante, et la developpent
dans des directions un peu différentes de celle suivie par
Freud lui-méme. Notons encore l’ouvrage récent d’un
Suisse romand, M. J. Vodoz, sur Roland (Paris, 1920)
ou la psychanalyse est appliquée 4 l’interprétation de la
Chanson de Roland et du poéme de V. Hugo sur l’immortel
héros de la chevalerie frangaise, et la traduction par Mile
Malan, de Genéve, d’un ouvrage du pasteur Pfister sur
la psychanalyse au service de la cure d’4me (Berne, 1920),
La psychanalyse, on le voit, commence a étre l’objet
d’un certain nombre de publications dans notre langue.Le moment est done venu de donner enfin une traduc-
tion francaise d’une ceuvre du maitre lui-méme. On ne
pouvait mieux commencer, je crois, que par ces Cing
legons sur la psychanalyse (professées en 1909), soit parce
qu’elles sont le premier exposé systématique que Freud
ait fait de ses théories, soit parce que, destinées 4 un
public cultivé, mais pas spécialement médical, leur auteur
s'est efforeé d’étre aussi clair qu’il était possible.Avant de lui laisser la parole, nous pensons utile de
donner ici quelques indications générales qui faciliteront
la lecture de ces lecons 4 ceux qui sont restés étrangers
jusqu’ici 4 la «littérature » psychanalytique.Le mot « psychanalyse » — qu’on écrivait tout d’abord
et qu’on écrit encore souvent psycho-analyse ; mais nous
pensons qu’il vaut mieux adopter Vorthographe simplifiée
que nous utilisons ici — en est venu peu 4 peu 4 s’appliquer
a quatre choses notablement différentes, quoique intimé-
ment unies entre elles :1. (Et c’est son sens propre), une méthode d’examen,
visant 4 l’exploration du subconscient par le moyen d’une
analyse psychologique d’un genre spécial ;2. Une méthode de traitement ;
3. Une tentative d’appliquer rigoureusement & la vie
mentale le principe du déterminisme, en cherchant 4 expli-
quer une quantité de phénoménes (comme les réves,S.
INTRODUCTION 9
“tes oublis, les délires, etc.) considérés jusqu’ici, sinon
comme étant sans cause, du moins comme ¢tant fortuits,
produits aveugles du hasard; | /4. une hypothese générale consistant A.considerer toutes
les créations de l’esprit humain (art, science, religion,
philosophie) et la plupart de nos réactions journaliéres,
comme exprimant des désirs subconscients de la nature
humaine, ou comme ¢tant plus ou moins sous l’influence
de ceux-ci.Ces quatre faces-de la psychanalyse constituent-elles
de véritables nouveautes ? Freud est-il véritablement
un.novateur ?La plupart de ses critiques lui appliquent volontiers
la maxime connue, que ce qui chez lui est bon n’est pas
nouveau, et que ce qui est nouveau n’est pas bon. Voyez
par exemple le Dr Heckel, dans un ouvrage recent (La
névrose d’angoisse, Paris 1917): «Il n’y a rien de nouveau
dans la methode de Freud, sinon l’amplification, sans
solide étayage, d’un petit point de technique... Debar-
rassée de sa pompe et de sa grandiloquence, cette psycho-
analyse de Freud est employde depuis les temps les plus
reculés par les aliénistes de tous les pays..» Mais cela
n’empéche pas le Dr Heckel de tomber & bras raccourcis
et sur la méthode « qui n’a aucune consistance » ct sur la
théorie qui en est sortie, sur les « pauvres élucubrations
du spécialiste viennois. »Nous pourrions donner d’autres citations de ce genre.
Elles expriment, le plus souvent sous une forme discourtoise,
une impression qui ne laisse pas d’étre juste, ectte impres-
sion que l’on a, en effet, en abordant la psychanalyse, d’y
trouver 4 la fois, exposées dans un language abstrus, des
vérités vieilles comme le monde, et des conceptions telle-
ment nouvelles qu’elles en paraissent abracadabrantes.
