S.
CHAPITRE XII
Quelques considérations supplémentaires.
Au cours de notre recherche que nous prions le
lecteur de considérer comme provisoirement termi-
née, nous avons vu s’ouvrir devant nous plusieurs
perspectives qui sollicitaient notre attention. Mais
nous n’avons pu répondre à ces sollicitations, malgré
les promesses de découvertes intéressantes et de points
de vue féconds. Nous nous bornerons, dans ce cha-
pitre final, à reprendre quelques-uns seulement des
points que nous avons été obligés de négliger dans
les chapitres précédents.A. – La distinction entre l’identification du moi
et la substitution d’un objet à l’idéal du moi trouve
une intéressante illustration dans les deux grandes
foules artificielles que nous avons étudiées précédem-
ment : l’Armée et l’Église chrétienne.Il est évident que le supérieur, c’est-à-dire, à pro-
prement parler, le chef de l’armée sert aux soldats
d’idéal, alors que le lien qui existe entre les soldats
est celui de l’identification, dont chacun déduit les
obligations de la camaraderie et celles des services et
de l’assistance réciproques. Un soldat se rendrait, au
contraire, ridicule, s’il voulait s’identifier avec sonS.
102
chef. Et ce n’est pas sans raison que, dans le camp de
Wallenstein, le chasseur se moque du maréchal des
logis en lui disant :« Wie er räuspert und wie er spuckt,
Das habt ihr ihm glücklich abgeguckt ! (1) »Il en est autrement dans l’Eglise catholique. Chaque
chrétien aime le Christ comme son idéal et est lié aux
autres chrétiens par l’identification. Mais l’Eglise exige
de lui davantage. Il doit, d’une part, s’identifier avec
le Christ et, d’autre part, aimer les autres chrétiens
comme le Christ les a aimés. L’Eglise exige donc que
la situation libidineuse créée par la formation col-
lective soit complétée dans deux directions. D’un côté,
l’identification doit compléter l’amour ; d’un autre
côté, l’amour doit venir compléter l’identification. Ce
double complément dépasse manifestement la cons-
titution de la foule. On peut être un bon chrétien, sans
jamais avoir l’idée de se mettre à la place du Christ et
d’étendre, comme il l’a fait, son amour sur tous les
hommes. L’homme faible ne peut pas avoir la pré-
tention de s’élever à la grandeur d’âme et à la force
d’amour du Christ. Mais c’est en entretenant et en
favorisant cette prétention que le christianisme cher-
chait à obtenir une morale plus élevée.B. — Nous avons dit qu’il était possible de détermi-
ner, dans le développement psychique de l’humanité,
le moment où la psychologie individuelle s’est déta-
chée de la psychologie collective, où l’individu a acquis
une certaine indépendance par rapport à la foule (2).(1) « Vous l’imitez presque dans sa manière de tousser et de s’agiter. »
(2) Les considérations qui suivent résultent d’un échange d’idées avec
M. Rank.S.
103
Revenons rapidement sur le mythe scientifique rela-
tif au père de la horde primitive. Ce père a été élevé
plus tard à la dignité de Créateur du monde, et cela
avec raison, car c'est lui qui a engendré tous les fils
dont se composait la première foule. Il était pour
chacun d'eux l'idéal, à la fois redouté et adoré, la
source de la notion ultérieure de tabou. Cette majorité
s'associa un jour, tua le père et le morcela. Aucun
membre de la foule victorieuse n'a pu prendre sa place
ou, si quelqu'un le faisait, il voyait s'élever contre lui
la même hostilité, suivie de luttes et de meurtres. Et
finalement tous se sont rendu compte qu'ils devaient
renoncer à l'héritage du père. Ils formèrent alors la
communauté fraternelle totémique, dont tous les
membres jouissaient des mêmes droits, étaient liés par
les mêmes prohibitions totémiques, devaient garder
le souvenir du meurtre et expier leur crime. Mais le
mécontentement de l'ordre de choses réalisé persista
et devint la source de développements nouveaux. Peu à
peu, les membres de la foule fraternelle furent ame-
nés au rétablissement de l'ordre ancien sur un plan
nouveau : l'homme devint le nouveau chef, mais chef
de famille, et brisa les privilèges du régime matriarcal
qui s'était instauré après la suppression du père. A
titre de compensation, ce chef a pu alors reconnaître
les divinités maternelles servies par des prêtres ayant
subi la castration, selon l'exemple qu'avait donné le
père de la horde primitive; la nouvelle famille ne fut
cependant que l'ombre de l'ancienne, les pères étaient
nombreux, chacun limité dans ses droits par les droits
des autres.Les privations supportées avec impatience ont pu
alors décider tel ou tel individu à se détacher de laS.
