S.
Une visite à Freud
Un des professeurs les plus connus de l'uni-
versité de Vienne, M. X..., qui porte le titre na-
guère si envié de Hofrat (conseiller aulique),
m'offre aimablement de me conduire chez
Freud, dont il est l'intime ami. J'accepte avec
joie cette invitation, car je désirais vivement
rencontrer, durant mon séjour en Autriche, le
célèbre inventeur de la psychanalyse.
Un coup de téléphone. Rendez-vous est pris
pour le surlendemain après déjeuner.
Je consacre les deux jours qui me restent à
relire quelques livres de Freud, notamment
l'Introduction à la psychanalyse qui contient
le résumé de sa doctrine et dont il existe une
bonne traduction française par Jankelevitch.
Ce qui, dans ses théories, frappe avant tout
le profane, c'est leur extrême ingéniosité. Ce
domaine obscur et jusqu'ici à peine exploré de
l'inconscient, qui alimente, si tant est qu'il ne
la domine, notre activité intellectuelle et émo-
tive, Freud en est devenu l'explorateur, aussi
subtil qu'aventureux. Il nous prend par la
main, allumé sa lanterne et nous en montre
tous les recoins. Nous le suivons, très intéres-
sés, parfois très étonnés, assez souvent cho-
qués. Il projette une lumière aveuglante sur
tout ce que nous portons en nous; et c'est ef-
frayant tout ce que nous portons!
Il trouve un sens à nos rêves dont nous pen-
sions qu'ils n'en ont aucun. Il nous guide, com-
me Ariane, à travers nos hallucinations et nos
cauchemars. Nos erreurs et nos « lapsus »,
ceux de la langue comme ceux de l'esprit, ce
qu'il appelle les actes manqués, les mille dé-
tails de notre vie enfantine, de notre existence
sommeillante, tout cela qui nous paraissait si
confus, si vague, si inexplicable est, grâce à
lui, expliqué, classé, étiqueté.
Freud reprendrait volontiers à sa manière le
mot célèbre de La Rochefoucauld, pour affir-
mer que toutes les passions, tous les senti-
ments de l'homme se perdent dans la sensua-
lité ou plutôt dans la sexualité comme les fleu-
ves dans la mer. Même alors que nous venons
à peine de naître, c'est l'instinct sexuel qui
commande tout en nous. Nous avons l'impres-
sion que Freud nous y ramène toujours avec
une complaisance excessive et dans plus d'un
cas arbitraire. C'est le leitmotiv, le « tarte-à-
la-crème » de sa doctrine.
Telle qu'elle est cependant, avec ses grossis-
sements et ses manies, cette doctrine demeure
des plus curieuses.
C'est avec beaucoup d'intérêt que, en compa-
gnie de mon aimable introducteur, le conseil-
ler aulique, je me dirige vers la maison de
Freud, dans la Berggasse.
Un assez vaste appartement, contenant un
grand nombre d'objets d'art, surtout d'art
égyptien et grec, têtes de statues, vases, mou-
lages, reproductions photographiques. C'est
dans cette atmosphère, rappelant le musée
plus que la bibliothèque, que Freud nous re-
çoit.
Un type sémite, extrêmement accentué, l'air
d'un vieux rabbin arrivant tout droit de Pales-
tine, le visage amaigri et émacié d'un homme
qui aurait passé des jours et des nuits à dis-
cuter avec ses initiés les subtilités de la Loi,
chez qui on sent une vie cérébrale très intense
et le pouvoir de jouer avec les idées, comme
un Oriental avec les grains d'ambre de son
chapelet.
Quand il parle de sa doctrine, de ses disci-
ples, il le fait avec un mélange de fierté et de
détachement. C'est cependant la fierté qui do-
mine. Il a l'orgueil de son école, de ses nom-
breux disciples, éparpillés à travers l'univers,
et dont certains au demeurant ne sont pas sans
créer des embarras au maître, par la façon
trop indépendante dont ils interprètent ses
idées.
Nous parlons de ses théories, de la voie qu'il
a suivie pour les mettre au jour et les répan-
dre.
« Le point de départ, me dit-il, se trouve
dans les leçons de Charcot à la Salpêtrière. »
Là-dessus, Freud me montre la célèbre gra-
vure de Charcot, la Leçon à l'hôpital, qui orne,
à la place d'honneur, un des murs de son ca-
binet. Tout au début de sa carrière, il suivit ses
cours à Paris. C'est avec lui qu'il commença à
étudier, dans un dessein purement médical, le
mécanisme de l'hystérie.
Car — et ceci est un point essentiel — le
philosophe en lui se double du médecin; ou
plutôt il est médecin d'abord, philosophe en-
suite. Il ne se contente pas de comprendre et
d'expliquer. Il est avant tout soucieux de
guérir.
C'est par l'étude des malades qu'il est arrivé
à comprendre les gens qui se portent bien.
C'est l'anormal qui éclaire le normal.
Parti de la maladie, toujours Freud a une
tendance à y revenir.
Ainsi le germe de ses théories se trouve dans
les leçons de Charcot et de Bernheim, profes-
seur à Nancy. La psychanalyse est essentielle-
ment, selon la définition de Freud lui-même,
« une méthode de traitement de certaines ma-
ladies nerveuses ». Un de ses confrères de
Vienne avait eu l'idée d'hypnotiser un hystéri-
que, en le faisant remonter, d'associations en
associations, jusqu'à la source des paroles in-
cohérentes en apparence qu'il prononçait du-
rant ses crises. Par là, le rôle considérable de
l'inconscient avait été révélé au jeune mé-
decin.
