La Psychanalyse1910-001/1921.4.fr
  • S.

    INTRODUCTION

    Freud — il n’est pas de sayant qui, aujourd’hui, soit
    plus diversement appreeie. Pour ceux-ci, un pauyre detra-
    qué, dont les « élucubrations » n’ont aucune valeur scien-
    tifique. Pour ceux-la, un des plus grands noms de Ja science
    contemporaine, la révolution qu’il apporte dans les dis-
    ciplines de l’esprit n’étant égalée que par celle que Darwin
    a accomplie dans la biologie : on dira un jour «la psycholo-
    gie avant et aprös Freud ». D’autres encore émettent des
    jugements mitigés. On le compare 2 Gall, le célébre prota-
    goniste de la phrénologie, pour laquelle on s’emballait il y
    a un siécle comme on se passionne aujourd’hui pour la
    psychanalyse; Gall, observateur de génie, mais dont le
    sens critique n’était pas 4 la hauteur des intuitions pro-
    fondes. Ou encore on l’assimile A Lombroso, dont les idees
    discutables, ou méme tout 4 fait erronées, ont cependant
    ouvert des horizons nouveaux, et engendré dans une foule
    de domaines des progrés considérables.

    Depuis quelques années, son nom a dépassé les fron-
    titres des milieux medicaux et scientifiques. Mais, dans,
    cette marche A la popularite, ses idées ont été le plus sou-
    vent dénaturées 4 tel point qu’il n’en est plus parvenu au
    grand public qu’une grotesque caricature. Preuve en soit
    Yarticle-charge qu’un maitre, pourtant, de la biologie

  • S.

    4 ‘LA PSYCHANALYSE

    francaise, le zoologiste Yves Delage, n’a pas craint de
    consacrer 4 la psychanalyse, dans le Mercure de France
    du 1° septembre 1916.

    Assurément, il est fort tentant, pour peu qu’on ait
    le sens du comique, de tourner en ridicule Freud et
    ses adeptes, en poussant 4 Vextréme leurs méthodes et
    leurs théories. Peut-étre méme, dans certains cas, ec
    persiflage est-il justifié. Tl n’en reste pas moins qu'il
    s’agit 14 de plaisanteries trop faciles pour étre vraiment
    spirituelles, et je crois qu’il est plus profitable de recher-
    cher, en dehors de tout parti pris, ce qu’il peut y avoir
    de juste et de fécond dans ces conceptions nouvelles,
    si hasardées nous paraissent-elles, et si fantaisistes que
    puissent étre certaines d’entre elles. Car chacun sait que
    méme des erreurs peuvent étre fécondes. Toute l’histoire
    des sciences nous l’apprend.

    Tl convient en effet de ne pas oublier que les faits dont
    la psychanalyse a courageusement tenté de rendre compte
    — les symptémes hystériques, les phobies et les obsessions,
    les extravagances des réves, les oublis, les tics, les calem-
    bours, la tendance au mensonge ou la kleptomanie, les
    extases des mystiques et les rites des francs-magons,
    et cent autres bizarreries de la vie normale ou morbide —
    ces faits étaient jusqu’ici entitrement inexpliqués. Pour-
    quoi cette honnéte mére de famille, qui aime profondément
    ses enfants, est-elle jour ct nuit poursuivie par la crainte
    obsédante de les empoisonner ? D’ot vient la tendance de
    cet incendiaire 4 mettre le feu aux meules de foin qu’il
    trouve sur son chemin? Que signifient les légendes ?
    Pour quelle cause cet écolier manifeste-t-il une haine
    irraisonnée pour son maitre ou pour I’un de ses camarades ?
    Pourquoi ce jeune homme fuit-il les femmes ? — Feuilletez
    tous les traités de psychologie du monde, vous n’y trouve-
    rez aucun élément vous permettant de répondre a. des
    questions de ce genre. Et cependant, ce sont justement
    des faits de cette catégorie qui intéressent la pratique de
    la vie, dont ont journellement & s’occuper les educateurs,
    les médecins, les criminalistes, les historiens. Mais ces
    faits innombrables, pour la psychologie courante, ne cons-
    tituent qu’un amas chaotique et obscur.

  • S.

    INTRODUCTION: 3 ere

    Dans ce maquis touffu, Freud a percé quelques allées
    directrices et taillé quelques ouvertures grice auxquelles
    Yexplorateur désorienté y voit un peu plus clair, Ces
    faits si disparates, il a proposé une théorie qui les embrasse
    tous. Vraie ou fausse, cette théorie générale a au moins
    Vavantage, et ce n’est pas rien, de les relier entre eux,
    de les coordonner, de les rapprocher tout en marquant ce
    qui les distingue, de leur assigner & chacun un déterminisme
    précis, de les faire dériver tous de quelques principes
    généraux, auxquels a conduit Pobservation elle-méme.
    Or, en science, une hypothése, méme si elle est loin d’étre
    définitivement démontrée — et y a-t-il une théorie qui
    puisse se flatter de l’étre ? — est légitime si elle rend mieux
    compte que les précédentes des phénoménes qui l’ont
    suseitée. Elle a légitimement le droit de régner jusqu’é
    ce qu’une theorie meilleure la detröne.

    Que la theorie psychanalytique constitue une hypothese
    qui mérite d’étre prise en considération, c’est le moins
    qu’on puisse dire d’elle. Et les phénoménes dont elle s’oc-
    cupe sont d’une telle importance, elle étend son empire
    sur tant de domaines qui interessent ]’humanite, qu’il
    n’est plus admissible aujourd’hui que le public cultivé
    nourrisse 4 son endroit des préventions ridicules, attitude
    vraiment trop naive en face de l’edifice imposant que
    constitue aujourd’hui la somme des travaux de l’école
    nouvelle.

