S.
CHAPITRE II
L’âme collective, d’après M. Gustave Le Bon.
Nous pourrions commencer par une définition de
l’âme collective, mais il nous semble beaucoup plus
rationnel de donner au lecteur un aperçu d’ensemble
des phénomènes qui s’y rattachent, en mettant sous ses
yeux quelques-uns d’entre eux, choisis parmi les plus
saillants et les plus caractéristiques et en les faisant ser-
vir de point de départ à nos recherches ultérieures. Ce
double but ne saurait être mieux réalisé qu’en prenant
pour guide le livre, devenu justement célèbre, de
M. Gustave Le Bon : Psychologie des foules(1).Voici, une fois de plus, quelle est exactement la situa-
tion. Après avoir examiné et analysé les prédisposi-
tions, tendances, instincts, mobiles et intentions de
l’individu jusque dans ses actions et dans ses rapports
avec ses semblables, la psychologie verrait subitement
se dresser devant elle une nouvelle tâche réclamant
impérieusement sa solution. Elle aurait à fournir l’ex-
plication de ce fait surprenant que l’individu qu’elle
croyait avoir rendu intelligible, se met, dans certaines
conditions, à sentir, à penser et à agir d’une manière(1) Les citations qui suivent sont empruntées à la 28e édition française
(F. Alcan, Paris, 1921),S.
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toute différente de celle à laquelle on pourrait s'at-
tendre, et que ces conditions sont fournies par son
incorporation dans une foule humaine ayant acquis le
caractère d'une « foule psychologique ». Qu'est-ce donc
qu'une foule ? D'où lui vient le pouvoir d'exercer une
influence aussi décisive sur la vie psychique de l'indi-
vidu ? En quoi consistent les modifications psychiques
qu'elle fait subir à l'individu ?C'est la tâche de la psychologie collective théorique
de fournir des réponses à ces trois questions. Et pour
bien s'acquitter de cette tâche, elle doit commencer par
la troisième. C'est, en effet, l'observation des modifica-
tions imprimées aux réactions individuelles qui forme
la matière de la psychologie collective. Or, tout essai
d'explication doit être précédé de la description de ce
qui est à expliquer.Je laisse donc la parole à M. Le Bon. « Le fait le
plus frappant, dit-il, présenté par une foule psycho-
logique est le suivant : quels que soient les individus
qui la composent, quelques semblables ou dissem-
blables que puissent être leur genre de vie, leurs occu-
pations, leur caractère ou leur intelligence, le seul
fait qu'ils sont transformés en foule, les dote d'une
sorte d'âme collective. Cette âme les fait sentir, pen-
ser et agir d'une façon tout à fait différente de celle
dont sentirait, penserait et agirait chacun d'eux iso-
lément. Certaines idées, certains sentiments ne sur-
gissent et ne se transforment en actes que chez les
individus en foule. La foule psychologique est un
être provisoire, composé d'éléments hétérogènes, pour
un instant soudés, absolument comme les cellules
d'un corps vivant forment par leur réunion un être
nouveau manifestant des caractères fort différentsS.
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de ceux que chacune de ces cellules possède (1) ».
Nous prenons la liberté d’interrompre l’exposé de
M. Le Bon par nos commentaires et nous commençons
par formuler la remarque suivante : puisque les indi
vidus faisant partie d’une foule sont fondus en une
unité, il doit bien y avoir quelque chose qui les rattache
les uns aux autres, et il est possible que ce quelque
chose soit précisément ce qui caractérise la foule. Lais
sant cette question sans réponse, M. Le Bon s’occupe
des modifications que l’individu subit dans la foule et
les décrit dans des termes qui s’accordent avec les
principes fondamentaux de notre propre psychologie
de l’inconscient.« On constate aisément combien l’individu en foule
diffère de l’individu isolé, mais d’une pareille différence
les causes sont moins faciles à découvrir. – Pour arri-
ver à les entrevoir, il faut se rappeler d’abord cette
observation de la psychologie moderne : que ce n’est
pas seulement dans la vie organique, mais encore dans
le fonctionnement de l’intelligence que les phénomènes
inconscients jouent un rôle prépondérant. La vie cons-
ciente de l’esprit ne représente qu’une très faible part
auprès de sa vie inconsciente. L’analyste le plus subtil,
l’observateur le plus pénétrant n’arrive à découvrir
qu’un bien petit nombre des mobiles inconscients qui
le mènent. Nos actes conscients dérivent d’un substra-
tum inconscient, formé surtout d’influences hérédi-
taires. Ce substratum renferme les innombrables rési-
dus ancestraux qui constituent l’âme de la race. Der-
rière les causes avouées de nos actes, se trouvent des
causes secrètes, ignorées de nous. La plupart de nos(1) L. c., p. 13-14.