Mais cette impression ne saurait aucunement constituer
un verdict de condamnation. Chacun sait que les grandes
decouvertes n’ont pas tant consiste dans l’avenement de
faits absolument inédits, que dans la mise en valeur de
certains phénoménes auxquels on ne prétait pas l’attention,
dans leur rapprochement alors - qu’on les considerait
comme dissemblables. Refuse-t-on & Newton la gloireS.
10 LA PSYCHANALYSE
d’avoir découvert la gravitation universelle, parce que
son trait de génie n’a guére consisté — mais c’était tout ! —
qu’a rapprocher des données qui toutes avaiént été établies
avant lui, A tirer parti des études mathématiques de
Descartes et de Fermat, des expériences de Galilée sur
Ja chute des corps, de celles d’Huygens sur la force centri-
fuge, des observations de Képler et de Hooke sur le
mouvement des planétes? Sans doute, tout, dans le
domaine de la gravitation, avait été découvert, sauf,
justement, la loi de gravitation elle-méme. Eh bien,
nous pouvyons dire aussi que rien, dans la psychana-
lyse, n’est entiérement nouveau sauf, précisément, la
psychanalyse.Pour illustrer cette affirmation, et en méme temps
pour bien montrer tout ce que nous devons au professeur
Freud, prenons quelques-unes des grandes idées qu'il a
lancées — le refoulement, la signification des réves, et
d’autres. Nous allons voir que chacune d’elles rappelle
des faits qui nous sont trés familiers, ou méme qui ont
pi étre déja signalés, mais qu’en méme temps le eréateur
de la psychanalyse est bien réellement le premier 4 en
avoir saisi importance, 4 les avoir dénommés, codifiés
et systématisés. (Il ne peut s’agir ici que de quelques brefs
exemples, et nullement d’un exposé ou d’une discussion
des opinions de la nouvelle école).1. Le refoulement: Lorsqu’une impression, ou un sou-
venir, nous sont pénibles, nous les chassons de notre
pensée, nous les refoulons de notre conscience. — Quoi
de plus vulgaire, de plus évident! Qui n’a jamais « chassé
de son esprit » une pensée désagréable, une vision répu-
gnante, un souvenir triste, un désir blamable ? Et cepen-
dant, vous aurez beau chercher dans les plus gros traités
de psychologie, vous ne trouverez signalé nulle part
ce phénoméne si banal, et, 4 plus forte raison, vous n’y
découvrirez rien non plus sur son mécanisme, ni sur son
réle, ni sur ses conséquences.2. Action des éléments refoulés: Ces pensées refoulées
et devenues subconscientes, cloitrées qu’elles sont dans
le sous-sol de notre moi, et y restant sous pression, pour
ainsi dire, continuent A avoir sur notre conduite, et indé-S.
INTRODUCTION 21
pendamment de notre volonté ou de notre jugement,
une influence souvent décisive. — Ici encore que de faits
montrent la justesse de cette conception! Dans sa Sixiéme
promenade, Jean-Jacques nous raconte qu'il avait pris
Phabitude de faire un detour lorsqu’il approchait d’un
certain boulevard. S’etant demandé d’od provenait cette
habitude «machinale»: « Voila — répond-il — ce que
jy découvris en réfi¢chissant ; car rien de tout cela ne
s’était offert jusqu’alors distinctement & ma pensee»:
il s’agissait d’éviter un petit mendiant dont le babil était
déplaisant. « Nous n’avons guere de mouvement machinal,
remarque Rousseau, dont nous ne puissions trouver la
cause dans notre cceur, si nous savions bien l’y chercher ».
