S.
CHAPITRE II
En 1902, il se forma autour de moi un groupe de jeunes
médecins, dans le but avoué d’apprendre la psychanalyse, pour
s’y consacrer et la répandre ensuite. L’initiative de ce groupement
appartenait à un collègue qui avait éprouvé sur lui-même les bons
effets du traitement analytique. On se réunissait certains soirs à
mon domicile, on discutait en se conformant à certaines règles,
on cherchait à s’orienter dans ce domaine de recherches étrange-
ment nouveau et à susciter pour lui l’intérêt des autres. Un jour,
nous reçûmes la visite d’un jeune homme qui venait de terminer
ses études dans une école professionnelle. Il était porteur d’un
manuscrit qui révélait une compréhension extraordinaire de la
psychanalyse. Nous l’engageâmes à compléter ses études secon-
daires, à se faire ensuite immatriculer à l’Université et à se consa-
crer aux applications non médicales de la psychanalyse. Notre
petit groupe se trouva ainsi nanti d’un secrétaire zélé et sûr, et
pour moi-même Otto Rank 1) ne tarda pas à devenir un aide et
un collaborateur d’un dévouement à toute épreuve.Notre petit cercle ne tarda à pas à s’élargir, mais sa compo-
sition changea à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent. Je
puis dire toutefois qu’à tout prendre il ne le cédait en rien, en ce qui
concerne la variété et la richesse des dons et des aptitudes, à l’état-
major de n’importe quel professeur de clinique. Notre groupe com-
prenait dès le début tous ceux qui devaient jouer plus tard, dans
l’histoire du mouvement psychanalytique, un rôle important, sinon
toujours irréprochable. Mais, à l’époque, il était impossible de pré-
voir cette évolution. Je ne pouvais qu’être content, et j’ai la con-
viction d’avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour rendre
accessible aux autres ce que je savais et ce que j’avais appris par
l’expérience moi-même. Deux faits seulement, qui ont d’ail-
leurs fini par m’éloigner moralement de ce cercle, étaient d’un présage
défavorable. Je n’ai pas réussi à faire régner entre ses membres1)Actuellement directeur de la maison d’édition « Internationale Psy-
choanalyt. Verlag » et rédacteur, depuis leur fondation, de « Internat.
Zeitschr. f. Psychoanal, » et « Imago ».S.
283
cette concorde amicale qui doit exister entre des hommes se
consacrant au même travail, dur et pénible ; et je n’ai pas
réussi à éliminer les discussions sur la priorité, auxquelles les
conditions inhérentes au travail en commun fournissent de si
nombreux prétextes. Les difficultés que présente l’enseigne-
ment de la psychanalyse et de son application pratique, diffi-
cultés très graves et qui sont la cause de la plupart des désac-
cords et divergences actuels, avaient déjà commencé à manifester
leurs effets dans les réunions privées de la petite association psy-
chanalytique de Vienne. Je n’osais pas, quant à moi, étant donné
qu’il s’agissait d’une technique encore incomplète et d’une théorie
encore en pleine évolution, enseigner l’une et l’autre avec une
autorité suffisante, en quoi j’ai eu tort, car j’aurais probable-
ment épargné aux autres plus d’une erreur et j’aurais prévenu
plus d’un écart du chemin droit. On éprouve toujours une grande
satisfaction à voir ses disciples devenir capables d’un travail
autonome et s’affranchir de leur dépendance à l’égard du maître.
Mais cette autonomie et cette indépendance ne sont fécondes au
point de vue scientifique que lorsqu’elles sont associées à cer-
taines qualités personnelles qui, malheureusement, sont assez
rares. Or, la psychanalyse exige précisément une longue et sévère
discipline, en vue de la parfaite possession de soi-même. Appré-
ciant le courage dont ils faisaient preuve en s’adonnant à une
occupation aussi décriée et aussi dépourvue de promesses d’avenir
lucratif, j’étais disposé à tolérer de la part des membres de nos
réunions beaucoup de choses qui m’auraient choqué dans d’autres
circonstances. De notre cercle faisaient d’ailleurs partie non
seulement des médecins, mais aussi d’autres personnes cultivées
qui entrevoyaient dans la psychanalyse quelque chose de signifi-
catif : écrivains, artistes, etc. L’Interprétation des rêves, le livre sur
Les traits d’esprit, etc. avaient d’ailleurs montré que les théories
de la psychanalyse n’étaient pas d’ordre exclusivement médical,
mais se laissaient appliquer aux branches les plus variées des
sciences morales.Contre toute attente, la situation subit en 1907 un changement
aussi brusque que complet. Nous apprîmes que, sans bruit, la
psychanalyse avait éveillé l’intérêt de certaines personnes, qu’elle
avait trouvé des amis et qu’il y avait des savants tout prêts à y
adhérer. Une lettre de Bleuler m’avait déjà fait savoir que mes
travaux étaient étudiés et utilisés à Burghölzli. En janvier 1907,
le Dr Eitingon 1), de la clinique de Zurich, vint à Vienne, et sa
visite fut bientôt suivie de celles de beaucoup d’autres personnes,
ce qui eut pour effet d’ouvrir un échange d’idées large et animé.1)Il fonda plus tard la « Polyclinique Psychanalytique » de Berlin.
S.
284
Enfin, sur l’invitation de C. J. Jung, qui alors était encore méde-
cin-adjoint à Burghölzli, eut lieu à Salzbourg, au printemps 1908,
la première réunion des amis de la psychanalyse résidant à
Vienne, à Zurich et ailleurs. Au cours de ce premier congrès
psychanalytique fut décidée la fondation d’une revue qui, sous
le titre Jahrbuch für psychoanalytische und psycho-pathologische
Forschung, commença à paraître en 1909, sous la direction de
Bleuler et de Freud, avec Jung comme rédacteur en chef. Cette
publication devait servir de lien entre Vienne et Zurich et favori-
ser le travail commun des psychanalystes de ces deux villes.
J’ai souvent proclamé avec reconnaissance les grands mérites
que s’est acquis l’école psychiatrique de Zurich, et plus particu-
lièrement Bleuler et Jung, par leur contribution à la diffusion
de la psychanalyse, et ne me propose pas de revenir sur ce point
aujourd’hui, dans des circonstances tout à fait différentes. Il est
certain que ce n’est pas seulement grâce à l’intervention de
l’école de Zurich que l’attention du monde scientifique fut attirée
sur la psychanalyse. Il s’agissait d’une évolution naturelle : la
période de latence était terminée et la psychanalyse était devenue
un peu partout l’objet d’un intérêt qui allait en croissant. Mais
partout ailleurs cet éveil de l’intérêt pour la psychanalyse n’a-
bouti qu’à une réprobation le plus souvent passionnée, tandis
qu’à Zurich on n’a eu guère à enregistrer que des adhésions.