De bonne heure cependant, il se sépara de
ses maîtres, pour fonder sa doctrine propre. Il
leur reprochait de s'attaquer non pas à la ra-
cine du mal, mais uniquement à ses effets. Il
fut ainsi amené à préciser, à coordonner de
plus en plus ses théories. Un des points essen-
tiels en était toujours le fameux « ramonage
psychique », la cure par la conversation, con-
sistant à obliger le malade à se raconter lui-
même et à se guérir.
« C'est par là, me dit Freud, que j'ai été con-
duit à ma théorie de l'inconscient. Plus je pour-
suivais mes observations et plus j'étais con-
vaincu de la richesse et de l'étendue de cet in-
conscient. C'est un vase plein à éclater où il
convient de chercher et de trouver la source de
notre vie émotive, non seulement dans la ma-
ladie, mais encore dans l'état de santé. Tous
nos « actes manqués », nos lapsus, nos er-
reurs, nos distractions, nos rêves se rattachent
à des sentiments plus ou moins réprimés, quel-
quefois innocents, quelquefois inavouables.
— Nul, dis-je au médecin philosophe, n'ex-
celle plus que vous à les suivre à la piste, à les
filer comme ferait le plus adroit des détecti-
ves, et d'échelon en échelon, à remonter jus-
qu'à leur origine. Cette origine n'est presque
jamais très pure. Mais ce n'est assurément pas
votre faute!
Et je songeais à part moi, sans oser m'en
ouvrir à mon interlocuteur, au vers connu qui,
neuf fois sur dix, s'appliquerait assez bien à
ses théories ou plutôt à ceux qui en sont l'objet
Tout homme a dans son cœur un ...!
... Freud nous parle ensuite de ses élèves ré-
pandus à travers le vaste monde, dans le nou-
veau continent aussi bien que dans l'ancien, de
leurs travaux, des congrès qui les réunissent
périodiquement, de la Revue de psychanalyse
qu'ils ont fondée.
— C'est en France que j'en ai le moins, re-
marque-t-il. C'est dans votre pays que mes
théories ont été le moins étudiées et divul-
guées.— Comment l'expliquez-vous? lui dis-je.
— Je n'en sais trop rien. Je crois que les
raisons en sont multiples. Peut-être la politi-
que n'y est-elle pas étrangère.
— Je puis vous assurer qu'il n'en est rien,
lui dis-je avec énergie. Il n'y a pas de pays au
monde où l'on soit aussi prêt que chez nous à
accueillir les idées du dehors, d'où qu'elles
viennent. D'ailleurs on a beaucoup parlé de vos
doctrines ces temps derniers. Un certain nom-
bre de livres, d'études, d'articles leur ont été
consacrés.
— J'entrevois une autre explication, ajoute-
t-il. Comme mes théories, au début tout au
moins, se rattachaient à celles de votre grand
Charcot, les Français ont été moins soucieux
d'en suivre sur une terre, dans un esprit et dans
une langue étrangers le développement. Ils se
sont contentés du développement que ces idées
avaient pris chez vous.
Freud a trouvé cette explication, séance te-
nante et comme en se jouant. J'ai l'impression
qu'il l'a trouvée surtout pour me faire plaisir;
pour peu qu'il eût cherché ailleurs, il en aurait
très aisément trouvé une autre, très différente,
sinon opposée.
L'extrême facilité avec laquelle les explica-
tions, les hypothèses naissent, affluent en lui,
est des plus significatives. C'est la marque
même de son esprit. S'agit-il d'interpréter un
lapsus, surtout un rêve, alors son ingéniosité
n'a vraiment plus de limites. Il faut lire dans
l'Introduction à la psychanalyse son explica-
tion de quelques rêves. Il est impossible de
pousser plus loin la subtilité, et aussi, il faut
bien le dire, la fantaisie.
« Une jeune femme traverse le salon de son
appartement et se cogne la tête contre le lustre
suspendu au plafond. Il en résulte une plaie
saignante. »
Voilà un rêve en apparence des plus sim-
S.
ples. On n'imagine pas tous les développe-
ments que Freud en tire aussitôt, les analogies
et les comparaisons auxquelles il le rattache.
Ces comparaisons sont d'ailleurs toutes d'un
ordre extrêmement concret. Elles se ramènent
toutes à quelques actes très simples. Bien que
les points de départ soient des plus variés, le
point d'arrivée est toujours identique et tou-
jours il dépend aussi directement que possible
de notre vie sexuelle.
C'est là en somme que tout vient aboutir.
Cette insistance à nous y ramener nous paraît
excessive et même plus d'une fois irritante.
Car enfin la vie sexuelle, encore qu'elle tienne
chez lui une grande place, n'est certainement
pas tout dans l'homme. Il y a aussi d'autres
choses, beaucoup d'autres choses. Freud sou-
tient hardiment que non. Ce sont là, d'après
lui, de simples apparences sous lesquelles il
prétend nous faire voir toujours la même éter-
nelle réalité.
Mais rien ne nous oblige à le croire. Rien ne
nous oblige à voir dans chacun de nos sembla-
bles l'animal lubrique et salace auquel il pré-
tend, de force, nous apparenter!RAYMOND RECOULY.
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Une visite à Freud
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