Mettez «subconscient» 4 la place de «cur», et, vous
avez dans toute sa pureté l’essence méme de la doctrine
psychanalytique. On voit qu’il n’y a pas la de quoi effrayer
les populations !C’est exactement la méme idée qui est exprimée par
Pascal dans son fameux aphorisme : « Le coeur a ses
raisons, que la raison ne connait point. »Un biologiste frangais du siécle dernier, Durand (de
Gros), trop méconnu, et qui l’un des premiers s’était occupé
du subconscient, appelait les « moi» de la subconscience,
«les souffleurs cachés, les suggesteurs secrets de nos senti-
ments, de nos pensées, de nos résolutions ». Mais cette
remarque si profonde est restée complétement inapergue
ou incomprise.Souvent la pensée refoulée, au lien de se traduire
par un acte, ne se trahit que par un malaise. Cette fois,
nous sommes en plein dans le domaine des constatations
les plus vulgaires. Qui n’a éprouvé les tourments de la
« mauvaise conscience », causts par le refoulement du sou-
venir de nos fautes, quand nous n’osons pas les regarder
en face, nous les avouer ? ou les bienfaits de la confession
(cette psychanalyse avant la lettre) qui, en donnant
issue & ces états refoulés, délivre Ame du poids qui l’op-
pressait ? — Ht rappelons aussi les désagréments de
Yambition «rentrée », de la colére rentrée, méme des dis-
cours rentrés. De ces refoulements, on n’en souffrirait
pas seulement, on en mourrait parfois, 4 en croire notreS.
oules, ‚pour pouvoir se An issue, ent la censure
qui Nies avait refoulés, en se déguisant, de fagon a etre
meconnus par elle. — Voilä une des parties de la doctrine
freudienne qui a déchainé le plus de sarcasmes. Cependant,
ce fait méme du déguisement a été constaté de tout temps
on y fait allusion dans une foule de proverbes ou de loeu-
_ tions familiéres, on a méme donné 4 certaines de ses
modalités des noms connus de tous (symbole, metaphore).
- Lorsque le poltron siffle dans le bois, n’est-ce pas pour se
_ dissimuler 4 soi-méme sa peur ? C’est, 4 n’en pas douter,
une réaction de peur, mais qui revét l’aspect de la tran-
quille assurance, pour pouvoir s’exprimer au dehors
‘sans froisser Vamour-propre toujours chatouilleux du z
moi. Lorsque Ponce Pilate s’est «lavé les mains», il a.~ donné issue & un impérieux besoin de purification, sans
avoir a s’avouer, chose toujours pénible, que c’était son
_ fime de lache qui avait réellement besoin d’étre nettoyée.
Dans Macbeth, de Shakespeare, on retrouve ce méme sym-
bole de la ‘culpabilité chez Lady Macbeth qui fait le simu-
' lacre de se laver sans cesse une tache de sang imaginaire.
Et !’on a deerit des impulsions analogues dans des cas de
psychose criminelle.Et toutes les metaphores! Combien d’entre elles
qui n’ont pas d’autre but que d’esquiver une représen-
tation désagréable, tout en lui permettant tout de méme
de s’exprimer & entourage. On m’excusera si, comme
exemple typique, je rappelle la facon de designer, par deux
‘initiales (empruntées 4 une langue étrangére pour que le
-déguisement soit plus complet encore), ou par quelque
ssi nombre conventionnel, certains petits locaux de nos”‚appartements, dont il est tout A fait malséant de pro-
nöncer lenom veritable. Parfois, l’id&e pénible, pour mieu:
se dissimuler, met le masque de son contraire: « C’est du
_ propre!» s’écrie la ménagére, lorsque son chat, ou
enfant, a fait cdu sale» dans un coin de la cuisinBi
S.
piers par la conscience populaire. — Mais Freud est
le premier & avoir songé a en sonder les causes psycho-
x Togiques, 4 avoir recherche ce que tout cela signifiait,
a avoir montré l’extension considérable de ce mécanisme de
-déguisement, et son röle dans une foule de phénoménes
sociaux et. pathologiques.