Nulle part ailleurs les partisans de la psychanalyse ne formaient
un groupe, peu nombreux il est vrai, mais aussi compact ; nulle
part ailleurs une clinique officielle ne se trouvait mise au ser-
vice de la psychanalyse, et nulle part ailleurs un professeur de
clinique n’aurait eu le courage d’introduire les théories psycha-
nalytiques dans le programme de l’enseignement psychiatrique.
Les Zurichois formèrent ainsi le noyau de la petite troupe com-
battant pour la reconnaissance de la psychanalyse. Ils avaient
seuls l’occasion d’apprendre à fond l’art nouveau et de l’enrichir
de travaux. La plupart de mes partisans et collaborateurs actuels
sont venus à moi en passant par Zurich ; et cela est vrai même
de ceux qui, au point de vue géographique, étaient plus éloignés
de la Suisse que de Vienne. Vienne occupe une position excep-
trique dans l’Europe occidentale qui comprend la plupart des
grands centres de notre civilisation ; de graves préjugés ont con-
sidérablement nui à sa réputation depuis de nombreuses années ;
mais vers la Suisse, où la vie spirituelle est si active, convergent
les représentants de toutes les grandes nations, et un foyer d’in-
fection se formant dans ce pays ne pouvait que contribuer d’une
façon extraordinaire à la diffusion de ce que Hoche, de Freiburg,
a appelé l’épidémie psychique.
D’après le témoignage d’un collègue ayant assisté à l’évolutionS.
285
qui s'était accomplie à Burghölzli, on aurait commencé de très
bonne heure à s'y intéresser à la psychanalyse. Dans le travail de
Jung sur les phénomènes occultes, paru en 1902, on trouve une
première référence à l'interprétation des rêves. A partir de 1903 ou
1904, raconte mon témoin, la psychanalyse y aurait occupé le pre-
mier plan. Après l'établissement de relations personnelles entre
Zurich et Vienne, il se serait formé à Burghölzli, vers le milieu
de l'année 1907, une association privée dont les membres se
réunissaient régulièrement pour discuter de questions se ratta-
chant à la psychanalyse. Dans l'union qui s'était formée entre
l'école de Vienne et celle de Zurich, le rôle des Suisses ne consis-
tait pas uniquement à recevoir. Ils avaient déjà publié des travaux
scientifiques respectables, dont les résultats étaient très précieux
pour la psychanalyse. L'épreuve de l'association, préconisée par
l'école de Wundt, a été interprétée par eux dans le sens de la
psychanalyse et leur a ouvert des possibilités d'utilisation inat-
tendues. Il devint ainsi possible d'obtenir de rapides confirmations
expérimentales de situations psychanalytiques et d'offrir à ceux
qui voulaient s'initier à la psychanalyse des démonstrations qu'on
ne pouvait faire jusqu'alors que verbalement. Ce fut le premier
pont jeté entre la psychologie expérimentale et la psychanalyse.L'épreuve de l'association permet, au cours du traitement psy-
chanalytique, de faire une analyse qualitative préalable du cas,
mais n'apporte aucune contribution essentielle à la technique. On
peut même effectuer les analyses sans avoir recours à elle. Mais
plus importante fut une autre contribution de l'école de Zurich
ou, plutôt, de ses deux chefs : Bleuler et Jung. Le premier mon-
tra qu'il existe toute une série de cas psychiatriques dont l'expli-
cation n'est possible qu'à la faveur de processus dans le genre de
ceux par lesquels la psychanalyse explique les rêves et la névrose
(« mécanismes de Freud »). Jung, de son côté, appliquant le pro-
cédé d'interprétation analytique aux phénomènes les plus bizarres
et les plus obscurs de la démence précoce, a pu démontrer les liens
qui les rattachent à la vie antérieure et aux intérêts vitaux du
malade. A partir de ce jour, il n'était plus permis aux psychiatres
de continuer à ignorer la psychanalyse. Le grand ouvrage de
Bleuler sur la schizophrénie (1911), dans lequel la manière de
voir psychanalytique est traitée avec les mêmes honneurs que la
méthode clinico-systématique, peut être considéré comme le cou-
ronnement de l'évolution qui nous intéresse ici.Je ne peux pas ne pas profiter de l'occasion pour faire ressortir
la différence qui, déjà à cette époque-là, existait entre les deux
écoles, quant à l'orientation du travail scientifique. J'avais publié
en 1897 l'analyse d'un cas de schizophrénie, mais comme ce cas
présentait un cachet paranoïde accentué, sa guérison ne peut pasS.
284
Enfin, sur l’invitation de C. J. Jung, qui alors était encore méde-
cin-adjoint à Burghölzli, eut lieu à Salzbourg, au printemps 1908,
la première réunion des amis de la psychanalyse résidant à
Vienne, à Zurich et ailleurs. Au cours de ce premier congrès
psychanalytique fut décidée la fondation d’une revue qui, sous
le titre Jahrbuch für psychoanalytische und psycho-pathologische
Forschung, commença à paraître en 1909, sous la direction de
Bleuler et de Freud, avec Jung comme rédacteur en chef. Cette
publication devait servir de lien entre Vienne et Zurich et favori-
ser le travail commun des psychanalystes de ces deux villes.
J’ai souvent proclamé avec reconnaissance les grands mérites
que s’est acquis l’école psychiatrique de Zurich, et plus particu-
lièrement Bleuler et Jung, par leur contribution à la diffusion
de la psychanalyse, et ne me propose pas de revenir sur ce point
aujourd’hui dans des circonstances tout à fait différentes. Il est
certain que ce n’est pas seulement grâce à l’intervention de
l’école de Zurich que l’attention du monde scientifique fut attirée
sur la psychanalyse. Il s’agissait d’une évolution naturelle : la
période de latence était terminée et la psychanalyse était devenue
un peu partout l’objet d’un intérêt qui allait en croissant. Mais
partout ailleurs cet éveil de l’intérêt pour la psychanalyse n’a
abouti qu’à une réprobation le plus souvent passionnée, tandis
qu’à Zurich on n’a eu guère à enregistrer que des adhésions.
Nulle part ailleurs les partisans de la psychanalyse ne formaient
un groupe, peu nombreux il est vrai, mais aussi compact ; nulle
part ailleurs une clinique officielle ne se trouvait mise au ser-
vice de la psychanalyse, et nulle part ailleurs un professeur de
clinique n’aurait eu le courage d’introduire les théories psycha-
nalytiques dans le programme de l’enseignement psychiatrique.