    Mais il est indéniable qu’au premier abord, les théories
    freudiennes prétent 4 rire. Les explications proposées
    ont souvent lair diablement «tirées par les cheveux »,
    et lon se prend, en les lisant, 4 dire «aie!», comme &
    Youie, d’un trop mauvais calembour. De plus, elles
    font un appel constant aux vicissitudes de l’instinet
    sexuel, et souvent paraissent répugnantes, — & tel point
    qu’une reyue allemande de philosophie catholique, qui
    pourtant a coutume de chätier ses expressions, allait
    récemment jusqu’& qualifier la psychanalyse de Kloset-
    psychologie ! — Si Y’on ajoute que la doctrine freudienne,
    nee et grandie au contact de Vobservation, a subi une
    évolution constante qui I’a, sinon transformée, du moins
    renouvelde au fur et & mesure que s’enrichissait l’expé-

  • S.

    6 LA PSYCHANALYSE

    rience du maitre, si l’on songe qu’elle recourt 4 une foule
    de néologismes, de concepts nouveaux et souvent mal
    définis, on comprendra aisément que l’ceuvre de Freud
    n’ait pas €té lobjet d’une étude attentive, surtout dans
    les pays de langue frangaise.

    Deux ou trois ans avant la guerre, comme je rendais
    visite au Dt Freud, celui-ci me montra un rayon de sa biblio-
    théque ot s’alignaient ses principales ceuvres dans les
    langues les plus diverses, anglaise, hollandaise, russe,
    polonaise, hongroise, italienne...

    — Pas une seule traduction francaise! remarqua-t-il.

    Et il semblait en étre d’autant plus étonné qu’il n’a
    jamais caché l’influence qu’avaient eue sur I’éclosion de
    ses théories, et son stage a la Salpétri¢re, chez Charcot, et
    les premiers travaux de Pierre Janet sur l’automatisme
    psychologique. Il s’était figuré que l’esprit latin, si souple,
    serait plus apte a saisir les finesses de la vie mentale et les
    sous-entendus du subconscient, et lui accorderait, sinon
    le suffrage, tout au moins l’attention que ses compatriotes
    lui refusaient de la fagon la moins courtoise. Ses pre-
    miéres communications dans les sociétés médicales de
    Vienne, il y a vingt ou vingt-cing ans, avaient été en effet
    accueillies avec un silence glacial, et peu & peu, le vide
    s’etait fait autour de sa personne, 4 tel point qu’il se com-
    parait lui-méme 4 Robinson dans son ile.

    Mais, chose inattendue, les Frangais ont été les tout
    derniers 4 s’intéresser 4 son ceuvre. La premiére fois qu’ils
    en entendirent parler, ils en firent des gorges chaudes.
    Méme M. Janet ne parait pas avoir saisi ce qu’elle a de
    'speeifiquement original et de fécond. La psychologie
    frangaise semble répugner 4 la conception dynamique
    de'l’activité mentale, qui s’est répandue avec profit dans
    d’autres pays, et qui est l’une des caractéristiques de la
    psychologie freudienne. Serait-ce qu’elle subit encore
    Yinfluence de Condillac ét des idéologues, et. de Taine,
    leur admirateur, qui, de peur d’ouvrir la porte & quelque
    entité métaphysique, décrivaient les choses de l’esprit
    plutét qu’ils ne les expliquaient, et fermaient les yeux
    aux preuves de son activité propre ? — Quoi qu’il en soit,
    ce n’est que tout récemment que quelques rares neurologues

  • S.

    INTRODUCTION 7

    ou psychidtres ont commencé a embofter le pas et 4 rendre
    au medecin viennois la justice qui lui est due. Le premier,
    resté longtemps le seul, est le Dr Morichau-Beauchant,
    de Poitiers; puis vinrent les Drs Régis et Hesnard, et
    maintenant ce sont les Drs Dupré et Trepsat qui n’hesi-
    tent pas & se compromettre... N’oublions pas d’ajouter
    & ces noms celui du vieux psychologue Ribot qui, 4 la
    fin de sa vie, montrant en cela bien plus de fraicheur et
    de liberté d’esprit que maints de ses disciples, a parfai-
    tement distingué tout l’inter&t de la doctrine nouvelle.
    Ce n’est cependant pas un psychologue de carriére, mais
    un littérateur, il est vrai, fort bon psychologue a ses
    heures, M. Paul Bourget, qui, en France, me semble avoir
    le mieux apergu le genie du novateur viennois ; dans son
    roman Nemesis (1918), il l’appelle «un des plus originaux
    parmi les psychiätres modernes», et salue sa « doctrine
    profonde », qu’il résume en quelques lignes pittoresques :
    « Notre me ressemble & ces archipels ot des flots émergent
    a la surface des vagues, sommets visibles d’invisibles
    soubassements, de tout ün relief sous-marin qui seul
    expliquerait ces rochers, ces terres, leur distribution,
    la nature de leur sol. Nos pensées, nos sentiments, nos
    yolontés, reposent de méme sur toute une substruction
    psychique dont les assises nous restent cachées, 4 nous
    et aux autres. »

    Genéve, il faut le dire, avait fait exception, dans les
    pays de langue frangaise, & ce mouvement général d’os-
    tracisme ou d’indifference. A peine parus, les premiers
    travaux de Freud étaient cités et commentés par M. Flour-
    noy, dont la perspicacité avait vite saisi leur valeur,
    et dont les idees, d’ailleurs, se rencontraient sur plus d’un
    point avec celles de Villustre auteur autrichien, ainsi
    qu’on peut s’en persuader en parcourant Des Indes a la
    Planéte Mars, publié au début de 1900, alors que la Traum-
    deutung n’apparaissait que dans le courant de la meme
    année. — Dans-la suite, la psychanalyse a trouvé chez
    nous des défenseurs dans la personne de MM. P. Bovet,
    G. Berguer, F. Morel, Ch. Baudouin, H. Flournoy, R. de
    Saussure, pour ne parler que des auteurs de livres ou de
    travaux relatifs & cette question. Il faudrait ajouter &

  • S.