4, Le réve: Le réve représente la réalisation déguisée
dun souhait refoulé..— Comme on s’est moqué de cette
hypothése, lorsque Freud, en 1900, l’a lancee! On consi-
dérait alors le réve comme le résultat désordonné de
Yassociation des idées dansant, livrées 4 elles-mémes,
"une incomprehensible farandole...' Et voila qu’on nous
raconte. que le réve a un sens, un sens profond, quiil —_exprime méme parfois ce qu’il.y a de plus personnel en —
nous! Quelle idee saugrenue ! On trouve un &cho de cette
_ stupéfaction dans un ouvrage du Dr Dide, paru & Paris
en 1918: «Je ne m’attarderai pas, dit-il, & diseuter le
sophisme de Freud, qui voit dans le r&ve la realisation
- déguisée d’un désir réprimé. Cette conception unilatérale
_. nait d’une vue dogmatique, et il faut remonter & la scolasti-
que moyenageuse...». ctc. Et le Dr Heckel, déja cité,
n’est pas plus tendre ; la théorie de Freud, dit-il, n’est 2
_ qu’« un exemple de cette myopie ordinaire aux specialistes x
d’education germanique, dont la culture médicale est
aussi faible que le gout de l’obscurité et de la rumination —
_ spéculative est developpe. » , pigs
Mais ici encore la théorie de Freud one avec
la conception la plus ancienne que l’on ait eue du révé
- Vhumanité, des ses debuts, en cherchant a interpreter
les songes, n’a-t-clle pas implicitement reconnu que ceu:
ci avaient un sens? Freud n’a fait qu’expliciter cet
eroyance confuse et, quasi instinctive. NEN!
Du reste, la plupart < des auteurs — mene ceux qui
n’ont rien de germanique — qui se sont occupés du
réve ont signalé en passant son caractére revelateur. LeS.
14 LA PSYCHANALYSE
D* Tissié, dans son livre sur les réves (1890) racontait déja
que le baron de Trenck, enfermé dans son cachot et patis-
sant de la faim, voyait en réve des tables bien servies. Un
autre auteur, Alfred Maury (1878) avait remarqué que
«dans le réve, c’est surtout l’homme primitif qui se révéle ».
Et Alphonse Daudet, qui n’est pas un Austro-allemand,
je crois, a écrit: «le réve est une soupape». Ce qu’il y a
de plus plaisant, c’est que ceux qui ont le plus maltraité
Freud en viennent — sans s’en douter, faut-il croire —
4 s’approprier sa maniére de voir. Yves Delage, par
exemple, déclare que les réves correspondent 4 des « vel-
léités de la vie réclle », ayant «une signification intime » ;
«le réve, dit-il, tel un subtil Asmodée, souléve les couver-
eles des cranes, fouille dans le creux des circonvolutions
eérébrales pour y trouver des pensées si secrétes que la
meditation la plus approfondie ne les aurait pas décou-
vertes. Ces pensées pourront rester cachdes au réveur
sous leur deguisement...» Et le Dr Dide, — ca, c’est un
comble ! — trois lignes apr&s celles que nous venons de
eiter, oü il repudiait la doctrine freudienne du r&ve, declare
aque la trame des réves est faite surtout de desirs et de
craintes réalisés ou refoulés » !L’analogie entre le réve et le désir avait d’ailleurs
dés longtemps été remarquée par la conscience populaire,
qui a cristallise dans le langage cette observation vieille
comme l’humanite, en donnant le nom de «réves» 4 nos
plus ardents desirs.5. La compensation de la réalité > Lorsque la vie réelle
ne répond pas aux aspirations du moi, celui-ci produit
toute une efflorescence de fantaisies destindes & servir de
substitut, d’Ersatz, A ce que la vie terre A terre et concréte
ne fournit pas. — Freud n’a pas découvert ce phenomene
si souvent signalé ; mais il est le premier & l’avoir mis en
vedette, & en avoir tiré pleinement parti, 4 montrer qu’il
a dans la vie psychique une importance qu’on ne soupgon-
nait pas. Alphonse Daudet, dans le Nabab, raconte les
aventures de M. Joyeuse, un commis de bureau: «Au
bureau, les chiffres le fixaient encore...; mais dehors, son
esprit prenait la revanche de ce métier inexorable...
il inventait alors des aventures extraordinaires, de quoiS.