Les Zurichois formèrent ainsi le noyau de la petite troupe com-
battant pour la reconnaissance de la psychanalyse. Ils avaient
seuls l’occasion d’apprendre à fond l’art nouveau et de l’enrichir
de travaux. La plupart de mes partisans et collaborateurs actuels
sont venus à moi en passant par Zurich ; et cela est vrai même
de ceux qui, au point de vue géographique, étaient plus éloignés
de la Suisse que de Vienne. Vienne occupe une position excen-
trique dans l’Europe occidentale qui comprend la plupart des
grands centres de notre civilisation ; de graves préjugés ont con-
sidérablement nui à sa réputation depuis de nombreuses années ;
mais vers la Suisse, où la vie spirituelle est si active, convergent
les représentants de toutes les grandes nations, et un foyer d’in-
fection se formant dans ce pays ne pouvait que contribuer d’une
façon extraordinaire à la diffusion de ce que Hoche, de Freiburg,
a appelé l’épidémie psychique.
D’après le témoignage d’un collègue ayant assisté à l’évolutionS.
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qui s’était accomplie à Burghölzli, on aurait commencé de très-
bonne heure à s’y intéresser à la psychanalyse. Dans le travail de
Jung sur les phénomènes occultes, paru en 1902, on trouve une
première référence à l’interprétation des rêves. A partir de 1903 ou
1904, raconte mon témoin, la psychanalyse y aurait occupé le pre-
mier plan. Après l’établissement de relations personnelles entre
Zurich et Vienne, il se serait formé à Burghölzli, vers le milieu
de l’année 1907, une association privée dont les membres se
réunissaient régulièrement pour discuter de questions se ratta-
chant à la psychanalyse. Dans l’union qui s’était formée entre
l’école de Vienne et celle de Zurich, le rôle des Suisses ne consis-
tait pas uniquement à recevoir. Ils avaient déjà publié des travaux
scientifiques respectables, dont les résultats étaient très précieux
pour la psychanalyse. L’épreuve de l’association, préconisée par
l’école de Wundt, a été interprétée par eux dans le sens de la
psychanalyse et leur a ouvert des possibilités d’utilisation inat-
tendues. Il devint ainsi possible d’obtenir de rapides confirma-
tions expérimentales de situations psychanalytiques et d’offrir à ceux
qui voulaient s’initier à la psychanalyse des démonstrations qu’on
ne pouvait faire jusqu’alors que verbalement. Ce fut le premier
pont jeté entre la psychologie expérimentale et la psychanalyse.L’épreuve de l’association permet, au cours du traitement psy-
chanalytique, de faire une analyse qualitative préalable du cas,
mais n’apporte aucune contribution essentielle à la technique. On
peut même effectuer les analyses sans avoir recours à elle. Mais
plus importante fut une autre contribution de l’école de Zurich
ou, plutôt, de ses deux chefs : Bleuler et Jung. Le premier mon-
tra qu’il existe toute une série de cas psychiatriques dont l’expli-
cation n’est possible qu’à la faveur de processus dans le genre de
ceux par lesquels la psychanalyse explique les rêves et la névrose
(« mécanismes de Freud »). Jung, de son côté, appliquant le pro-
cédé d’interprétation analytique aux phénomènes les plus bizarres
et les plus obscurs de la démence précoce, a pu démontrer les liens
qui les rattachent à la vie antérieure et aux intérêts vitaux du
malade. A partir de ce jour, il n’était plus permis aux psychiatres
de continuer à ignorer la psychanalyse. Le grand ouvrage de
Bleuler sur la schizophrénie (1911), dans lequel la manière de
voir psychanalytique est traitée avec les mêmes honneurs que la
méthode clinico-systématique, peut être considéré comme le cou-
ronnement de l’évolution qui nous intéresse ici.Je ne peux pas ne pas profiter de l’occasion pour faire ressortir
la différence qui, déjà à cette époque-là, existait entre les deux
écoles, quant à l’orientation du travail scientifique. J’avais publié
en 1897 l’analyse d’un cas de schizophrénie, mais comme ce cas
présentait un cachet paranoïde accentué, sa guérison ne peut pasS.
286
être considérée comme une anticipation des résultats obtenus à
la suite de ses analyses par Jung. Ce qui cependant m’importait
le plus, ce n’était pas l’interprétation des symptômes, mais le
mécanisme psychique de la maladie et, avant tout, l’analogie,
sinon l’identité possible, entre ce mécanisme et celui, déjà établi
et connu, de l’hystérie. Nous ne savions encore rien quant aux
différences entre les deux mécanismes. Le but que je poursuivais
déjà à cette époque consistait à instituer un traitement des
phéno-
mènes neurotiques et psychotiques s’expliqueraient par les des-
tinées anormales de la libido, par les déviations de son orienta-
tion normale. Ce point de vue était étranger aux savants suisses.
Autant que je sache, Bleuler est encore aujourd’hui un ferme par-
tisan du déterminisme organique de toutes les formes de la
démence précoce, et Jung, dont le livre sur ce sujet avait paru en
1907, se déclara en 1908, au Congrès de Salzbourg, en faveur de
la théorie du déterminisme toxique de cette maladie, théorie qui,
sans exclure celle qui fait appel à la libido, n’en mériterait pas
moins, d’après Jung, de venir en premier lieu. Il trébucha plus
tard (1912) sur le même point, en faisant un appel exagéré aux
matériaux dont auparavant il ne voulait pas se servir du tout.Il est une troisième contribution de l’école suisse, contribution
qu’il faut peut-être mettre uniquement sur le compte de Jung et
qui ne possède pas, à mon avis, la valeur que lui attribuent les per-
sonnes étrangères à la psychanalyse. Il s’agit de la théorie des com-
plexes, telle qu’elle se dégage des Diagnostische Assoziationsstudien
(1906–1910). Elle ne forme pas une théorie psychologique indépen-
dante et ne se laisse pas insérer naturellement et logiquement
dans l’ensemble des théories psychanalytiques. En revanche, le
mot « complexe », terme commode, souvent indispensable pour la
description d’ensemble de situations psychologiques, s’est acquis
droit de cité dans la psychanalyse. Parmi tous les termes et
désignations créés pour répondre à des besoins psychanalytiques,
on en trouverait difficilement un autre qui jouisse d’une aussi large
popularité et qui ait été employé d’une façon aussi abusive, au
grand préjudice de la précision dans les termes et notions. On
parle couramment dans les milieux psychanalytiques de « retour
de complexes », là où il s’agit en réalité de « retour de tendances
ou souvenirs réprimés » ; et on a pris l’habitude de dire :
« j’éprouve à son égard un complexe », alors qu’il serait plus
correct de dire : « j’éprouve à son égard une résistance ».C’est à partir de 1907, c’est-à-dire pendant les années qui
suivirent l’établissement de relations constantes entre Vienne et
Zurich, que la psychanalyse prit cet essor extraordinaire sous le
signe duquel nous vivons encore aujourd’hui ; essor dont nousS.