    8 LA PSYCHANALYSE
    1

    cette liste le Dr Maeder qui, bien que Genevois, est un
    des representants distingues de I’«Ecole de Zurich »,
    groupe de psychanalystes qui, depuis une douzaine d’années,
    sous le patronage des Drs Bleuler et Jung, cultivent la
    psychanalyse d’une fagon indépendante, et la developpent
    dans des directions un peu différentes de celle suivie par
    Freud lui-méme. Notons encore l’ouvrage récent d’un
    Suisse romand, M. J. Vodoz, sur Roland (Paris, 1920)
    ou la psychanalyse est appliquée 4 l’interprétation de la
    Chanson de Roland et du poéme de V. Hugo sur l’immortel
    héros de la chevalerie frangaise, et la traduction par Mile
    Malan, de Genéve, d’un ouvrage du pasteur Pfister sur
    la psychanalyse au service de la cure d’4me (Berne, 1920),
    La psychanalyse, on le voit, commence a étre l’objet
    d’un certain nombre de publications dans notre langue.

    Le moment est done venu de donner enfin une traduc-
    tion francaise d’une ceuvre du maitre lui-méme. On ne
    pouvait mieux commencer, je crois, que par ces Cing
    legons sur la psychanalyse (professées en 1909), soit parce
    qu’elles sont le premier exposé systématique que Freud
    ait fait de ses théories, soit parce que, destinées 4 un
    public cultivé, mais pas spécialement médical, leur auteur
    s'est efforeé d’étre aussi clair qu’il était possible.

    Avant de lui laisser la parole, nous pensons utile de
    donner ici quelques indications générales qui faciliteront
    la lecture de ces lecons 4 ceux qui sont restés étrangers
    jusqu’ici 4 la «littérature » psychanalytique.

    Le mot « psychanalyse » — qu’on écrivait tout d’abord
    et qu’on écrit encore souvent psycho-analyse ; mais nous
    pensons qu’il vaut mieux adopter Vorthographe simplifiée
    que nous utilisons ici — en est venu peu 4 peu 4 s’appliquer
    a quatre choses notablement différentes, quoique intimé-
    ment unies entre elles :

    1. (Et c’est son sens propre), une méthode d’examen,
    visant 4 l’exploration du subconscient par le moyen d’une
    analyse psychologique d’un genre spécial ;

    2. Une méthode de traitement ;

    3. Une tentative d’appliquer rigoureusement & la vie
    mentale le principe du déterminisme, en cherchant 4 expli-
    quer une quantité de phénoménes (comme les réves,

  • S.

    INTRODUCTION 9

    “tes oublis, les délires, etc.) considérés jusqu’ici, sinon
    comme étant sans cause, du moins comme ¢tant fortuits,
    produits aveugles du hasard; | /

    4. une hypothese générale consistant A.considerer toutes
    les créations de l’esprit humain (art, science, religion,
    philosophie) et la plupart de nos réactions journaliéres,
    comme exprimant des désirs subconscients de la nature
    humaine, ou comme ¢tant plus ou moins sous l’influence
    de ceux-ci.

    Ces quatre faces-de la psychanalyse constituent-elles
    de véritables nouveautes ? Freud est-il véritablement
    un.novateur ?

    La plupart de ses critiques lui appliquent volontiers
    la maxime connue, que ce qui chez lui est bon n’est pas
    nouveau, et que ce qui est nouveau n’est pas bon. Voyez
    par exemple le Dr Heckel, dans un ouvrage recent (La
    névrose d’angoisse, Paris 1917): «Il n’y a rien de nouveau
    dans la methode de Freud, sinon l’amplification, sans
    solide étayage, d’un petit point de technique... Debar-
    rassée de sa pompe et de sa grandiloquence, cette psycho-
    analyse de Freud est employde depuis les temps les plus
    reculés par les aliénistes de tous les pays..» Mais cela
    n’empéche pas le Dr Heckel de tomber & bras raccourcis
    et sur la méthode « qui n’a aucune consistance » ct sur la
    théorie qui en est sortie, sur les « pauvres élucubrations
    du spécialiste viennois. »

    Nous pourrions donner d’autres citations de ce genre.
    Elles expriment, le plus souvent sous une forme discourtoise,
    une impression qui ne laisse pas d’étre juste, ectte impres-
    sion que l’on a, en effet, en abordant la psychanalyse, d’y
    trouver 4 la fois, exposées dans un language abstrus, des
    vérités vieilles comme le monde, et des conceptions telle-
    ment nouvelles qu’elles en paraissent abracadabrantes.
    Mais cette impression ne saurait aucunement constituer
    un verdict de condamnation. Chacun sait que les grandes
    decouvertes n’ont pas tant consiste dans l’avenement de
    faits absolument inédits, que dans la mise en valeur de
    certains phénoménes auxquels on ne prétait pas l’attention,
    dans leur rapprochement alors - qu’on les considerait
    comme dissemblables. Refuse-t-on & Newton la gloire

  • S.

    10 LA PSYCHANALYSE

    d’avoir découvert la gravitation universelle, parce que
    son trait de génie n’a guére consisté — mais c’était tout ! —
    qu’a rapprocher des données qui toutes avaiént été établies
    avant lui, A tirer parti des études mathématiques de
    Descartes et de Fermat, des expériences de Galilée sur
    Ja chute des corps, de celles d’Huygens sur la force centri-
    fuge, des observations de Képler et de Hooke sur le
    mouvement des planétes? Sans doute, tout, dans le
    domaine de la gravitation, avait été découvert, sauf,
    justement, la loi de gravitation elle-méme. Eh bien,
    nous pouvyons dire aussi que rien, dans la psychana-
    lyse, n’est entiérement nouveau sauf, précisément, la
    psychanalyse.