INTRODUCTION 15
défrayer vingt romans-feuilletons. » Et Daudet ajoute:
« La race est plus nombreuse qu’on ne croit de ces dormeurs
éveillés chez qui une destinée trop’ restreinte comprime
des forces inemployées, des forees héroiques. », Flournoy
avait, lui aussi, interpret@ les cycles somnambuliques
de Mile Smith comme «une revanche éphémére et chimé-
rique de l’ideal sur le réel, du réve impossible sur les néces-
sites quotidiennes, des aspirations impuissantes sur le
destin ¢écrasant et ayeugle ». Nous pourrions multiplier
de telles citations.Ce processus de compensation se retrouve dans une
foule de manifestations diverses, et en constitue la raison
@étre: il établit ainsi une parenté entre le réve, Vart,
Je mythe, la légende, la philosophie, la névrose, la folie.
Tous ces phénoménes ont pour trait commun de servir
d’exutoire aux desirs inassouvis, de réaliser fictivement
Vidéal souhaité. C’est le mérite de l’école psychanalytique
de avoir montré, bien que la chose ait été parfois signalée
avant elle. Ainsi Nietzsche, qui a si souvent développé
des théories toutes freudiennes, affirmait déja que, sous les
systémes philosophiques les plus impersonnels et objectifs.
en apparence se cachait l’id&al du philosophe. Et, dans
Le crime de Sylvestre Bonnard (1881) Anatole France
fait dire au jeune Gélis: «Dans tous les arts l’artiste
ne peint que son äme... Qu’admirons-nous, dans la Divine
Comedie, sinon la, grande äme de Dante ? Et les marbres
de Michel-Ange, que nous représentent-ils d’extraordi-
naires, sinon Michel-Ange lui-méme ? Artiste, on donne
sa propre vie 4 ses créations... ». « Que de paradoxes et
@irrévérences, s’écric le vieux Bonnard. Mais les audaces
ne me déplaisent pas dans un jeune homme.» Grace
a Freud, nous comprenons aujourd’hui que ce qui
semblait paradoxes et audaces il y a quarante ans
pourrait bien n’étre que l’expression d’une verite trés
profonde,Freud devient le pére d’une critique artistique et litte-
raire d’un genre tout nouveau, et qui va bien plus
profond, dans l’analyse des chefs-d’ceuvre, que cela
n’avait jamais été le cas jusqu’ici. Le mérite de cette
nouvelle forme de critique, c’est d’étre essentiellementa
S.
16 LA PSYCHANALYSE
_ compréhensive. Le bizarre, l’inedit, prennent un. sens
a ses yeux.Pour se rendre compte des progrés 'qu’a fait. accomplir
a Vanalyse psychologique des ceuyres littéraires la psy-
chanalyse, qu’on se reporte & trente ans en arriére, 4
Pouvrage fameux alors du Dr Max Nordau, Degene-
rescence. Combien surannée, combien courte et super-
ficielle cette ancienne maniére de critique ne nous semble-
t-elle pas! « Dégénérés et imbéciles, détraqués, individus
aux centres de perception émoussés»; Meterlinck, il
atteint «les bornes extrémes de l'idiotie», Verlaine, un
«effrayant dégénéré, au crane asymétrique, vagabond
impulsif et faible d’esprit », Baudelaire, un «dégénéré
égotiste », Ibsen, un «détraqué méchant et antisocial »..:
tels sont quelques échantillons des diagnostics vraiment
un peu simplistes du psychiatre lombrosien.Sans doute, comme l’avait fort bien apergu le regard
pergant de Lombroso, il y a parenté entre le génie et la
folie; mais quelle est la nature de cette parenté, il n’a
pas su le dire, et c’est Freud qui nous le devoile aujour-
d’hui.6. La pensée symbolique: Le penser par symboles
représente un stade inférieur de la pensée. — L’école de
Freud oppose la pens¢e symbolique 4 la pensée logique,
et montre que, dans le réve, dans l’aliénation, il y a régres-
sion & la pensée symbolique, & la pensée du primitif.
Or Nietzsche avait exprimé la méme opinion: « L’homme
raisonne aujourd’hui dans le réve comme YVhumanité
raisonnait ä l’etat de veille il y a plusieurs milliers d’années.
Le réve nous reporte 4 des états lointains de la civilisation,
et nous fournit un moyen de les mieux comprendre ».* Et Berthelot (1863): «L’enfant se plait dans le réve,
et il en est de méme des peuples qui commencent.'»Le rapprochement entre le réve et la folie, qui s’est
montré si fécond pour la compréhension de certaines
démences, ce rapprochement avait été déja établi jadis.