287
avons la preuve dans la diffusion des ouvrages consacrés à la
psychanalyse, dans l’augmentation du nombre de médecins dési-
reux d’apprendre ou d’exercer la psychanalyse, ainsi que dans les
attaques de plus en plus fréquentes qui sont dirigées contre elle
dans les congrès et les réunions de sociétés savantes. La psycha-
nalyse s’est propagée jusque dans les pays les plus lointains, en
secouant de leur torpeur les psychiatres et en attirant sur elle
l’attention de profanes cultivés et de représentants d’autres
branches de la science, Havelock Ellis, qui a suivi son développe-
ment avec sympathie, sans jamais s’en déclarer partisan, écri-
vait en 1911 dans une communication faite au congrès de méde-
cine australasique : « La psychanalyse de Freud a aujourd’hui
des partisans et est pratiquée non seulement en Autriche et en
Suisse, mais aussi aux États-Unis, en Angleterre, dans l’Inde, au
Canada et, je n’en doute pas, en Australasie » 1). Un médecin
chilien (d’origine probablement allemande) se déclara au congrès
international de Buenos-Aires (1910) en faveur de l’existence de
la sexualité infantile et loua les effets obtenus par le traitement
psychanalytique de symptômes obsessionnels 2). Un spécialiste
anglais de maladies nerveuses, établi dans l’Inde Centrale (Berke-
ley-Hill), me communiqua, par l’intermédiaire d’un collègue dis-
tingué se rendant en Europe, que chez les Hindous mahomé-
tans, sur lesquels il pratique l’analyse, les névroses se rattachent
à la même étiologie que chez les malades européens.L’introduction de la psychanalyse dans l’Amérique du Nord
s’effectua sous les auspices les plus honorables. En automne 1909,
M. Stanley Hall, président de la Clark University, à Worcester
(près Boston) nous invita, Jung et moi, à l’occasion du vingtième
anniversaire de la fondation de cette Université, à faire une série
de conférences en langue allemande. Nous constatâmes, à notre
grand étonnement, que les membres de cette petite, mais respec-
table université philosophico-pédagogique était des hommes sans
préjugés, au courant des travaux psychanalytiques dont ils avaient
entretenu leurs élèves dans leurs cours. Dans cette Amérique si
prude on pouvait du moins parler librement et traiter scientifque-
ment dans les cercles académiques de ce qui, dans la vie courante,
passait pour répréhensible. Les cinq conférences que j’ai improvi-
sées à Worcester ont ensuite paru, dans leur traduction anglaise,
dans l’American Journal of Psychology et, bientôt après, dans
leur texte allemand, sous le titre Ueber Psychoanalyse. Les confé-
rences du Jung avaient porté sur l’étude des associations au1)Havelock Ellis, The Doctrines of the Freud School.
2)G. Greve, Sobre Psicologia y Psicoterapia de ciertos estados
angustiosos. Voir « Centralbl. f. Psychoanalyse, Bd. I, p. 594.S.
288
point de vue diagnostique et sur les Conflits de l’âme infantile.
Nous reçûmes tous deux le titre honorifique de LL. D. (docteur
des deux droits). Pendant cette semaine de fêtes, la psychana-
lyse avait été représentée à Worcester, en plus de Jung et de moi,
par Ferenczi qui avait tenu à m’accompagner dans mon voyage,
par Ernest Jones, alors professeur à l’Université de Toronto
(Canada), actuellement à Londres, et par A. Brill qui exerçait
déjà la psychanalyse à New York.A Worcester nous avons noué des relations, qui devaient avoir
pour la psychanalyse la plus grande importance, avec M. James J.
Putnam, professeur de neuro-pathologie à l’Université Harvard.
Après s’être prononcé quelques années auparavant contre la
psychanalyse, il avait brusquement changé d’opinion à son égard
et s’était mis à l’exposer, dans un esprit amical, à ses compatriotes
et confrères, dans des causeries aussi riches de contenu que
belles par la forme. Le respect dont il jouissait en Amérique,
grâce à sa haute moralité et à son amour désintéressé et coura-
geux de la vérité, ne put que profiter à la psychanalyse, en lui
servant de bouclier contre les dénonciations qui n’auraient certai-
nement pas tardé à la discréditer. Cédant aux grandes exigences
morales et philosophiques de sa nature, M. Putnam a cependant
cru devoir demander à la psychanalyse plus qu’elle ne pouvait
donner et a voulu la mettre au service d’une certaine conception
éthico-philosophique du monde. Il n’en resta pas moins le prin-
cipal défenseur et soutien du mouvement psychanalytique dans
son pays 1).On ne dira jamais assez ce dont ce mouvement doit à Jones et
à Brill qui, pour le faire connaître et le propager, se sont appli-
qués dans leurs travaux, avec un zèle inlassable, à mettre sous les
yeux de leurs compatriotes les faits fondamentaux de la vie quo-
tidienne, des rêves et des névroses. Brill s’est signalé sous ce
rapport principalement par son activité médicale et par la tra-
duction de mes travaux, tandis que Jones agissait dans le même
sens par des conférences des plus instructives et par ses inter-
ventions combatives dans les discussions dont la psychanalyse
faisait l’objet dans les congrès 2).1)S. J. J. Putnam, Addresses on Psycho-Analysis, « Internat.
Psycho-Analyt. Library », NI, 1921. — Putnam est mort en 1918.2)Chacun de ces deux auteurs a réuni ses publications en un volume:
Brill, Psychoanalysis, its theories and practical applications, 1912.
E. Jones, Papers on Psychoanalysis, 1915. Une deuxième édition du pre-
mier de ces ouvrages a paru en 1914; tandis que M. Jones a publié en
1918 une seconde édition (très augmentée) de ses Papers, suivie en
1923 d’une troisième. (E. Jones, Traité théorique et pratique de psycha-
nalyse, un vol. in-8, Payot, Paris).S.