S.
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actions journalières sont l'effet de mobiles cachés qui
nous échappent (1) ».Dans une foule, pense M. Le Bon, les acquisitions in-
dividuelles s'effacent et la personnalité propre à chacun
disparaît. Le patrimoine inconscient de la race vient
occuper le premier plan, l'hétérogène se fond dans
l'homogène. Nous dirons que la superstructure psy-
chique, qui s'est formée à la suite d'un développement
variant d'un individu à l'autre, a été détruite et a mis
à nu la base inconsciente uniforme, commune à tous.C'est ainsi que se formerait le caractère moyen de
l'individu d'une foule. Mais M. Le Bon trouve que l'in-
dividu faisant partie d'une foule présente en outre des
propriétés nouvelles qu'il ne possédait pas auparavant,
et il cherche à expliquer cette apparition de nouvelles
propriétés par trois facteurs différents.« Diverses causes déterminent l'apparition des carac-
tères spéciaux aux foules. La première est que l'indi-
vidu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un
sentiment de puissance invincible lui permettant de
céder à des instincts que, seul, il eût forcément refré-
nés. Il y cédera d'autant plus volontiers que, la foule
étant anonyme et par conséquent irres-
ponsable, le
sentiment de la responsabilité, qui retient toujours les
individus, disparaît entièrement (2) ».Notre point de vue nous dispense d'attacher une
grande valeur à l'apparition de nouveaux caractères. Il
nous suffit de dire que l'individu en foule se trouve
placé dans des conditions qui lui permettent de relâ-
cher la répression de ses tendances incons-
cientes. Les
caractères en apparence nouveaux qu'il manifeste alors(1) L. c., p. 15-16.
(2) L. c., p. 17.
S.
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ne sont précisément que des manifestations de cet
inconscient où sont emmagasinés les germes de tout
ce qu’il y a de mauvais dans l’âme humaine; que la
voix de la conscience se taise ou que le sentiment de
la responsabilité disparaisse dans ces circonstances,
– c’est là un fait que nous n’avons aucune difficulté à
comprendre. Nous avons dit, il y a longtemps, que
c’est l’« angoisse sociale » qui forme le noyau de ce
qu’on appelle la conscience morale (1).« Une seconde cause, la contagion mentale, intervient
également pour déterminer chez les foules la manifes
tation de caractères spéciaux, et en même temps, leur
orientation. La contagion est un phénomène aisé à cons
tater, mais non expliqué encore et qu’il faut rattacher
aux phénomènes d’ordre hypnotique que nous étudie
rons dans un instant. Chez une foule, tout sentiment,
tout acte est contagieux, et contagieux à ce point que
l’individu sacrifie très facilement son intérêt personnel
à l’intérêt collectif. C’est là une aptitude contraire à sa
nature, et dont l’homme ne devient guère capable que
lorsqu’il fait partie d’une foule (2). »« Une troisième cause, et de beaucoup la plus
importante, détermine dans des individus en foule des
caractères spéciaux parfois fort opposés à ceux de
l’individu isolé. Je veux parler de la suggestibilité,(1) Il y a, entre la conception de M. Le Bon et la nôtre, une certaine
différence résultant de ce que sa notion de l’inconscient ne coïncide pas
en tous points avec celle adoptée par la psychanalyse. L’inconscient de
M. Le Bon renferme les caractères les plus profonds de l’âme de la race,
caractères qui ne présentent pour la psychanalyse aucun intérêt. Nous
reconnaissons, certes, que le noyau du moi, dont fait partie « l’héritage
archaïque » de l’âme humaine, est inconscient, mais nous postulons en
outre l’existence d’un « refoulé inconscient », dérivé d’une partie de cet
héritage. C’est cette notion du « refoulé » qui manque chez M. Le Bon.(2) L. c., p. 17-18. Nous utiliserons plus loin cette dernière proposition,
en en faisant le point de départ d’une hypothèse importante.S.