104
masse et à assumer le rôle du père. Celui qui le fit fut
le premier poète épique, et le progrès en question ne
s'est accompli tout d'abord que dans son imagination.
Ce poète a transformé la réalité dans le sens de ses
désirs. Il inventa le mythe héroïque. Était héros celui
qui a été le seul à tuer le père, lequel apparaissait encore
dans le mythe comme un monstre totémique. Si le père
a été le premier idéal du jeune garçon, le héros est
devenu, tel qu'il a été créé par l'imagination du poète,
le premier idéal du moi aspirant à supplanter le père.
L'idée du héros se rattache probablement au plus
jeune des fils, au préféré de la mère que celle-ci avait
préservé de la jalousie du père dont il devenait le suc-
cesseur aux époques de la horde primitive. Dans l'éla-
boration poétique des réalités de ces époques, la
femme, qui n'était que l'enjeu du meurtre, en tant que
source de tentations et objet de convoitises, se trou-
vait probablement transformée en instigatrice et en
complice active de ce méfait.Le mythe attribue au héros seul l'exploit qui ne pou-
vait certainement être que l'œuvre de la horde entière.
Mais, selon la remarque de M. Rank, on retrouve dans
la légende des traces très nettes de la situation réelle
qu'elle défigure. Il y est souvent question d'un héros,
qui est la plupart du temps le plus jeune des fils, ayant
échappé à la cruauté du père, grâce à sa niaiserie qui
l'a fait estimer peu dangereux. Ce héros a une tâche
lourde à remplir, mais il ne peut la mener à bien qu'avec
le concours d'une foule de petits animaux (abeilles,
fourmis). Ces animaux ne seraient que la représen-
tation symbolique des frères de la horde primitive, de
même que dans le symbolisme du rêve insectes et ver-
mine figurent des frères et des sœurs (considérés, avecS.
105
une nuance de mépris, comme des petits enfants). En
outre, on reconnaît facilement dans chacune des tâches
dont parlent le mythe et le conte une représentation
symboliquement substitutive de l'action héroïque.C'est donc par le mythe que l'individu se dégage de
la psychologie collective. Le premier mythe était sûre-
ment d'ordre psychologique : ce fut le mythe du héros.
Le mythe explicatif de la nature ne serait survenu que
plus tard. Le poète, qui a fait ce pas pour se dégager
par l'imagination de la foule, sait cependant, d'après
une autre remarque de M. Rank, y revenir dans la vie
réelle. Car il s'en va à droite et à gauche, pour raconter
à la foule les exploits que son imagination attribue au
héros. Ce héros n'est, au fond, que lui-même. C'est ainsi
qu'il se replonge dans la réalité, tout en élevant ses
auditeurs à la hauteur de son imagination. Mais les
auditeurs, qui connaissent le poète, savent s'identifier
avec le héros dont ils partagent l'attitude, pleine de
désirs irréalisés, à l'égard du père primitif 1).Le mensonge du mythe héroïque culmine dans la
divinisation du héros. Il est possible que le héros divi-
nisé soit antérieur au dieu-père, qu'il annonce le retour
du père primitif sous l'avatar d'une divinité. La succes-
sion chronologique serait donc la suivante : déesse-
mère – héros-dieu-père. Mais c'est seulement avec
l'élévation du père primitif, qui n'a jamais été oublié,
à la dignité divine que la divinité acquiert les traits que
nous lui connaissons encore aujourd'hui 2).1) Cfr. Hans Sachs : Gemeinsame Tagträume. Compte-rendu d'une
communication faite au VIe Congrès psychanalytique à La Haye, 1920,
« Internationale Zeitschr. f. Psychoanal. », VI, 1920.2) Dans cet exposé abrégé, nous avons été obligés de renoncer à
l'appui qu'auraient pu nous fournir les matériaux offerts par la légende,
le mythe, le conte, l'histoire des mœurs, etc.S.