289
L'absence d'une forte tradition scientifique et le rigorisme peu
accentué des autorités officielles furent de nature à encourager le
mouvement en faveur de la psychanalyse en Amérique, à la suite
de l'impulsion donnée par Stanley Hall. On put observer dans ce
pays le fait très caractéristique que des professeurs et des direc-
teurs d'asiles mirent autant d'empressement que de simples pra-
ticiens à expérimenter la psychanalyse. Mais ce fait nous montre
précisément que la lutte pour la psychanalyse ne pouvait aboutir
à une décision définitive que dans les pays où elle s'était heurtée
à la plus forte résistance, c'est-à-dire dans les pays de vieille
civilisation.De tous les pays européens, c'est la France qui, jusqu'à pré-
sent, s'est montrée la plus réfractaire à la psychanalyse, bien que
le Zurichois A. Maeder ait publié des travaux très solides suscep-
tibles d'ouvrir aux lecteurs français l'accès des théories psychana-
lytiques. Les premières manifestations de la sympathie vinrent de
la province française. Morichau-Beauchant (de Poitiers) fut le
premier Français qui ait adhéré ouvertement à la psychanalyse.
Plus récemment (en 1913) MM. Régis et Hesnard (de Bordeaux)
ont essayé, dans un exposé qui manque souvent de clarté et
s'attaque principalement au symbolisme, de dissiper les préjugés
de leurs compatriotes contre la nouvelle théorie. A Paris même,
on semble encore partager la conviction, qui avait été exprimée
d'une façon si éloquente par M. Janet au Congrès de Londres
(1913), d'après laquelle tout ce qu'il y a de bon dans la psychana-
lyse ne serait qu'une reproduction modifiée des idées de Janet,
tout ce qui ne s'accorde pas avec ces idées étant mauvais. Déjà,
au cours du même Congrès, Janet dut s'incliner devant les rectifi-
cations de Jones qui lui montra qu'il était peu familiarisé avec la
question. Tout en repoussant cependant ses prétentions, nous
sommes obligés de reconnaître qu'il a apporté des contributions
sérieuses à la psychologie des névroses.En Italie, après des débuts qui semblaient riches de promesses,
le mouvement s'arrêta court. En Hollande, la psychanalyse pénétra
de bonne heure, à la faveur de relations personnelles : van
Emden, van Ophuijsen, van Renterghem (Freud en zijn School)
y manifestent une heureuse activité théorique et pratique 1). En
Angleterre, l'intérêt des cercles scientifiques pour la psychana-
lyse ne s'est éveillé que peu à peu, mais certains indices nous
permettent d'espérer que, grâce au sens pratique des Anglais et à1)La première reconnaissance officielle de l'interprétation des rêves
et de la psychanalyse a été faite en Europe par le psychiatre Jelgersma,
recteur de l'Université de Leyde, dans son discours inaugural du 9 fé-
vrier 1914. (Unbewusstes Geistesleben, « Beihefte der Internat. Zeitschr.
f. Psychoanal. », NI).Psychologie analytique
S.
290
leur amour passionné pour la justice, la psychanalyse y atteindra
un degré de développement très prononcé.
En Suède, P. Bjerre, le successeur scientifique de Wetterstrand,
a, provisoirement du moins, abandonné la suggestion hypnotique
au profit du traitement psychanalytique. Dans son livre Psykia-
triens grundtraek, paru en 1907, R. Vogt (de Christiania) a rendu
justice à la psychanalyse, de sorte qu’on peut dire que le premier
traité de psychiatrie tenant compte de la psychanalyse a paru en
langue norvégienne. En Russie, la psychanalyse ne tarda pas à
être connue et largement répandue : presque tous mes ouvrages,
ainsi que de nombreux ouvrages de mes disciples, sont traduits
en russe. Cela ne veut pas cependant dire que les Russes
aient réussi à acquérir une intelligence approfondie de mes théo-
ries. Les contributions des médecins russes à la psychanalyse
peuvent encore être considérées comme insignifiantes. Seule, la
ville d’Odessa possède en la personne de M. Wulff un psychoana-
lyste compétent. L’introduction de la psychanalyse dans la science
et la littérature polonaises fut principalement l’œuvre de
L. Jekels. La Hongrie qui, au point de vue géographique, est si
proche de l’Autriche et qui, au point de vue scientifique, en est
cependant si éloignée, n’a encore fourni à la psychanalyse qu’un
seul collaborateur ; mais ce collaborateur s’appelle S. Ferenczi
et vaut à lui seul toute une société 1).
En ce qui concerne l’Allemagne, on peut dire que la psychanalyse1)Il n’entre pas dans mes intentions de conduire up to date cette
description ébauchée en 1914. J’ajouterai seulement quelques brèves
remarques destinées à faire connaître les changements que ce tableau
a subis dans l’intervalle rempli par la guerre mondiale. En Alle-
magne, les théories analytiques s’infiltrent peu à peu, sans qu’on veuille
en convenir, dans la psychiatrie clinique ; les traductions françaises de
mes ouvrages, parues dernièrement, ont réussi à éveiller en France un
plus vif intérêt pour la psychanalyse, plus vif dans les cercles littéraires que
dans les cercles scientifiques. En Italie, M. Levi Bianchini (Nocera sup.)
et Edoardo Weiss (Trieste) sont connus comme traducteurs d’ouvrages
psychanalytiques et partisans de la psychanalyse (« Biblioteca psicoana-
litica italiana »). Une édition de mes œuvres complètes à Madrid (tra-
duites par Lopez-Ballesteros) témoigne de l’intérêt que portent à la
psychanalyse les pays de langue espagnole (prof. H. Delgado, à Lima).
En ce qui concerne l’Angleterre, la prédiction formulée plus haut semble
se réaliser peu à peu, et un centre de culture psychanalytique s’est for-
mé à Calcutta (Inde britannique). Dans l’Amérique du Nord, la psycha-
nalyse est cultivée avec un sérieux et une profondeur qui dépassent de
beaucoup sa popularité. En Russie, le travail psychanalytique se pour-
suit activement, dans un grand nombre de centres, depuis la fin de la
révolution. En Pologne paraît actuellement la « Polska Biblioteka Psy-
choanalityczna ». Une école florissante de psychanalyse a été fondée en
Hongrie par Ferenczi (Voir Festschrift zum 50. Geburtstag von Dr. S. Fe-
renczi). Ce sont les pays scandinaves qui, pour le moment, se montrent
le plus réfractaires à la psychanalyse.(Note de 1923).S.
291
lyse y forme le centre des discussions scientifiques et provoque
aussi bien de la part de médecins que de celle de profanes des ma-
nifestations de réprobation sans réserve qui, loin de s’apaiser,
reprennent de temps à autre avec une violence accrue. Aucun éta-
blissement officiel n’y est ouvert à l’enseignement ou à la pratique
de la psychanalyse, et peu nombreux sont les médecins qui
l’exercent avec succès. Seuls des établissements comme celui de
Binswanger, à Kreuzlingen (en territoire suisse) et celui de Marci-
nowski, dans le Holstein, ont accueilli la psychanalyse. La défense
de la psychanalyse est assumée à Berlin par K. Abraham, un de
ses représentants les plus éminents, ancien assistant de Bleuler.