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dont la contagion, mentionnée plus haut, n'est d'ail-
leurs qu'un effet. Pour comprendre ce phénomène, il
faut avoir présentes à l'esprit certaines découvertes
récentes de la physiologie. Nous savons aujourd'hui
qu'un individu peut être placé dans un état tel qu'ayant
perdu sa personnalité consciente, il obéisse à toutes
les suggestions de l'opérateur qui la lui a fait perdre et
commette les actes les plus contraires à son carac-
tère et à ses habitudes. Or des observations atten-
tives paraissent prouver que l'individu plongé depuis
quelque temps au sein d'une foule agissante tombe
bientôt, par suite des effluves qui s'en dégagent, ou
pour tout autre cause encore ignorée, dans un état
particulier, se rapprochant beaucoup de l'état de fasci-
nation de l'hypnotisé entre les mains de son hypnoti-
seur. La vie du cerveau étant paralysée chez le sujet
hypnotisé, celui-ci devient l'esclave de toutes ses acti-
vités inconscientes, que l'hypnotiseur dirige à son gré.
La personnalité consciente est évanouie, la volonté et
le discernement sont abolis. Sentiments et pensées sont
alors orientés dans le sens déterminé par l'hypnotiseur.Tel est à peu près l'état de l'individu faisant partie
d'une foule. Il n'est plus conscient de ses actes. Chez
lui, comme chez l'hypnotisé, tandis que certaines facul-
tés sont détruites, d'autres peuvent être amenées à
un degré d'exaltation extrême. L'influence d'une sug-
gestion le lancera avec une irrésistible impétuosité
vers l'accomplissement de certains actes. Impétuosité
plus irrésistible encore dans les foules que chez le sujet
hypnotisé, car la suggestion, étant la même pour tous
les individus, s'exagère en devenant réciproque » 1).1)L. c., p. 17-19.
S.
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« … Donc, évanouissement de la personnalité cons-
ciente, prédominance de la personnalité inconsciente,
orientation par voie de suggestion et de contagion des
sentiments et des idées dans le même sens, tendance à
transformer immédiatement en actes les idées suggé-
rées, tels sont les principaux caractères de l'individu
en foule. Il n'est plus lui-même, mais un automate que
la volonté est devenue impuissante à guider (1). »Nous avons cité ce passage tout au long, pour mon-
trer que M. Le Bon ne compare pas seulement l'état
de l'individu en foule avec l'état hypnotique, mais éta-
blit une véritable identité entre l'un et l'autre. Nous
n'avons nullement l'intention d'engager ici une discus-
sion, mais nous tenons à relever que les deux dernières
causes de la transformation de l'individu faisant par-
tie d'une foule, la contagion et la suggestibilité plus
grande, ne sont évidemment pas à mettre au même
niveau, car la contagion est, à son tour, une manifes-
tation de la suggestibilité. Il nous semble que M. Le
Bon n'établit pas une distinction bien nette entre les
effets produits par ces deux causes. Peut-être interpré-
terons-nous mieux sa pensée en disant que la conta-
gion résulte de l'action réciproque que les membres de
la foule exercent les uns sur les autres, tandis que les
phénomènes de suggestion que M. Le Bon identifie
avec l'influence hypnotique proviendraient d'une autre
source. De laquelle alors ? Nous trouvons une lacune
sensible dans le fait qu'un des principaux termes de
cette identification, à savoir la personne qui, dans la
foule, remplace l'hypnotiseur, ne trouve aucune men-
tion dans l'exposé de M. Le Bon. Quoiqu'il en soit, il(1) L. c., p. 19.
S.
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distingue de cette influence fascinante, qu’il laisse
dans l’ombre, l’action contagieuse que les individus
exercent les uns sur les autres et qui vient renforcer
la suggestion primitive.Voici encore un autre point de vue important pour
caractériser l’individu en foule : « Par le fait seul qu’il
fait partie d’une foule, l’homme descend donc plusieurs
degrés sur l’échelle de la civilisation. Isolé, c’était
peut-être un individu cultivé ; en foule, c’est un instinc-
tif, par conséquent un barbare. Il a la spontanéité, la
violence, la férocité, et aussi les enthousiasmes et les
héroïsmes des êtres primitifs 1). » L’auteur insiste
ensuite tout particulièrement sur la diminution de
l’activité intellectuelle que son absorption par la foule
détermine chez l’individu 2).Laissons maintenant l’individu et considérons l’âme
collective, telle qu’elle est esquissée par M. Le Bon.