    Pour illustrer cette affirmation, et en méme temps
    pour bien montrer tout ce que nous devons au professeur
    Freud, prenons quelques-unes des grandes idées qu'il a
    lancées — le refoulement, la signification des réves, et
    d’autres. Nous allons voir que chacune d’elles rappelle
    des faits qui nous sont trés familiers, ou méme qui ont
    pi étre déja signalés, mais qu’en méme temps le eréateur
    de la psychanalyse est bien réellement le premier 4 en
    avoir saisi importance, 4 les avoir dénommés, codifiés
    et systématisés. (Il ne peut s’agir ici que de quelques brefs
    exemples, et nullement d’un exposé ou d’une discussion
    des opinions de la nouvelle école).

    1. Le refoulement: Lorsqu’une impression, ou un sou-
    venir, nous sont pénibles, nous les chassons de notre
    pensée, nous les refoulons de notre conscience. — Quoi
    de plus vulgaire, de plus évident! Qui n’a jamais « chassé
    de son esprit » une pensée désagréable, une vision répu-
    gnante, un souvenir triste, un désir blamable ? Et cepen-
    dant, vous aurez beau chercher dans les plus gros traités
    de psychologie, vous ne trouverez signalé nulle part
    ce phénoméne si banal, et, 4 plus forte raison, vous n’y
    découvrirez rien non plus sur son mécanisme, ni sur son
    réle, ni sur ses conséquences.

    2. Action des éléments refoulés: Ces pensées refoulées
    et devenues subconscientes, cloitrées qu’elles sont dans
    le sous-sol de notre moi, et y restant sous pression, pour
    ainsi dire, continuent A avoir sur notre conduite, et indé-

  • S.

    INTRODUCTION 21

    pendamment de notre volonté ou de notre jugement,
    une influence souvent décisive. — Ici encore que de faits
    montrent la justesse de cette conception! Dans sa Sixiéme
    promenade, Jean-Jacques nous raconte qu'il avait pris
    Phabitude de faire un detour lorsqu’il approchait d’un
    certain boulevard. S’etant demandé d’od provenait cette
    habitude «machinale»: « Voila — répond-il — ce que
    jy découvris en réfi¢chissant ; car rien de tout cela ne
    s’était offert jusqu’alors distinctement & ma pensee»:
    il s’agissait d’éviter un petit mendiant dont le babil était
    déplaisant. « Nous n’avons guere de mouvement machinal,
    remarque Rousseau, dont nous ne puissions trouver la
    cause dans notre cceur, si nous savions bien l’y chercher ».
    Mettez «subconscient» 4 la place de «cur», et, vous
    avez dans toute sa pureté l’essence méme de la doctrine
    psychanalytique. On voit qu’il n’y a pas la de quoi effrayer
    les populations !

    C’est exactement la méme idée qui est exprimée par
    Pascal dans son fameux aphorisme : « Le coeur a ses
    raisons, que la raison ne connait point. »

    Un biologiste frangais du siécle dernier, Durand (de
    Gros), trop méconnu, et qui l’un des premiers s’était occupé
    du subconscient, appelait les « moi» de la subconscience,
    «les souffleurs cachés, les suggesteurs secrets de nos senti-
    ments, de nos pensées, de nos résolutions ». Mais cette
    remarque si profonde est restée complétement inapergue
    ou incomprise.

    Souvent la pensée refoulée, au lien de se traduire
    par un acte, ne se trahit que par un malaise. Cette fois,
    nous sommes en plein dans le domaine des constatations
    les plus vulgaires. Qui n’a éprouvé les tourments de la
    « mauvaise conscience », causts par le refoulement du sou-
    venir de nos fautes, quand nous n’osons pas les regarder
    en face, nous les avouer ? ou les bienfaits de la confession
    (cette psychanalyse avant la lettre) qui, en donnant
    issue & ces états refoulés, délivre Ame du poids qui l’op-
    pressait ? — Ht rappelons aussi les désagréments de
    Yambition «rentrée », de la colére rentrée, méme des dis-
    cours rentrés. De ces refoulements, on n’en souffrirait
    pas seulement, on en mourrait parfois, 4 en croire notre

  • S.

    oules, ‚pour pouvoir se An issue, ent la censure
    qui Nies avait refoulés, en se déguisant, de fagon a etre
    meconnus par elle. — Voilä une des parties de la doctrine
    freudienne qui a déchainé le plus de sarcasmes. Cependant,
    ce fait méme du déguisement a été constaté de tout temps
    on y fait allusion dans une foule de proverbes ou de loeu-
    _ tions familiéres, on a méme donné 4 certaines de ses
    modalités des noms connus de tous (symbole, metaphore).
    - Lorsque le poltron siffle dans le bois, n’est-ce pas pour se
    _ dissimuler 4 soi-méme sa peur ? C’est, 4 n’en pas douter,
    une réaction de peur, mais qui revét l’aspect de la tran-
    quille assurance, pour pouvoir s’exprimer au dehors
    ‘sans froisser Vamour-propre toujours chatouilleux du z
    moi. Lorsque Ponce Pilate s’est «lavé les mains», il a.

    ~ donné issue & un impérieux besoin de purification, sans
    avoir a s’avouer, chose toujours pénible, que c’était son
    _ fime de lache qui avait réellement besoin d’étre nettoyée.
    Dans Macbeth, de Shakespeare, on retrouve ce méme sym-
    bole de la ‘culpabilité chez Lady Macbeth qui fait le simu-
    ' lacre de se laver sans cesse une tache de sang imaginaire.
    Et !’on a deerit des impulsions analogues dans des cas de
    psychose criminelle.