On pourrait trouver étonnant que cet état de choses subsiste sans
changement depuis tant d’années, si l’on ne savait que le tableau
que nous venons de tracer ne traduit que l’aspect extérieur des
choses. On aurait tort d’exagérer la portée de l’attitude négative
des représentants officiels de la science et des directeurs d’établis-
sements, ainsi que de ceux qui forment leur suite. Il est naturel que
les adversaires parlent fort, tandis que les partisans intimidés se
tiennent coi. Quelques-uns de ces derniers, dont les premières con-
tributions à l’analyse étaient pleines de promesses, furent obligés,
sous la pression des circonstances, de se retirer du mouvement.
Mais celui-ci ne s’en poursuit pas moins dans le silence, en recrutant
parmi les psychiatres et les profanes des adhérents toujours
nouveaux, il attire vers les publications psychanalytiques des lec-
teurs de plus en plus nombreux, en obligeant ainsi les adversaires
à multiplier et à renforcer leurs moyens d’attaque. J’ai souvent
eu l’occasion, au cours de ces dernières années, d’apprendre, en
lisant les comptes rendus de certains congrès ou de séances de
sociétés scientifiques ou de certaines publications psychana-
lytiques, que la psychanalyse était morte, définitivement terrassée
et réfutée. Je pourrais, en réponse à cette déclaration, suivre
l’exemple de Mark Twain qui ayant lu dans un journal l’annonce de
sa mort, adressa au directeur un télégramme pour lui faire savoir
que « la nouvelle de ma mort est fort exagérée ». A la suite de
chacune de ces annonces macabres, la psychanalyse se montre
plus vivante que jamais, plus riche en partisans et en collabora-
teurs, se donnant de nouveaux organes. Dire que quelqu’un qu’il
est mort vaut souvent mieux que lui opposer un silence de mort.
En même temps que cette expansion de la psychanalyse dans
l’espace, s’effectuait l’extension de ses points de vue, acquis par
l’étude des névroses et des psychoses, à d’autres sciences. Je ne
m’attarderai pas à ce côté de l’évolution de notre discipline: il
existe sur ce sujet un excellent travail de Rank et Sachs (paru
dans la collection « Grenzfragen », de Löwenstein) où sont
exposées d’une manière détaillée ces nouvelles contributions duS.
292
travail analytique. Il convient de dire cependant que, dans ce
domaine, nous ne possédons encore que des commencements,
des ébauches, voire, le plus souvent, des projets. Ceux qui
savent être équitables dans leurs jugements ne verront dans cette
appréciation aucun reproche. Innombrables sont les problèmes
qui se dressent, mais très petit est le nombre de travailleurs
prêts à les affronter, et encore la plupart d’entre eux sont-
ils obligés de se livrer à d’autres occupations, à leurs occupations
principales, et ne procèdent-ils, pour s’attaquer à des problèmes
sortant du cadre de leur spécialité, qu’avec une préparation de
dilettanti. Ces travailleurs venant de la psychanalyse ne songent
d’ailleurs pas à cacher leur dilettantisme, leur seule ambition
consistant à montrer le chemin aux spécialistes, à marquer leur
place, à leur recommander d’utiliser les techniques et les postu-
lats de la psychanalyse, le jour où ils voudront se mettre au tra-
vail. Et si, malgré tout, les résultats obtenus jusqu’à ce jour
sont loin d’être négligeables, cela tient d’une part à la fécondité
de la méthode psychanalytique, d’autre part au fait qu’il existe
dès maintenant des savants qui, sans être médecins, se sont con-
sacrés aux applications de la psychanalyse aux sciences morales.On le devine sans peine: la plupart de ces applications se
rattachent à mes premiers travaux analytiques. L’examen analy-
tique des névroses et l’analyse des symptômes névrotiques de
sujets normaux révélèrent l’existence de conditions psycholo-
giques qui ne pouvaient pas valoir uniquement pour le domaine
dans lequel elles avaient été découvertes. C’est ainsi que tout en nous
donnant l’explication de phénomènes pathologiques, la psycha-
nalyse nous révéla les liens qui les rattachent à la vie psychique
normale, ainsi que les rapports existant entre la psychiatrie et
toutes les autres sciences ayant plus ou moins pour objet l’étude
de l’activité psychique. C’est ainsi que certains rêves typiques, par
exemple, fournirent l’explication de certains mythes et contes.
S’engageant dans cette voie, Ricklin et Abraham ont inauguré les
recherches sur les mythes qui ont trouvé leur achèvement dans
les travaux sur la mythologie de Rank, si rigoureusement con-
formes à toutes les exigences de cette science spéciale. En appro-
fondissant l’étude du symbolisme des rêves, on se trouva en
présence de problèmes en rapport avec la mythologie, le folklore
(Jones, Storfer) et les abstractions religieuses. Je me rappelle
l’impression profonde que ressentirent les membres d’un congrès
psychanalytique en entendant un élève de Jung faire ressortir les
analogies qui existent entre les formations imaginaires des schi-
zophréniques et les cosmogonies des peuples et époques pri-
mitifs. Les matériaux fournis par la mythologie ont trouvé plus
tard une élaboration intéressante, bien que plus contestable,S.
293
dans les travaux de Jung tendant à établir un lien entre les mani-
festations neurotiques d’une part, les créations de l’imagination
dans les domaines religieux et mythologique, d’autre part.De l’exploration des rêves on fut conduit, par une autre voie, à
l’analyse des créations poétiques d’abord, des poètes et artistes
eux-mêmes, ensuite. La première constatation fut que les rêves
imaginés par les poètes se comportaient souvent, à l’égard de
l’analyse, comme des rêves authentiques (« Gradiva »). La con-
ception de l’activité psychique inconsciente permit de se faire une
première idée de la nature de la création poétique. Les tendances
impulsives, dont nous avons été obligés de reconnaître le rôle
dans la formation de symptômes neurotiques, ont ouvert l’accès
aux sources de la création artistique ; les questions qui se posèrent
alors furent celles de savoir comme l’artiste réagit à ces impul-
sions et quel revêtement il donne à ses réactions (voir Rank, Der
Künstler ; les analyses de poètes, par Sadger, Reik et autres ; mon
petit travail sur un souvenir d’enfance de Leonard de Vinci ; l’ana-
lyse de Legantini, par Abraham). La plupart des analystes s’inté-
ressant à des questions d’ordre général ont contribué par leurs
travaux à la solution de ces problèmes, les plus fascinants de tous
ceux qui se prêtent aux applications de la psychanalyse. Il va sans
dire que sur ce terrain encore on eut à faire face à l’opposition de
ceux qui n’étaient pas familiarisés avec la psychanalyse, aux
mêmes malentendus et aux mêmes réprobations passionnées que
dans le domaine de la psychanalyse au sens étroit du mot. Il était,
en effet, à prévoir que partout où la psychanalyse essaierait de
pénétrer, elle aurait à essuyer les attaques des gens en place. Il faut
dire cependant que les tentatives d’invasion faites par la psychan-
alyse n’ont pas encore éveillé partout la même attention et que
d’autres luttes l’attendent à l’avenir. Parmi les applications critico-
littéraires, rigoureusement scientifiques, de l’analyse, il convient de
citer l’ouvrage capital de Rank sur l’inceste, ouvrage qu’attend
sûrement un accueil qui n’aura rien d’amical. Les applications de la
psychanalyse à la science du langage et à l’histoire sont encore fort
peu nombreuses. Le premier, j’avais essayé en 1910 d’aborder les
problèmes en rapport avec la psychologie religieuse, en établissant
une analogie entre le cérémonial religieux et celui des neurotiques.