106
G. — Nous avons souvent parlé, au cours de cet
ouvrage, de tendances sexuelles directes et de ten-
dances sexuelles déviées de leur but, et nous espérons
que cette distinction n'a pas soulevé chez le lecteur
trop d'objections. Nous croyons cependant qu'il ne
serait pas inutile d'y revenir avec quelques détails, alors
même que nous nous exposerions à répéter ce que nous
avons déjà dit ailleurs.Le premier et le meilleur exemple de tendances
sexuelles déviées de leur but nous a été offert par l'évo-
lution de la libido chez l'enfant. Tous les sentiments
que l'enfant éprouve pour ses parents et pour les per-
sonnes dont il reçoit les soins subsistent tels quels dans
les désirs par lesquels s'expriment ses tendances
sexuelles. L'enfant exige de ces personnes toutes les
tendresses qu'il connaît, il veut les embrasser, les tou-
cher, les regarder, il est curieux de voir leurs organes
génitaux et d'assister à l'accomplissement de leurs
fonctions les plus intimes, il promet d'épouser sa mère
ou sa bonne, quelle que soit l'idée qu'il se fasse du
mariage, se propose de faire mettre au père un enfant
au monde, etc. L'observation directe et l'examen analy-
tique ultérieur des restes infantiles ne nous laissent
aucun doute sur le lien intime qui existe entre les sen-
timents de tendresse et de jalousie, d'une part, les
intentions sexuelles, d'autre part, et nous montrent à
quel point l'enfant fait de la personne qu'il aime l'objet
de toutes ses tendances sexuelles encore mal l'orientées.Cette première forme que l'amour revêt chez l'enfant
et qui se rattache étroitement à l'Œdipe-complexe su-
bit, on le sait, dès le début de la période de latence, une
poussée de répression. Il n'en reste qu'un attachement
affectif, de tendresse pure, pour les mêmes personnes,S.
107
mais un attachement auquel on ne peut plus appliquer
le qualificatif de « sexuel ». La psychanalyse, qui
éclaire les profondeurs de la vie psychique, n’a pas
de peine à montrer que les attaches sexuelles des
premières années d’enfance subsistent, mais à l’état
refoulé et inconscient. Elle autorise à affirmer que par-
tout où nous nous trouvons en présence d’un sentiment
tendre, celui-ci ne fait que succéder à un attachement
purement « sensuel » à la personne en question ou
est la représentation symbolique (imago) de cet atta-
chement.Certes, il faut un examen spécial pour se rendre
compte si ce courant sexuel antérieur subsiste encore,
dans un cas donné, à l’état refoulé, ou s’il est complè-
tement tari. Ou, pour nous exprimer plus nettement :
il est établi qu’il existe encore, en tant que forme et
possibilité, et qu’il est capable, à chaque instant, par
suite d’une régression, de reprendre le dessus; il s’agit
seulement de savoir, et cela n’est pas toujours possible,
quelle est son efficacité actuelle. Et, à ce propos, on
doit se préserver contre deux sources d’erreur, contre la
Scylla de la sous-estimation de l’inconscient réprimé
et contre la Charybde de la tendance à juger les phé-
nomènes normaux avec le critère que nous appliquons
aux phénomènes pathologiques.A la psychologie qui ne veut pas pénétrer dans
la profondeur de ce qui est réprimé, les attaches affec-
tives, tendres, apparaissent toutefois comme l’expres-
sion de tendances n’ayant pas de caractère sexuel,
alors même qu’elles découlent de tendances qui ont
eu la sexualité pour objet (1).(1) Les sentiments hostiles, qui ont une structure plus compliquée, ne
font pas exception à cette règle.S.