Dans cette description il n’est pas un trait dont le
psychanalyste ne soit à même d’indiquer l’origine et
qu’il ne puisse classer. M. Le Bon nous montre d’ail-
leurs lui-même le bon chemin, en faisant ressortir les
ressemblances qui existent entre l’âme de la foule et
la vie psychique des primitifs et des enfants 3).La foule est impulsive, mobile et irritable. Elle se
laisse guider presque uniquement par l’inconscient 4).
Les impulsions auxquelles la foule obéit peuvent, selon1) L. c., p. 19.
2) Cfr. le distique de Schiller :
Jeder, sieht man ihn einzeln, ist leidlich klug und verständig ; sind sie
in corpore, gleich wird euch ein Dummkopf daraus.
(Chacun pris à part peut être intelligent et raisonnable ; réunis, ils ne
forment tous qu’un seul imbécile).3) Cf. L. c., p. 23.
4) M. Le Bon emploie correctement le mot « inconscient » dans un
sens qui n’est pas uniquement celui de « refoulé ».S.
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les circonstances, être nobles ou cruelles, héroïques ou
lâches, mais elles sont toujours tellement impérieuses
que l’intérêt de la conservation lui-même s’efface devant
elles (1). Rien n’est prémédité chez elle. Alors même
qu’elle désire une chose passionnément, elle ne la
désire jamais longtemps, elle est incapable d’une
volonté persévérante. Elle ne supporte aucun délai
entre le désir et sa réalisation. Elle éprouve le senti-
ment de la toute-puissance ; pour l’individu faisant
partie d’une foule, la notion de l’impossible n’existe
pas (2).La foule est extraordinairement influençable et cré-
dule, elle est dépourvue de sens critique, l’invraisem-
blable n’existe pas pour elle. Elle pense par images qui
s’appellent les unes les autres à la faveur de l’associa-
tion, comme dans les états où l’individu donne libre
cours à son imagination, sans qu’une instance ration-
nelle intervienne pour juger du degré de leur confor-
mité à la réalité. Les sentiments de la foule sont tou-
jours très simples et très exaltés. Aussi la foule ne
connaît-elle ni doute ni incertitude (3).« Elles (les foules) vont tout de suite aux extrêmes.
Le soupçon énoncé se transforme tout de suite en(1) Cf. L. c., p. 24.
(2) Voir Totem et Tabou, chap. III : Animisme, magie et toute-puis-
sance des idées. Traduction française Payot, Paris.(3) Dans l’Interprétation des rêves auxquels nous sommes redevables
de ce que nous savons le mieux sur la vie psychique inconsciente, nous
suivons cette règle technique : nous faisons abstraction de tous les
doutes et incertitudes qui se manifestent au cours du récit du rêve et
nous considérons comme également certains tous les éléments du rêve
manifeste. Nous attribuons doutes et incertitudes à l’action de la censure
à laquelle est soumis le travail du rêve et nous admettons que le doute et
l’incertitude, en tant que contrôle critique, sont étrangers aux idées pri-
maires du rêve. Ils peuvent naturellement, au même titre que n’importe
quel autre élément, faire partie du contenu des restes diurnes qui pro-
voquent le rêve (Voir Traumdeutung, 5e édit., 1919, p. 386).S.
19
évidence indiscutable. Un commencement d'antipa-
thie... devient aussitôt une haine féroce (1) ».Portée à tous les extrêmes, la foule n'est influencée
que par des excitations exagérées. Quiconque veut agir
sur elle, n'a pas besoin de donner à ses arguments un
caractère logique : il doit présenter des images aux
couleurs les plus criardes, exagérer, répéter sans cesse
la même chose.« Ne gardant aucun doute sur ce qu'elle croit vérité
ou erreur et possédant d'autre part la notion claire de
sa force, la foule est aussi autoritaire qu'intolérante...
Les foules respectent la force et sont médiocrement
impressionnées par la bonté, facilement considérée
comme une forme de la faiblesse. Ce que la foule exige
de ses héros, c'est la force, voire la violence. Elle veut
être dominée et subjuguée et craindre son maître...