    Et toutes les metaphores! Combien d’entre elles
    qui n’ont pas d’autre but que d’esquiver une représen-
    tation désagréable, tout en lui permettant tout de méme
    de s’exprimer & entourage. On m’excusera si, comme
    exemple typique, je rappelle la facon de designer, par deux
    ‘initiales (empruntées 4 une langue étrangére pour que le
    -déguisement soit plus complet encore), ou par quelque
    ssi nombre conventionnel, certains petits locaux de nos”

    ‚appartements, dont il est tout A fait malséant de pro-
    nöncer lenom veritable. Parfois, l’id&e pénible, pour mieu:
    se dissimuler, met le masque de son contraire: « C’est du
    _ propre!» s’écrie la ménagére, lorsque son chat, ou
    enfant, a fait cdu sale» dans un coin de la cuisin

    Bi

  • S.

    piers par la conscience populaire. — Mais Freud est
    le premier & avoir songé a en sonder les causes psycho-
    x Togiques, 4 avoir recherche ce que tout cela signifiait,
    a avoir montré l’extension considérable de ce mécanisme de
    -déguisement, et son röle dans une foule de phénoménes
    sociaux et. pathologiques.
    4, Le réve: Le réve représente la réalisation déguisée
    dun souhait refoulé..— Comme on s’est moqué de cette
    hypothése, lorsque Freud, en 1900, l’a lancee! On consi-
    dérait alors le réve comme le résultat désordonné de
    Yassociation des idées dansant, livrées 4 elles-mémes,
    "une incomprehensible farandole...' Et voila qu’on nous
    raconte. que le réve a un sens, un sens profond, quiil —

    _exprime méme parfois ce qu’il.y a de plus personnel en —

    nous! Quelle idee saugrenue ! On trouve un &cho de cette
    _ stupéfaction dans un ouvrage du Dr Dide, paru & Paris
    en 1918: «Je ne m’attarderai pas, dit-il, & diseuter le
    sophisme de Freud, qui voit dans le r&ve la realisation
    - déguisée d’un désir réprimé. Cette conception unilatérale
    _. nait d’une vue dogmatique, et il faut remonter & la scolasti-
    que moyenageuse...». ctc. Et le Dr Heckel, déja cité,
    n’est pas plus tendre ; la théorie de Freud, dit-il, n’est 2
    _ qu’« un exemple de cette myopie ordinaire aux specialistes x
    d’education germanique, dont la culture médicale est
    aussi faible que le gout de l’obscurité et de la rumination —
    _ spéculative est developpe. » , pigs
    Mais ici encore la théorie de Freud one avec
    la conception la plus ancienne que l’on ait eue du révé
    - Vhumanité, des ses debuts, en cherchant a interpreter
    les songes, n’a-t-clle pas implicitement reconnu que ceu:
    ci avaient un sens? Freud n’a fait qu’expliciter cet
    eroyance confuse et, quasi instinctive. NEN!
    Du reste, la plupart < des auteurs — mene ceux qui
    n’ont rien de germanique — qui se sont occupés du
    réve ont signalé en passant son caractére revelateur. Le

  • S.

    14 LA PSYCHANALYSE

    D* Tissié, dans son livre sur les réves (1890) racontait déja
    que le baron de Trenck, enfermé dans son cachot et patis-
    sant de la faim, voyait en réve des tables bien servies. Un
    autre auteur, Alfred Maury (1878) avait remarqué que
    «dans le réve, c’est surtout l’homme primitif qui se révéle ».
    Et Alphonse Daudet, qui n’est pas un Austro-allemand,
    je crois, a écrit: «le réve est une soupape». Ce qu’il y a
    de plus plaisant, c’est que ceux qui ont le plus maltraité
    Freud en viennent — sans s’en douter, faut-il croire —
    4 s’approprier sa maniére de voir. Yves Delage, par
    exemple, déclare que les réves correspondent 4 des « vel-
    léités de la vie réclle », ayant «une signification intime » ;
    «le réve, dit-il, tel un subtil Asmodée, souléve les couver-
    eles des cranes, fouille dans le creux des circonvolutions
    eérébrales pour y trouver des pensées si secrétes que la
    meditation la plus approfondie ne les aurait pas décou-
    vertes. Ces pensées pourront rester cachdes au réveur
    sous leur deguisement...» Et le Dr Dide, — ca, c’est un
    comble ! — trois lignes apr&s celles que nous venons de
    eiter, oü il repudiait la doctrine freudienne du r&ve, declare
    aque la trame des réves est faite surtout de desirs et de
    craintes réalisés ou refoulés » !

    L’analogie entre le réve et le désir avait d’ailleurs
    dés longtemps été remarquée par la conscience populaire,
    qui a cristallise dans le langage cette observation vieille
    comme l’humanite, en donnant le nom de «réves» 4 nos
    plus ardents desirs.

    5. La compensation de la réalité > Lorsque la vie réelle
    ne répond pas aux aspirations du moi, celui-ci produit
    toute une efflorescence de fantaisies destindes & servir de
    substitut, d’Ersatz, A ce que la vie terre A terre et concréte
    ne fournit pas. — Freud n’a pas découvert ce phenomene
    si souvent signalé ; mais il est le premier & l’avoir mis en
    vedette, & en avoir tiré pleinement parti, 4 montrer qu’il
    a dans la vie psychique une importance qu’on ne soupgon-
    nait pas. Alphonse Daudet, dans le Nabab, raconte les
    aventures de M. Joyeuse, un commis de bureau: «Au
    bureau, les chiffres le fixaient encore...; mais dehors, son
    esprit prenait la revanche de ce métier inexorable...
    il inventait alors des aventures extraordinaires, de quoi

  • S.