108
Nous sommes en droit d'affirmer que les tendances
dont il s'agit ont été détournées de leurs buts sexuels,
bien qu'il ne soit pas facile de décrire cette déviation du
but conformément aux exigences de la métapsycho-
logie. Il convient de dire toutefois que ces tendances
entravées sont toujours quelque peu nuancées de sexua-
lité : l'homme tendrement disposé, l'ami, l'adorateur
recherche la proximité corporelle et la vue de la per-
sonne aimée, mais d'un amour qui n'est plus que
« paulinien ». Nous pouvons, si nous le voulons,
voir dans cette déviation du but un commencement
de sublimation des tendances sexuelles ou reculer
encore davantage les limites de celles-ci. Au point
de vue fonctionnel, les tendances sexuelles entravées
ont un grand avantage sur les non-entravées. N'étant
pas susceptibles d'une satisfaction complète, elles
se montrent particulièrement capables de créer des
attaches durables, alors que les tendances sexuelles di-
rectes subissent, après chaque satisfaction, une grande
baisse de niveau, et dans l'intervalle qui s'écoule entre
cette baisse de niveau et une nouvelle accumulation de
libido sexuelle, l'objet auquel on était attaché anté-
rieurement peut être remplacé par un autre. Les ten-
dances entravées peuvent se mélanger dans toutes les
proportions possibles avec les non-entravées, subir une
nouvelle transformation en celles-ci, après avoir été
produites par elles.On sait avec quelle facilité les relations affectives de
nature amicale, fondées sur la reconnaissance et l'ad-
miration, se transforment, surtout chez les femmes, en
désirs érotiques : telles les relations entre maîtres et
élèves, entre artistes et admiratrices enthousiastes.La naissance même de ces attaches affectives, nulle-
S.
109
ment intentionnelles au début, ouvre directement une
porte d’entrée aux convoitises sexuelles. Dans la Piété
du comte de Zinzendorf, Pfister a montré par un
exemple frappant, et qui est sans doute loin d’être isolé,
avec quelle facilité une intense attache religieuse se
transforme en une ardente convoitise sexuelle. D’autre
part, la transformation de tendances sexuelles directes,
en elles-mêmes éphémères, en attachements durables,
de tendresse pure, est un fait courant, et c’est sur
cette transformation que repose en grande partie la
consolidation de mariages conclus sous les auspices
d’un amour passionné.Nous ne serons naturellement pas étonnés d’ap-
prendre que les tendances sexuelles entravées résultent
de tendances sexuelles directes, lorsque des obstacles
extérieurs ou intérieurs s’opposent à la réalisation des
buts sexuels. Le refoulement qui s’effectue pendant la
période de latence constitue un de ces obstacles inté-
rieurs, ou devenus intérieurs. Pour ce qui est du père
de la horde primitive, nous avons admis que son into-
lérance condamnait tous ses fils à l’abstinence sexuelle
et leur imposait des attaches entravées dans leur but,
alors qu’il se réservait à lui seul la libre jouissance
sexuelle et l’indépendance de toute attache. Toutes les
attaches sur lesquelles repose la foule découlent de
tendances entravées. Mais avec cela nous abordons un
nouveau sujet, celui relatif aux rapports entre les ten-
dances sexuelles directes et la formation collective.D. – Ces dernières remarques nous permettent déjà
d’entrevoir en quoi les tendances sexuelles directes
sont défavorables à la formation collective. Il y a bien
eu, au cours de l’évolution de la famille, une phase deS.
110
rapports sexuels collectifs (mariage de groupe), mais
plus l’amour sexuel acquérait d’importance pour l’indi-
vidu, plus celui-ci devenait capable d’être amoureux,
et plus il tendait vers la limitation de l’amour à deux
personnes – una cum uno – que semble imposer la
nature même du but sexuel. Les tendances polyga-
miques devaient se contenter du remplacement suc-
cessif d’un objet d’amour par un autre.Les deux personnes réunies en vue de la satisfaction
sexuelle constituent, par leur recherche de la solitude,
une démonstration vivante contre l’instinct grégaire,
contre le sentiment collectif. Plus elles sont amou-
reuses, et plus elles se suffisent. Leurs efforts de se
soustraire à l’influence de la foule se manifestent sous
la forme d’un sentiment de honte. Les émotions extrê-
mement violentes, suscitées par la jalousie, servent à
protéger l’objet du choix sexuel contre le préjudice
pouvant résulter pour lui d’une attache collective.
C’est seulement dans les cas où la tendresse, c’est-à-
dire le facteur personnel du rapport amoureux, s’efface
complètement devant le facteur sensuel, que deviennent
possibles des relations amoureuses étalées en public
ou, comme dans l’orgie, des actes sexuels, simultanés à
l’intérieur d’un groupe. Mais par là-même s’effectue
une régression vers un état antérieur des rapports
sexuels, dans lequel l’amour proprement dit ne joue
encore aucun rôle, tous les objets sexuels étant consi-
dérés comme ayant une valeur égale, à peu près dans
le sens de ce mot méchant de Bernard Shaw : « Etre
amoureux signifie exagérer démesurément la diffé-
rence entre une femme et une autre. »De nombreux faits semblent témoigner en faveur de
l’apparition assez tardive de l’amour dans les relationsS.