En fait, les foules ont des instincts conservateurs irré-
ductibles et, comme tous les primitifs, un respect
fétichiste pour les traditions, une horreur inconsciente
des nouveautés capables de modifier leurs conditions
d'existence (1) ».Si l'on veut se faire une idée exacte de la moralité
des foules, on doit prendre en considération le fait que
chez les individus réunis en foule toutes les inhibitions(1) L. c., p. 36. La même tendance à l'exagération, la même facilité
d'aller aux extrêmes et au démesuré caractérisent l'affectivité de l'enfant
et se retrouvent dans la vie de rêve où, grâce à la séparation qui existe,
dans l'inconscient, entre les divers sentiments, une légère contrariété
éprouvée pendant le jour se transforme en une haine mortelle contre la
personne, cause de cette contrariété, de même qu'une légère tentation se
transforme en une impulsion à commettre un acte criminel représenté
dans le rêve. Le Dr Hans Sachs a fait à ce propos la jolie remarque sui-
vante : « Ce que le rêve nous a révélé concernant nos relations avec le
présent (la réalité), nous le recherchons ensuite dans la conscience, et
nous ne devons pas nous étonner si les monstruosités que nous avons
vues à travers le verre grossissant de l'analyse, nous apparaissent
comme de minuscules infusoires » (Traumdeutung, p. 957).S.
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individuelles ont disparu, alors que les instincts cruels,
brutaux, destructifs, survivances des époques primi-
tives, qui dorment au fond de chacun, sont éveillés et
cherchent à se satisfaire. Mais sous l’influence de la sug-
gestion, les foules sont également capables de résigna-
tion, de désintéressement, de dévouement à un idéal.
Alors que l’avantage personnel constitue chez l’indi-
vidu isolé à peu près le seul mobile d’action, il ne
détermine que rarement la conduite des foules. On
peut même parler d’une moralisation de l’individu par
la foule (1). Alors que le niveau intellectuel de la foule
est toujours inférieur à celui de l’individu, son com-
partiment moral peut aussi bien dépasser le niveau
moral de l’individu que descendre bien au-dessous
de ce niveau.Quelques traits de la caractéristique des foules, telles
que la retrace M. Le Bon, montrent à quel point est
justifiée l’identification de l’âme de la foule avec l’âme
des primitifs. Chez les foules, les idées les plus oppo-
sées peuvent coexister, sans se gêner mutuellement,
sans qu’un conflit résulte de leur contradiction logique.
Or, la psychanalyse a montré que tel est également le
cas de l’individu-enfant ou de l’individu névrotique (2).(1) L. c., p. 43.
(2) Chez le petit enfant, par exemple, des attitudes affectives ambi-
valentes à l’égard des personnes les plus proches peuvent exister pen-
dant longtemps, sans qu’il en résulte le moindre conflit. Et lorsque
le conflit éclate enfin, il est résolu par le fait que l’enfant change d’ob-
jet, qu’il déplace un des sentiments de son ambivalence sur un objet
de substitution. Même en étudiant l’évolution d’une névrose chez l’a-
dulte, on constate souvent qu’un sentiment réprimé peut persister
pendant longtemps dans des rêves inconscients ou même conscients
(dont le contenu se trouve naturellement de ce fait en opposition avec
une tendance dominante), sans qu’il résulte de cette contradiction
une révolte du moi contre le sentiment réprimé. Le rêve est toléré pen-
dant un temps assez long, jusqu’au moment où, par suite le plus sou-
vent d’une exagération de sa charge affective, un conflit éclate subite-
S.
21
En outre, la foule est éminemment accessible à la
force véritablement magique des mots, qui sont capables
tantôt de provoquer dans l’âme collective les tempêtes
les plus violentes, tantôt de la calmer et de l’apaiser.« La raison et les arguments ne sauraient lutter contre
certains mots et certaines formules. On les prononce
avec recueillement devant les foules ; et, tout aussitôt,
les visages deviennent respectueux et les fronts s’in-
clinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de
la nature, des puissances surnaturelles (1) ». Il suffit de
penser à ce propos au tabou des noms chez les primi-
tifs, aux forces magiques qui, dans leur esprit, se rat-
tachent aux noms et aux mots (2).Et enfin : les foules n’ont jamais connu la soif de
la vérité. Elles demandent des illusions auxquelles
elles ne peuvent pas renoncer. Elles donnent toujours
la préférence à l’irréel sur le réel ; l’irréel agit sur elles
avec la même force que le réel. Elles ont une visible
tendance à ne pas faire des distinctions entre l’un et
l’autre.Nous avons vu le rôle que cette prédominance de la
vie imaginative et des illusions nourries par les désirs
insatisfaits joue dans la détermination des névroses.ment entre lui et le moi, avec toutes les conséquences qu’il comporte.