Au XVIII° siécle, un nosologiste, Sauvage, déclare que
la folie est « véritablement le songe de celui qui veille »,
et bien souvent depuis on a dit que les fous sont des hom-
mes qui révent éveillés. Moreau de Tours, en 1855, allaitS.
INTRODUCTION 17:
me&me jusqu’ä affirmer qu’«un seul mot peut exprimer
les rapports qui existent entre la pensée-réve et la pensée-
délire ; ce mot, c’est ; «identité », Et Gérard de Nerval
definissait le délire «]’épanchement du réve dans la vie
réelle », etc., ete.Mais tout cela, ce n’étaient que de simples remarques
en passant, et Freud est le premier qui ait tiré de ces rap-
prochements une théorie féconde des troubles mentaux.7. Le refuge dans la maladie: La névrose a une signi-
fication fonctionnelle, dynamique, elle est une manifes-
tation défensive de l’individu qui se réfugie dans la maladie
pour échapper aux conflits qu’il ne peut surmonter. —
Cette doctrine, qui projette une lumiére si vive sur tout
le fouillis obseur des psychoses, est peut-étre une des
parties les plus complétement neuves du systéme freudien.
Et cependant, 14 encore, l’inedit rappelle du connu:
nous trouvons en effet que cette maniere de concevoir
les affections mentales s’harmonise admirablement avec
la conception moderne des maladies physiques, regardées
aujourd’hui comme des réactions defensives contre une
cause nocive ({l’inflammation, la fiévre, la purulence,
ete.). «Flucht in die Krankheit, doctrine profonde qui
étend au monde mental cette forte vue de la pathologic,
que la maladie n’est qu’une manifestation défensive de la
vie » a dit Paul Bourget.On a découvert 4 ce propos & Freud un ancétre, qu’il
était Iui-méme loin de soupgonner, Schopenhauer, qui,
dans une page curieuse, expose la théorie du refoulement,
et explique la maladie mentale comme en étant une consé-
quence : « C’est dans la résistance de la volonté 4 laisser
parvenir 4 la lumiére de l’intelligence ce qui lui repugne
que I’on doit voir la source de la folie. » N’est-ce pas 1a
exactement le sens de la conception psychanalytique ?Un fait qui me parait étre une éclatante confirmation
de cette maniére de voir, c’est le sentiment qu’ont. parfois
les malades eux-mémes d’étre a leur aise dans leur maladie,
et, quelque désagréables que soient les symptémes dont
ils souffrent, de les aimer cependant. « Au fond, j’ai peur
détre guérie, j’aime ma maladie» me disait une jeune
fille, victime d’obsessions fort pénibles. Et le Dr Schnyder,S.
E anes ä& moi, is ne l’aceueillerais-je pas’ a bras
ouverts Pr.
. ‚8. La libido : L’instinct sexuel participe & la plu-
_ part des manifestations de l’activité psychique. — Voila,
sous sa forme la plus simple, la doctrine fameuse du
‘dpansexualisme », qui a provoqué le grand scandale.
Celui-ci eit sans doute été moins vif si l’on n’avait moins
_ souvent ignoré que, pour Freud, la notion de libido depasse
i de beaueoup celle de sexualité. J’accorde volontiers que
"Freud et ses diseiples n’ vont guere ete bien clairs ä ce propos ;
mais il faut savoir lire entre les lignes, et saisir Pesprit,
‘et non la lettre de la theorie. Libido, cela signifie le
_ plus souvent le désir imp¢tueux, — dont, il est vrai, le
désir sexuel est, selon Freud, le type et le premier repré
sentant, dans l’&volution de l’individu — ; c’est ce désir
_ de bonheur, ou de jouissance, cet intérét pour tout ce
- qui est de nature a satisfaire nos besoins, que personne
ne niera @tre le principe méme de toute notre activité,
«Car tous les hommes désirent étre heureux, a dit Pascal.
Quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent
tous ä ce but. C’est le motif de toutes les actions de
tous les hommes, jusqu’& ccux qui se tuent et qui se
"pendent... Tout ce qui est au monde est concupiscence
de la chan ou concupiscenee des yeux, ou orgueil de Ja
vie : libido sentiendi, libido seiendi, libido dominandt ».
Chacun sait d’ailleurs que les moralistes chrétiens ene
toujours rapproché les divers modes de la sensualité, e
__ regardé la sensualité génitale comme le type de toute
luxure, Sans s’en douter, Freud ne fait, ici, que xepéter ie
saint Augustin: ©
Mais il est vrai que, 4 cdté de cette doctrine générale,
Freud a échafaudé sur I’évolution et le rdle de Vinstinct
sexuel, toute une série d’hypothéses qui sont discutableS.
19
et discutées. Je n'ai pas à les examiner ici. Je tiens seule-
ment à faire remarquer que – exception faite de cer-
taines règles de conduite que l'école de Vienne a cru pou-
voir en déduire, et auxquelles je suis loin de souscrire –
la théorie en elle-même n'a rien de scandaleux. L'adjectif
scandaleux ne saurait s'appliquer à une théorie scienti-
fique qui est une interprétation sincère de faits loyale-
ment recueillis. La seule question qui se pose est celle de
savoir si cette théorie est vraie ou fausse, est probable ou
improbable, ou encore dans quelle mesure elle est juste,
si on a des raisons pour ne pas l'adopter intégralement.Nous devons noter que si Freud a donné aux tendances
sexuelles un rôle de premier plan parmi celles qui forment
la trame de notre sous-conscience – ce qui s'explique très
bien par le processus du refoulement, car ce sont évidem-
ment les tendances de cette nature qui viennent se heurter
à la censure – l'importance de ces tendances dans la
genèse des névroses a été reconnue par la plupart des
médecins, et leur influence dans la vie de tous les jours est
un fait quasi-évident.Il est inutile d'accumuler ici des attestations médicales.
Je me borne à deux citations. L'une est tirée d'un ouvrage
récent de M. Léon Daudet (L'hérédo, 1916) : « Le désir,
quel que soit son objet, relève toujours de l'instinct géné-
sique pur ou à l'état de dissimulation. » L'écrivain français
admet une sorte d'intercommunication nerveuse entre les
centres d'énergie du système sexuel et ceux des autres
systèmes psychiques, de telle sorte que l'énergie non
utilisée ici peut venir se dépenser là. « L'instinct géné-
sique... peut être l'instrument de l'initiative créatrice...
Ce qui est dépensé dans l'amour et la fécondation véri-
table n'est pas employé à la libération des hérédismes...
Inversement, ce qui concourt à la libération littéraire,
artistique, scientifique, politique, des hérédismes est autant
de pris sur la dépense amoureuse... » N'avons-nous pas
là, exprimée sous une autre forme, la théorie freudienne
de la sublimation, selon laquelle la tendance sexuelle peut
se transmuer en une tendance plus élevée, plus compa-
tible avec les obligations sociales ou morales ? Et cette
théorie de la sublimation de l'amour sensuel, qui est aussiS.
20
l’un des principes nouveaux et féconds proposés par
Freud, avait été entrevue par Secrétan, ainsi que l’a rappelé
M. Pierre Bovet, dans son livre sur l’Instinct combatif.La seconde citation, je l’emprunte au Dr Dide, qui,
tout à l’heure, maltraitait si fort son collègue de Vienne.