    INTRODUCTION 15

    défrayer vingt romans-feuilletons. » Et Daudet ajoute:
    « La race est plus nombreuse qu’on ne croit de ces dormeurs
    éveillés chez qui une destinée trop’ restreinte comprime
    des forces inemployées, des forees héroiques. », Flournoy
    avait, lui aussi, interpret@ les cycles somnambuliques
    de Mile Smith comme «une revanche éphémére et chimé-
    rique de l’ideal sur le réel, du réve impossible sur les néces-
    sites quotidiennes, des aspirations impuissantes sur le
    destin ¢écrasant et ayeugle ». Nous pourrions multiplier
    de telles citations.

    Ce processus de compensation se retrouve dans une
    foule de manifestations diverses, et en constitue la raison
    @étre: il établit ainsi une parenté entre le réve, Vart,
    Je mythe, la légende, la philosophie, la névrose, la folie.
    Tous ces phénoménes ont pour trait commun de servir
    d’exutoire aux desirs inassouvis, de réaliser fictivement
    Vidéal souhaité. C’est le mérite de l’école psychanalytique
    de avoir montré, bien que la chose ait été parfois signalée
    avant elle. Ainsi Nietzsche, qui a si souvent développé
    des théories toutes freudiennes, affirmait déja que, sous les
    systémes philosophiques les plus impersonnels et objectifs.
    en apparence se cachait l’id&al du philosophe. Et, dans
    Le crime de Sylvestre Bonnard (1881) Anatole France
    fait dire au jeune Gélis: «Dans tous les arts l’artiste
    ne peint que son äme... Qu’admirons-nous, dans la Divine
    Comedie, sinon la, grande äme de Dante ? Et les marbres
    de Michel-Ange, que nous représentent-ils d’extraordi-
    naires, sinon Michel-Ange lui-méme ? Artiste, on donne
    sa propre vie 4 ses créations... ». « Que de paradoxes et
    @irrévérences, s’écric le vieux Bonnard. Mais les audaces
    ne me déplaisent pas dans un jeune homme.» Grace
    a Freud, nous comprenons aujourd’hui que ce qui
    semblait paradoxes et audaces il y a quarante ans
    pourrait bien n’étre que l’expression d’une verite trés
    profonde,

    Freud devient le pére d’une critique artistique et litte-
    raire d’un genre tout nouveau, et qui va bien plus
    profond, dans l’analyse des chefs-d’ceuvre, que cela
    n’avait jamais été le cas jusqu’ici. Le mérite de cette
    nouvelle forme de critique, c’est d’étre essentiellement

    a

  • S.

    16 LA PSYCHANALYSE

    _ compréhensive. Le bizarre, l’inedit, prennent un. sens
    a ses yeux.

    Pour se rendre compte des progrés 'qu’a fait. accomplir
    a Vanalyse psychologique des ceuyres littéraires la psy-
    chanalyse, qu’on se reporte & trente ans en arriére, 4
    Pouvrage fameux alors du Dr Max Nordau, Degene-
    rescence. Combien surannée, combien courte et super-
    ficielle cette ancienne maniére de critique ne nous semble-
    t-elle pas! « Dégénérés et imbéciles, détraqués, individus
    aux centres de perception émoussés»; Meterlinck, il
    atteint «les bornes extrémes de l'idiotie», Verlaine, un
    «effrayant dégénéré, au crane asymétrique, vagabond
    impulsif et faible d’esprit », Baudelaire, un «dégénéré
    égotiste », Ibsen, un «détraqué méchant et antisocial »..:
    tels sont quelques échantillons des diagnostics vraiment
    un peu simplistes du psychiatre lombrosien.

    Sans doute, comme l’avait fort bien apergu le regard
    pergant de Lombroso, il y a parenté entre le génie et la
    folie; mais quelle est la nature de cette parenté, il n’a
    pas su le dire, et c’est Freud qui nous le devoile aujour-
    d’hui.

    6. La pensée symbolique: Le penser par symboles
    représente un stade inférieur de la pensée. — L’école de
    Freud oppose la pens¢e symbolique 4 la pensée logique,
    et montre que, dans le réve, dans l’aliénation, il y a régres-
    sion & la pensée symbolique, & la pensée du primitif.
    Or Nietzsche avait exprimé la méme opinion: « L’homme
    raisonne aujourd’hui dans le réve comme YVhumanité
    raisonnait ä l’etat de veille il y a plusieurs milliers d’années.
    Le réve nous reporte 4 des états lointains de la civilisation,
    et nous fournit un moyen de les mieux comprendre ».

    * Et Berthelot (1863): «L’enfant se plait dans le réve,
    et il en est de méme des peuples qui commencent.'»

    Le rapprochement entre le réve et la folie, qui s’est
    montré si fécond pour la compréhension de certaines
    démences, ce rapprochement avait été déja établi jadis.
    Au XVIII° siécle, un nosologiste, Sauvage, déclare que
    la folie est « véritablement le songe de celui qui veille »,
    et bien souvent depuis on a dit que les fous sont des hom-
    mes qui révent éveillés. Moreau de Tours, en 1855, allait

  • S.

    INTRODUCTION 17:

    me&me jusqu’ä affirmer qu’«un seul mot peut exprimer
    les rapports qui existent entre la pensée-réve et la pensée-
    délire ; ce mot, c’est ; «identité », Et Gérard de Nerval
    definissait le délire «]’épanchement du réve dans la vie
    réelle », etc., ete.

    Mais tout cela, ce n’étaient que de simples remarques
    en passant, et Freud est le premier qui ait tiré de ces rap-
    prochements une théorie féconde des troubles mentaux.