A mesure que l’enfant, en se développant, se rapproche de l’âge adulte
et mûr, sa personnalité devient de plus en plus intégrée, c’est-à-dire que
ses diverses tendances et aspirations, qui jusqu’alors s’étaient dévelop-
pées indépendamment les unes des autres, se réunissent et se fusionnent.
Nous connaissons déjà un processus analogue dans le domaine de la vie
sexuelle, où toutes les tendances sexuelles finissent par converger, de
façon à former ce que nous appelons l’organisation sexuelle (Drei Abhand-
lungen zur Sexualtheorie, 1905). Mais que l’unification du moi soit su-
jette aux mêmes troubles que ceux qui s’opposent à l’unification de la
libido, c’est ce que nous prouvent de nombreux exemples bien connus,
comme ceux de savants restés croyants, etc.(1) L. c., p. 85.
(2) Voir Totem et Tabou.
S.
22
Nous avons trouvé que pour le névrotique la seule
réalité ayant de la valeur est de la réalité psychique, et
non la réalité objective, la réalité de tout le monde. Un
symptôme hystérique est fondé sur un élément imagi-
naire, au lieu de reproduire un événement de la réalité,
un sentiment de culpabilité obsédant repose sur le fait
d’un projet malveillant qui n’a jamais reçu un com-
mencement d’exécution. Comme dans le rêve et dans
l’hypnose, l’épreuve par la réalité ne résiste pas, dans
l’activité psychique des foules, à la force des désirs sur-
chargés d’affectivité.Ce que M. Le Bon dit des meneurs des foules est
moins satisfaisant et laisse moins bien entrevoir les
lois qui régissent ce phénomène. Toutes les fois, pense-
t-il, que des êtres vivants, plus ou moins nombreux, se
trouvent réunis, qu’il s’agisse d’un troupeau animal
ou d’une foule humaine, ils se mettent aussitôt instinc-
tivement sous l’autorité d’un chef. La foule est un
troupeau docile, incapable de vivre sans un maître.
Elle a une telle soif d’obéir qu’elle se soumet instinc-
tivement à celui qui s’érige en son chef.Mais si la foule a besoin d’un chef, encore faut-il que
celui-ci possède certaines aptitudes personnelles. Il
doit être lui-même fasciné par une profonde croyance
(en une idée) pour pouvoir faire naître la foi chez la
foule : il doit posséder une volonté puissante, impé-
rieuse, susceptible d’animer la foule qui, elle, est
dépourvue de volonté. M. Le Bon parle ensuite des
différentes catégories de meneurs et des moyens par
lesquels ils agissent sur la foule. En dernière analyse,
il voit la cause de l’influence des meneurs dans les
idées par lesquelles ils sont eux-mêmes fascinés.A ces idées, de même qu’aux meneurs, il attribue
S.
23
en outre une puissance mystérieuse et irrésistible qu’il
appelle « prestige ». « Le prestige est… une sorte
de fascination qu’exerce sur notre esprit un individu,
une œuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse
toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d’é-
tonnement et de respect. Les sentiments alors provo-
qués sont inexplicables, comme tous les sentiments,
mais probablement du même ordre que la suggestion
subie par un sujet magnétisé (1). »Il distingue un prestige acquis ou artificiel et un
prestige personnel. Le premier est conféré aux per-
sonnes par leur nom, leur richesse, leur honorabilité,
aux doctrines et aux œuvres d’art par la tradition.
Comme il a dans tous les cas sa source dans le passé,
il ne nous aide guère à comprendre la nature de cette
mystérieuse influence. Le prestige personnel n’est
l’apanage que de rares personnes qui, de ce fait même,
s’imposent en chefs et se font obéir comme par magie.
Mais quel que soit le prestige, il dépend du succès
et disparaît à la suite d’insuccès répétés.On ne peut s’empêcher de trouver que ce que
M. Le Bon dit du rôle des meneurs et de la nature du
prestige ne s’accorde pas tout à fait avec sa peinture
si brillante de l’âme collective.(1) L. c., p, 109,
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