Dans un paragraphe intitulé « L’héroïsme dans ses rapports
avec l’instinct génital », l’auteur résume les observations
qu’il a faites au cours de la guerre : « Une ancestrale puis-
sance pousse les hommes à agir de façon à mettre en lu-
mière leur valeur, leur courage… J’y vois la preuve
d’un instinct qui remonte plus haut que les origines humai-
nes et dont le but métaphysique est l’amour… En fait,
consciemment ou non, l’instinct génital domine toute la
première partie de notre existence, et en affirmant que
nos bouillants guerriers sont souvent des héros en amour
je ne fais que répéter l’observation de tous les psycho-
logues… Au fond de tout renoncement sublime existe
un peu d’amour féminin… »
Mais en voilà assez, je crois, pour montrer que la psycha-
nalyse n’est pas une construction en l’air, fantaisie baro-
que engendrée de toutes pièces par l’imagination luxu-
riante — ou luxurieuse — d’un homme. Non pas. Elle
repose au contraire sur une multitude de faits qui, pour
avoir été complètement négligés par les psychologues, ont
été cependant presque tous plus ou moins distinctement
aperçus. Le génie de Freud, c’est d’avoir glané tous ces
faits, que la psychologie dédaignait, d’en avoir saisi la
valeur, d’en avoir fait une gerbe imposante.La psychanalyse n’a d’ailleurs pas la prétention —
Freud insiste là-dessus — d’être une théorie complète de
l’activité mentale. Elle ne s’oppose pas à la psychologie cou-
rante, mais, fille émancipée, elle a vécu jusqu’ici d’une vie
indépendante, s’est forgée un langage à elle, et ne s’est
pas fait faute de mépriser sa mère naturelle, qui du reste
le lui a bien rendu. Le moment serait venu de rétablir
les liens familiaux qui doivent les unir, de réintégrer laS.
21
INTRODUCTION
psychanalyse dans le foyer maternel qu’elle enrichira et
revivifiera.Sans doute pourrait-on reprocher aux psychanalystes
d’affecter trop souvent une attitude sectaire et dogmati-
que, qui n’a rien de scientifique ; il leur arrive de con-
fondre les hypothèses avec les faits, d’ignorer le doute
méthodique, et ils s’imaginent volontiers qu’une théorie
est un credo. Aussi les voit-on en proie aux querelles
intestines, divisés en petites chapelles ennemies entre
elles, et hermétiquement closes aux profanes, qu’ils abor-
dent avec un air semi-mystérieux de supériorité satis-
faite, comme s’ils étaient les hiérophantes de quelque
doctrine ésotérique. – Mais ce sont là faiblesses humai-
nes, et les infirmités ou les étroitesses des disciples ne
sauraient entrer en ligne de compte dans l’appréciation
objective de la théorie, ni par conséquent en amoindrir
la valeur.Et cette valeur est grande. En insistant sur le côté
dynamique des phénomènes subconscients la psychanalyse
est pour la psychologie un ferment vivifiant. La psycho-
logie expérimentale, qui s’est appliquée à nous renseigner
sur le mécanisme des processus mentaux a presque com-
plètement oublié de sonder les raisons des mouvements
de ces mécanismes. Ce sont ces ressorts cachés que la
psychanalyse a cherché à découvrir et à décrire.Par la nouveauté des idées qu’elle nous suggère, par la
fécondité dont elle a fait preuve, l’œuvre de Sigmund Freud
constitue l’un des événements les plus importants qu’ait
jamais eu à enregistrer l’histoire de la science de l’esprit.EDOUARD CLAPARÈDE.
Genève, 30 novembre 1920.
P.-S. – Les cinq leçons sur la Psychanalyse que nous publions
ont été données, en septembre 1909, à la Clark University, à
Worcester (Mass.) aux Etats-Unis. La traduction en a été faite
sur l’édition allemande, parue en 1910, à Leipzig et Vienne, sous
le nom de Ueber Psychoanalyse, Fünf Vorlesungen gehalten zur
20 jährigen Gründungsfeier der Clark University.S.
22
* * *
Cette traduction est due à la plume de M. Yves LeLay, pro-
fesseur au Collège de Lannion (Côtes du Nord), ancien assistant au
Laboratoire de Psychologie de l'Université de Genève.De crainte, sans doute, de trahir la pensée de l'auteur, le texte
de M. LeLay est très littéral. Souvent l'était-il trop. J'ai donc pris
la liberté, à la fois à l'égard de l'auteur et du traducteur, de
substituer, par-ci par-là, au manuscrit de celui-ci, une rédaction
plus libre qui, j'en suis certain, n'aura nui en rien à la fidélité
de la traduction.Ed. C.
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