    7. Le refuge dans la maladie: La névrose a une signi-
    fication fonctionnelle, dynamique, elle est une manifes-
    tation défensive de l’individu qui se réfugie dans la maladie
    pour échapper aux conflits qu’il ne peut surmonter. —
    Cette doctrine, qui projette une lumiére si vive sur tout
    le fouillis obseur des psychoses, est peut-étre une des
    parties les plus complétement neuves du systéme freudien.
    Et cependant, 14 encore, l’inedit rappelle du connu:
    nous trouvons en effet que cette maniere de concevoir
    les affections mentales s’harmonise admirablement avec
    la conception moderne des maladies physiques, regardées
    aujourd’hui comme des réactions defensives contre une
    cause nocive ({l’inflammation, la fiévre, la purulence,
    ete.). «Flucht in die Krankheit, doctrine profonde qui
    étend au monde mental cette forte vue de la pathologic,
    que la maladie n’est qu’une manifestation défensive de la
    vie » a dit Paul Bourget.

    On a découvert 4 ce propos & Freud un ancétre, qu’il
    était Iui-méme loin de soupgonner, Schopenhauer, qui,
    dans une page curieuse, expose la théorie du refoulement,
    et explique la maladie mentale comme en étant une consé-
    quence : « C’est dans la résistance de la volonté 4 laisser
    parvenir 4 la lumiére de l’intelligence ce qui lui repugne
    que I’on doit voir la source de la folie. » N’est-ce pas 1a
    exactement le sens de la conception psychanalytique ?

    Un fait qui me parait étre une éclatante confirmation
    de cette maniére de voir, c’est le sentiment qu’ont. parfois
    les malades eux-mémes d’étre a leur aise dans leur maladie,
    et, quelque désagréables que soient les symptémes dont
    ils souffrent, de les aimer cependant. « Au fond, j’ai peur
    détre guérie, j’aime ma maladie» me disait une jeune
    fille, victime d’obsessions fort pénibles. Et le Dr Schnyder,

  • S.

    E anes ä& moi, is ne l’aceueillerais-je pas’ a bras
    ouverts Pr.
    . ‚8. La libido : L’instinct sexuel participe & la plu-
    _ part des manifestations de l’activité psychique. — Voila,
    sous sa forme la plus simple, la doctrine fameuse du
    ‘dpansexualisme », qui a provoqué le grand scandale.
    Celui-ci eit sans doute été moins vif si l’on n’avait moins
    _ souvent ignoré que, pour Freud, la notion de libido depasse
    i de beaueoup celle de sexualité. J’accorde volontiers que
    "Freud et ses diseiples n’ vont guere ete bien clairs ä ce propos ;
    mais il faut savoir lire entre les lignes, et saisir Pesprit,
    ‘et non la lettre de la theorie. Libido, cela signifie le
    _ plus souvent le désir imp¢tueux, — dont, il est vrai, le
    désir sexuel est, selon Freud, le type et le premier repré
    sentant, dans l’&volution de l’individu — ; c’est ce désir
    _ de bonheur, ou de jouissance, cet intérét pour tout ce
    - qui est de nature a satisfaire nos besoins, que personne
    ne niera @tre le principe méme de toute notre activité,
    «Car tous les hommes désirent étre heureux, a dit Pascal.
    Quelques différents moyens qu’ils y emploient, ils tendent
    tous ä ce but. C’est le motif de toutes les actions de
    tous les hommes, jusqu’& ccux qui se tuent et qui se
    "pendent... Tout ce qui est au monde est concupiscence
    de la chan ou concupiscenee des yeux, ou orgueil de Ja
    vie : libido sentiendi, libido seiendi, libido dominandt ».
    Chacun sait d’ailleurs que les moralistes chrétiens ene
    toujours rapproché les divers modes de la sensualité, e
    __ regardé la sensualité génitale comme le type de toute
    luxure, Sans s’en douter, Freud ne fait, ici, que xepéter ie
    saint Augustin: ©
    Mais il est vrai que, 4 cdté de cette doctrine générale,
    Freud a échafaudé sur I’évolution et le rdle de Vinstinct
    sexuel, toute une série d’hypothéses qui sont discutable

  • S.

    19

    et discutées. Je n'ai pas à les examiner ici. Je tiens seule-
    ment à faire remarquer que – exception faite de cer-
    taines règles de conduite que l'école de Vienne a cru pou-
    voir en déduire, et auxquelles je suis loin de souscrire –
    la théorie en elle-même n'a rien de scandaleux. L'adjectif
    scandaleux ne saurait s'appliquer à une théorie scienti-
    fique qui est une interprétation sincère de faits loyale-
    ment recueillis. La seule question qui se pose est celle de
    savoir si cette théorie est vraie ou fausse, est probable ou
    improbable, ou encore dans quelle mesure elle est juste,
    si on a des raisons pour ne pas l'adopter intégralement.

    Nous devons noter que si Freud a donné aux tendances
    sexuelles un rôle de premier plan parmi celles qui forment
    la trame de notre sous-conscience – ce qui s'explique très
    bien par le processus du refoulement, car ce sont évidem-
    ment les tendances de cette nature qui viennent se heurter
    à la censure – l'importance de ces tendances dans la
    genèse des névroses a été reconnue par la plupart des
    médecins, et leur influence dans la vie de tous les jours est
    un fait quasi-évident.

    Il est inutile d'accumuler ici des attestations médicales.
    Je me borne à deux citations. L'une est tirée d'un ouvrage
    récent de M. Léon Daudet (L'hérédo, 1916) : « Le désir,
    quel que soit son objet, relève toujours de l'instinct géné-
    sique pur ou à l'état de dissimulation. » L'écrivain français
    admet une sorte d'intercommunication nerveuse entre les
    centres d'énergie du système sexuel et ceux des autres
    systèmes psychiques, de telle sorte que l'énergie non
    utilisée ici peut venir se dépenser là. « L'instinct géné-
    sique... peut être l'instrument de l'initiative créatrice...
    Ce qui est dépensé dans l'amour et la fécondation véri-
    table n'est pas employé à la libération des hérédismes...
    Inversement, ce qui concourt à la libération littéraire,
    artistique, scientifique, politique, des hérédismes est autant
    de pris sur la dépense amoureuse... » N'avons-nous pas
    là, exprimée sous une autre forme, la théorie freudienne
    de la sublimation, selon laquelle la tendance sexuelle peut
    se transmuer en une tendance plus élevée, plus compa-
    tible avec les obligations sociales ou morales ? Et cette
    théorie de la sublimation de l'amour sensuel, qui est aussi

  • S.