Dans son travail sur la piété du comte de Zinzendorf (et dans
quelques autres travaux), M. le Dr Pfister, pasteur à Zurich, a fait
une tentative de rattacher la rêverie religieuse à l’érotisme pervers ;
et dans les derniers travaux de l’école de Zurich on constate un
effort d’introduire dans l’analyse, par une opposition voulue, des
représentations religieuses.Dans les quatre chapitres dont se compose mon ouvrage Totem
et Tabou, j’avais essayé d’appliquer l’analyse à des problèmes qui,S.
294
se rattachant à la psychologie des peuples, nous font remonter
aux origines des institutions les plus importantes ne notre civilisa-
tion : organisation politique, morale, religion, mais aussi interdic-
tion de l'inceste et remords. Dans quelle mesure les hypothèses que
j'ai cru pouvoir formuler à ce sujet résisteront-elles aux assauts de
la critique? C'est ce qu'il est pour le moment impossible de prévoir.
Mon livre sur les Traits d'esprit constitue le premier essai
d'application du mode de penser analytique à des questions d'es-
thétique. C'est là un domaine encore inexploré et qui promet aux
futurs travailleurs de riches découvertes. Ce sont les savants
spécialisés dans les branches correspondantes à ces questions
qui font défaut, et c'est pour faire appel à leur concours que
Hanns Sachs a fondé la revue Imago qu'il dirige depuis 1912,
en collaboration avec Rank. Hitschmann et v. Winterstein ont
inauguré dans cette revue l'explication psychanalytique de sys-
tèmes et de personnalités philosophiques, par des travaux que
nous souhaitons de voir se poursuivre et gagner en profondeur.
Les conclusions révolutionnaires que la psychanalyse a cru pou-
voir formuler relativement à la vie psychique de l'enfant, au rôle
qu'y jouent les impulsions sexuelles (v. Hug-Hellmuth) et au
sort qui échoit à ceux des éléments constitutifs de la sexualité qui
deviennent inutilisables en vue de la procréation, ont dû nécessai-
rement attirer sur elles l'attention des pédagogues et les encoura-
ger à essayer d'appliquer à l'éducation les points de vue psycha-
nalytiques. Ce fut le mérite de M. le pasteur Pfister d'avoir fait cet
essai avec un sincère enthousiasme et d'avoir voulu faire partager
son enthousiasme à tous les éducateurs, à tous ceux qui ont charge
d'âmes (Die psychoanalytische Methode, 1913. Premier volume de
Pädagogium, publié par Meumann et Messmer). Il a d'ailleurs réussi
à gagner à sa cause un grand nombre d'éducateurs suisses. Cer-
tains de ses collègues, tout en déclarant partager ses idées, ont
préféré par prudence rester à l'arrière-plan. Quelques analystes
viennois semblent avoir abandonné la psychanalyse au profit d'une
sorte de pédagogie médicale (Adler et Fortmüller, Heilen und
Bilden, 1913).
J'ai essayé, dans cette énumération incomplète, de faire ressor-
tir les innombrables rapports qui existent entre la psychanalyse
médicale et d'autres branches de la science. Il y a là du travail
pour toute une génération de chercheurs, et je suis persuadé que
ce travail ne pourra être abordé et mené à bonne fin que lorsque
seront tombées les résistances que la psychanalyse rencontre sur
son sol natal même 1).1)Voir également mes deux articles parus dans « Scientia » (vol. XIV,
1913): Das Interesse an der Psychoanalyse.S.
295
Ce serait se livrer à un travail stérile et inactuel que de décrire
ici l’histoire de ces résistances. Cette histoire n’a rien de flatteur
pour les représentants de la science de nos jours. Je tiens cepen-
dant à ajouter qu’il ne m’était jamais venu à l’esprit de considérer
en bloc comme des hommes méprisables les adversaires de la
psychanalyse, uniquement parce qu’adversaires, à l’exception de
quelques indignes chevaliers d’industrie et pêcheurs en eau
trouble, qu’on rencontre d’ailleurs, pendant la chaleur du combat,
dans les deux camps. Je savais m’expliquer l’attitude de ces
adversaires, et l’expérience m’avait appris en outre que la psycha-
nalyse fait remonter à la surface ce qu’il y a de pire dans l’homme.
Mais j’avais pris la décision de ne pas répondre et j’ai usé de toute
mon influence pour empêcher les autres de s’engager dans des
polémiques. L’utilité de discussions publiques ou dans la presse
me paraissait très douteuse, étant données les conditions parti-
culières dans lesquelles se déroulait la lutte pour et contre la
psychanalyse; nous étions toujours sûrs d’avoir contre nous la
majorité dans les Congrès et les réunions de sociétés, et je ne me
fiais pas outre mesure à l’équité et à la noblesse de sentiments de
mes adversaires. L’observation montre que rares sont les hommes
capables de rester polis ou tout au moins objectifs au cours d’une
discussion scientifique, et je ne pouvais jamais songer sans
horreur aux querelles de ce genre. Cette attitude que j’ai cru
devoir adopter a été sans doute mal interprétée; on a cru que
j’étais assez débonnaire ou intimidé, pour qu’il n’y eût pas à
compter avec moi. A tort, car je suis capable de me mettre en
colère et d’injurier comme n’importe qui, mais il me répugne de
donner une expression littéraire aux sentiments qui s’agitent au
fond de moi et je préfère garder l’attitude de complète abstention.
