• S.

    147

    Il est clair que tous ces mouvements
    qui agitent l'enfant sont des obstacles
    à son sommeil. Qui ne connaît la
    joyeuse histoire du méchant garçon
    qui, s'éveillant la nuit, se met à hurler
    pour faire venir le rhinocéros ? Un
    enfant sage, au lieu de hurler, aurait
    rêvé qu'il voyait le rhinocéros et
    jouait avec lui. Le rêve, qui montre à
    l'enfant son désir réalisé, trouve crédit
    auprès de lui pendant son sommeil ;
    le désir étant satisfait, le sommeil
    continue. Il va sans dire que si l'enfant
    ajoute foi à son image de rêve c'est
    que celle-ci revêt les formes de la vrai-
    semblance, et que, d'autre part, l'es-
    prit de l'enfant manque encore de la
    faculté qu'il aura acquise plus tard de
    discerner son imagination et ses hallu-
    cinations d'avec la réalité.
    L'adulte, lui, a appris à faire cette

  • S.

    148

    distinction. Il a compris de même
    qu’il est inutile de former des sou-
    haits et sait par expérience qu’il vaut
    mieux contenir ses ambitions jusqu’au
    moment où, par des voies détournées
    et grâce à des circonstances plus favo-
    rables, il leur sera permis de se satis-
    faire. Il en résulte que dans le som-
    meil de l’adulte les réalisations directes
    de désirs se présentent rarement,
    peut–être même jamais, et que le
    rêve adulte qui nous paraît être du
    type infantile se révèle à l’examen
    comme un problème infiniment com-
    pliqué. C’est pourquoi, chez l’adulte
    – chez tout adulte normal sans excep-
    tion – il se produit une différencia-
    tion des matériaux psychiques qui
    n’existe pas chez l’enfant. Une fonc-
    tion se réalise en lui, fonction qui
    s’alimente de l’expérience de la vie

  • S.

    149

    et exerce jalousement sur tous ses
    mouvements d’âme une influence de
    répression et d’inhibition. Par ses
    rapports avec la conscience et avec
    l’activité volontaire, cette fonction est
    investie d’un pouvoir considérable sur
    toute la vie psychique de l’adulte ;
    or, elle condamne comme impropres
    et superflues beaucoup de tendances
    infantiles, mettant ainsi en état de
    refoulement toutes les manières de
    penser et de sentir qui dérivent de ces
    tendances.

    Mais dès le moment que cette
    fonction, dans laquelle nous recon-
    naissons notre moi normal, cède à la
    nécessité du sommeil, nous la voyons
    forcée par les conditions psychophy-
    siologiques où se produit celui-ci,
    de relâcher sa surveillance et d’op-
    poser une énergie très réduite à l’in-

  • S.

    150

    trusion des matériaux refoulés. Ce
    relâchement en soi importe peu, il n’y
    aurait pas grand mal à ce que les
    tendances infantiles refoulées se don-
    nassent momentanément carrière.
    Seulement, tant que durera le som-
    meil, elles ne trouveront d’issue ni
    dans la pensée consciente ni dans
    l’activité motrice ; elles ne peuvent
    donc que devenir un danger pour le
    sommeil, et c’est à ce danger qu’il
    s’agit de parer. Il nous faut admettre ici
    qu’aux heures mêmes où nous sommes
    profondément endormis une certaine
    somme d’attention libre reste dispo-
    nible ; elle fait office de veilleur pour
    le cas où il y aurait intérêt pour nous
    à interrompre notre somme ; comment
    expliquer sans cela que – comme le
    fait observer le vénérable physiolo-
    giste Burdach – chacun de nous

  • S.

    151

    pendant son sommeil reste sensible à
    certaines excitations sensorielles qui
    le touchent spécialement : la mère au
    vagissement de son enfant, le meunier
    à un arrêt du bruit de son moulin, et
    tous les hommes en général à l’appel
    de leur nom ? Cette attention tou-
    jours en éveil se tourne aussi vers les
    excitations internes produites par les
    désirs refoulés, et, de celles-ci, elle
    fait le rêve c’est-à-dire, comme nous
    l’avons dit plus haut, un compromis
    qui satisfait à la fois deux tendances.
    Le rêve est en quelque sorte la dé-
    charge psychique d’un désir en état
    de refoulement, puisqu’il présente ce
    désir comme réalisé ; et il satisfait
    du même coup l’autre tendance en
    permettant au dormeur de poursuivre
    son somme. Notre « moi » se conduit
    en cela comme un enfant, il aime

  • S.

    152

    mieux croire aux images du rêve :
    « Oui, oui » semble-t-il dire, « tu as
    raison, mais laisse-moi dormir. » Le
    jugement méprisant que nous por-
    tons à l’état de veille sur le rêve, sur
    son incohérence et son manque de
    logique, c’est le même sans doute que
    porte notre « moi » endormi sur les
    produits du refoulement ; mépris
    d’autant mieux fondé, que ces pertur-
    bateurs du sommeil n’arrivent pas à
    nous mettre en mouvement. Nous en
    restons conscients pendant notre som-
    meil même, car quand les images du
    rêve s’affranchissent par trop de la
    censure nous pensons : « Bah ! ce
    n’est qu’un rêve ! » et nous conti-
    nuons à dormir.

    On nous objectera qu’il y a des cas,
    par exemple celui du rêve d’angoisse,
    où le rêve est impuissant à préserver