    20

    l’un des principes nouveaux et féconds proposés par
    Freud, avait été entrevue par Secrétan, ainsi que l’a rappelé
    M. Pierre Bovet, dans son livre sur l’Instinct combatif.

    La seconde citation, je l’emprunte au Dr Dide, qui,
    tout à l’heure, maltraitait si fort son collègue de Vienne.
    Dans un paragraphe intitulé « L’héroïsme dans ses rapports
    avec l’instinct génital », l’auteur résume les observations
    qu’il a faites au cours de la guerre : « Une ancestrale puis-
    sance pousse les hommes à agir de façon à mettre en lu-
    mière leur valeur, leur courage… J’y vois la preuve
    d’un instinct qui remonte plus haut que les origines humai-
    nes et dont le but métaphysique est l’amour… En fait,
    consciemment ou non, l’instinct génital domine toute la
    première partie de notre existence, et en affirmant que
    nos bouillants guerriers sont souvent des héros en amour
    je ne fais que répéter l’observation de tous les psycho-
    logues… Au fond de tout renoncement sublime existe
    un peu d’amour féminin… »


    Mais en voilà assez, je crois, pour montrer que la psycha-
    nalyse n’est pas une construction en l’air, fantaisie baro-
    que engendrée de toutes pièces par l’imagination luxu-
    riante — ou luxurieuse — d’un homme. Non pas. Elle
    repose au contraire sur une multitude de faits qui, pour
    avoir été complètement négligés par les psychologues, ont
    été cependant presque tous plus ou moins distinctement
    aperçus. Le génie de Freud, c’est d’avoir glané tous ces
    faits, que la psychologie dédaignait, d’en avoir saisi la
    valeur, d’en avoir fait une gerbe imposante.

    La psychanalyse n’a d’ailleurs pas la prétention —
    Freud insiste là-dessus — d’être une théorie complète de
    l’activité mentale. Elle ne s’oppose pas à la psychologie cou-
    rante, mais, fille émancipée, elle a vécu jusqu’ici d’une vie
    indépendante, s’est forgée un langage à elle, et ne s’est
    pas fait faute de mépriser sa mère naturelle, qui du reste
    le lui a bien rendu. Le moment serait venu de rétablir
    les liens familiaux qui doivent les unir, de réintégrer la

  • S.

    21

    INTRODUCTION

    psychanalyse dans le foyer maternel qu’elle enrichira et
    revivifiera.

    Sans doute pourrait-on reprocher aux psychanalystes
    d’affecter trop souvent une attitude sectaire et dogmati-
    que, qui n’a rien de scientifique ; il leur arrive de con-
    fondre les hypothèses avec les faits, d’ignorer le doute
    méthodique, et ils s’imaginent volontiers qu’une théorie
    est un credo. Aussi les voit-on en proie aux querelles
    intestines, divisés en petites chapelles ennemies entre
    elles, et hermétiquement closes aux profanes, qu’ils abor-
    dent avec un air semi-mystérieux de supériorité satis-
    faite, comme s’ils étaient les hiérophantes de quelque
    doctrine ésotérique. – Mais ce sont là faiblesses humai-
    nes, et les infirmités ou les étroitesses des disciples ne
    sauraient entrer en ligne de compte dans l’appréciation
    objective de la théorie, ni par conséquent en amoindrir
    la valeur.

    Et cette valeur est grande. En insistant sur le côté
    dynamique des phénomènes subconscients la psychanalyse
    est pour la psychologie un ferment vivifiant. La psycho-
    logie expérimentale, qui s’est appliquée à nous renseigner
    sur le mécanisme des processus mentaux a presque com-
    plètement oublié de sonder les raisons des mouvements
    de ces mécanismes. Ce sont ces ressorts cachés que la
    psychanalyse a cherché à découvrir et à décrire.

    Par la nouveauté des idées qu’elle nous suggère, par la
    fécondité dont elle a fait preuve, l’œuvre de Sigmund Freud
    constitue l’un des événements les plus importants qu’ait
    jamais eu à enregistrer l’histoire de la science de l’esprit.

    EDOUARD CLAPARÈDE.

    Genève, 30 novembre 1920.

    P.-S. – Les cinq leçons sur la Psychanalyse que nous publions
    ont été données, en septembre 1909, à la Clark University, à
    Worcester (Mass.) aux Etats-Unis. La traduction en a été faite
    sur l’édition allemande, parue en 1910, à Leipzig et Vienne, sous
    le nom de Ueber Psychoanalyse, Fünf Vorlesungen gehalten zur
    20 jährigen Gründungsfeier der Clark University.

  • S.

    22

    * * *

    Cette traduction est due à la plume de M. Yves LeLay, pro-
    fesseur au Collège de Lannion (Côtes du Nord), ancien assistant au
    Laboratoire de Psychologie de l'Université de Genève.

    De crainte, sans doute, de trahir la pensée de l'auteur, le texte
    de M. LeLay est très littéral. Souvent l'était-il trop. J'ai donc pris
    la liberté, à la fois à l'égard de l'auteur et du traducteur, de
    substituer, par-ci par-là, au manuscrit de celui-ci, une rédaction
    plus libre qui, j'en suis certain, n'aura nui en rien à la fidélité
    de la traduction.

    Ed. C.