J’aurais peut-être mieux fait, sous certains rapports, de laisser
libre cours à mes passions et à celles de mon entourage. Nous
avons tous entendu parler de la théorie qui cherchait à expliquer
la psychanalyse par les conditions particulières du milieu vien-
nois. Théorie intéressante, dont Janet n’a pas dédaigné de se
servir encore en 1913, bien qu’il soit certainement fier d’être
Parisien et que Paris n’ait guère le droit de se considérer comme
supérieur à Vienne, au point de vue de la pureté des mœurs.
D’après cette théorie, la psychanalyse, et plus particulièrement
l’affirmation que les névroses se rattachent à des troubles de la
vie sexuelle, n’aurait pu voir le jour que dans une ville comme
Vienne, dans une atmosphère de sensualité et d’immoralité,
étrangère à d’autres villes, et représenterait uniquement l’image,
autant dire la projection théorique, de ces conditions particulières
du milieu viennois. Or, je ne suis rien moins qu’un patriote de
clocher, mais j’ai toujours trouvé cette théorie parfaitementS.
296
absurde, au point que j’ai été plus d’une fois tenté d’admettre que
ce reproche adressé au milieu viennois n’était qu’un euphémisme
destiné à en dissimuler un autre qu’on n’osait pas formuler publi-
quement. La discussion ne serait possible que dans le cas où se
trouveraient réalisées des conditions opposées. Supposons qu’il
existe une ville dont les habitants s’imposent des restrictions
particulières au point de vue de la satisfaction des besoins sexuels
et présentent en même temps une prédisposition particulière
aux névroses : l’idée pourrait alors venir à un observateur de
rattacher ces deux faits l’un à l’autre et d’expliquer l’un par
l’autre. Or, à Vienne rien de pareil. Les Viennois ne sont ni plus
abstinents ni plus nerveux que les habitants d’une autre grande
ville. Les rapports entre les sexes y sont un peu plus libres, la
prudence y est moindre que dans les villes du nord et de l’ouest,
fières de leur rigorisme. Ces particularités du milieu viennois
seraient de nature à induire en erreur notre observateur présumé,
plutôt qu’à lui fournir une explication causale des névroses.Mais la ville de Vienne a fait tout ce qu’elle a pu pour faire
croire qu’elle n’était pour rien dans la naissance de la psychana-
lyse. Nulle part ailleurs les cercles cultivés et savants ne traitent
les analystes avec une indifférence hostile aussi peu dissimulée.La faute en est peut-être, en partie, à mon horreur de la publi-
cité. Si j’avais voulu ou consenti à ce que la psychanalyse donnât
lieu dans les sociétés médicales de Vienne à des séances ora-
geuses, dans lesquelles se seraient donné libre cours toutes les
passions et où on se serait jeté à la tête les uns des autres tous les
reproches et toutes les invectives qu’on avait sur le bout de la
langue ou qu’on méditait seulement, il est possible qu’à l’heure
actuelle la prévention contre la psychanalyse n’existerait plus et
celle-ci ne serait plus une étrangère dans sa ville natale. Mais il
n’en fut pas ainsi et, comme le poète le fait dire à Wallenstein,
« les Viennois ne m’ont pas pardonné de les avoir frustrés d’un
spectacle ».Mettre sous les yeux des adversaires de la psychanalyse, sua-
viter in modo, ce qu’il y avait dans leur attitude d’injuste et d’ar-
bitraire, était une tâche pour laquelle je n’étais pas fait. C’est
Bleuler qui s’en chargea en 1911, dans son livre Die Psychoanalyse
Freuds, Verteidigung und kritische Bemerkungen, et s’en acquitta
de la manière la plus honorable. Dire du bien de ce travail, dont
l’auteur dirige les critiques contre les deux parties, serait si natu-
rel de ma part, que je m’empresse de dire ce que j’ai à lui repro-
cher. Je lui trouve toujours une certaine partialité, l’auteur se
montrant trop indulgent pour les fautes et erreurs des adver-
saires, trop sévère pour celles des partisans. C’est ce qui explique,
à mon avis, pourquoi le jugement d’un psychiatre de la valeurS.
297
de Bleuler, d’un savant d’une compétence et d’une indépendance
intellectuelle aussi incontestables, est resté sans influence aucune
sur ses confrères. Je n’apprendrai certes rien de nouveau à
l’auteur de l’Affectivité (1906) en lui disant que l’influence exer-
cée par un travail dépend moins de la valeur des arguments
qu’il contient que de la nature de son ton affectif. Quant à l’in-
fluence que Bleuler pouvait exercer, non plus sur les psychiatres
purs, mais sur les partisans de la psychanalyse, il l’a lui-même
détruite plus tard, en révélant dans sa Kritik der Freudschen
Theorie (1913) l’envers de son attitude à l’égard de la psycha-
nalyse. Dans cet ouvrage, il laisse si peu de chose de l’édi-
fice de la théorie psychanalytique que les adversaires de celle-
ci ne pouvaient qu’être enchantés du renfort qu’il leur four-
nissait ainsi. Or, dans les condamnations qu’il formule, Bleuler,
au lieu d’invoquer de nouveaux arguments ou de nouvelles
observations, ne fait valoir que l’état de sa propre connaissance du
sujet, connaissance dont, contrairement à ce qu’il avait fait dans
ses travaux antérieurs, il ne songe plus à avouer l’insuffisance.
Cette fois, la psychanalyse était menacée de subir une perte dou-
loureuse. Mais dans son dernier ouvrage (Die Kritiken der Schizo-
phrénie, 1914) à propos duquel on lui avait reproché d’avoir intro-
duit la psychanalyse dans un livre sur la schizophrénie, Bleuler se
réfugie dans ce qu’il appelle lui-même la « présomption » :
« Mais à présent, dit-il, je suis décidé à me montrer présomp-
tueux : j’estime que toutes les psychologies qui nous ont été
offertes jusqu’à ce jour en vue de l’explication des liens qui rat-
tachent les uns aux autres les symptômes et les maladies psychogé-
niques ont à peu près échoué dans leur tâche, mais que la
psychologie des couches profondes (Tiefenpsychologie) constitue
un fragment de la psychologie encore à créer dont le médecin a
besoin pour comprendre ses malades et les traiter rationnelle-
ment. Je pense même avoir fait, dans mon livre sur la schizophré-
nie, un pas, encore peu appréciable, si l’on veut, vers cette com-
préhension. Les deux premières déclarations sont certainement
exactes ; en avançant cette dernière, il se peut que je commette
une erreur. »Comme la « psychologie des couches profondes » ne signifie
au fond pas autre chose que la psychanalyse, nous pouvons pour
le moment nous contenter de cet aveu.
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Contribution a l’histoire du movement psychanalytique1914-004/1927.fr
1914-004/1927.fr/2