111
sexuelles entre homme et femme, et il en résulterait
que l’opposition entre l’amour sexuel et l’attachement
collectif est, lui aussi, tardif. Or, à première vue, cette
supposition est de nature à paraître inconciliable avec
notre mythe de la famille primitive. N’est-ce pas par
l’amour pour les mères et les sœurs que la bande des
frères a été poussée au meurtre du père et n’est-il pas
difficile de se représenter cet amour autrement que
comme un amour primitif, entier, c’est-à-dire un
mélange intime d’amour tendre et d’amour sensuel ?
Mais en y réfléchissant de près, on ne manque pas de
constater que cette objection n’est, au fond, qu’une
confirmation. Parmi les réactions provoquées par le
meurtre du père, figure l’institution de l’exogamie
totémique, c’est-à-dire la prohibition de tout rapport
sexuel avec les femmes de la famille, tendrement
aimées depuis l’enfance. Une scission a été ainsi
opérée entre le côté tendre et le côté sexuel de
l’amour masculin, scission dont les effets se font encore
sentir de nos jours (1). Par suite de cette exogamie,
l’homme s’est trouvé obligé de satisfaire ses besoins
sexuels avec des femmes étrangères qui ne lui inspi-
raient aucun sentiment d’amour et de tendresse.Dans les grandes foules artificielles, telles que
l’Eglise et l’Armée, il n’y a pas place pour la femme, en
tant qu’objet sexuel. Les rapports amoureux entre
homme et femme restent en dehors de ces organi-
sations. Même dans les foules composées d’hommes
et de femmes, les différences sexuelles ne jouent
aucun rôle. Il n’y a pas lieu de demander si la libido
qui maintient la cohésion des foules est de nature(1) Cfr. Ueber die allgemeinste Erniedrigung des Liebeslebens, 1912.
« Sammlung Kleiner Schriften zur Neurosenlehre », 4e série.S.
112
homosexuelle ou hétérosexuelle, car la foule n'est
pas différenciée d'après les sexes et fait, plus particu-
lièrement, abstraction des buts qui président à l'or-
ganisation génitale.Les tendances sexuelles directes gardent un certain
caractère d'individualité, même chez l'individu absorbé
dans la masse. Lorsque cette individualité dépasse un
certain degré, la formation collective est menacée de
désagrégation. L'Eglise catholique a les meilleures
raisons de recommander le célibat à ses fidèles et de
l'imposer à ses prêtres, mais l'amour a souvent poussé
même des ecclésiastiques à sortir de l'Eglise. L'amour
de la femme rompt les liens collectifs créés par la race,
s'élève au-dessus des différences nationales et des hié-
rarchies sociales, et ce faisant, il contribue dans une
grande mesure aux progrès de la culture. Il paraît
certain que l'amour homosexuel s'accommode plus faci-
lement des liens collectifs, même là où il apparaît
comme une tendance sexuelle non entravée: fait remar-
quable, dont l'explication nous entraînerait trop loin.L'examen psychanalytique des névroses nous a
montré que leurs symptômes découlent de tendances
sexuelles directes refoulées, mais demeurées actives.On peut compléter cette formule, en ajoutant : ces
symptômes peuvent encore découler de tendances en-
travées, mais entravées d'une façon incomplète ou
rendant possible le retour au but sexuel réprimé. C'est
ce qui explique pourquoi la névrose rend asocial,
creuse un fossé entre l'individu qui en est atteint et les
formations collectives dont il faisait habituellement
partie. On peut dire que la névrose est pour la foule
un facteur de décomposition, au même degré que
l'amour. Aussi voit-on en revanche que toutes les foisS.
113
que se manifeste une forte tendance aux formations
collectives, les névroses s’atténuent et peuvent même
disparaître provisoirement. On a d’ailleurs essayé,
et avec raison, d’utiliser cette opposition entre la
névrose et la formation collective dans un but théra-
peutique. Celui-là même qui ne regrette pas la dispa-
rition des illusions religieuses dans le monde civilisé
moderne conviendra que tant que ces illusions étaient
assez fortes, elles constituaient pour ceux qui vivaient
sous leur domination la meilleure protection contre les
névroses. Il n’est de même pas difficile de reconnaître
dans toutes les adhésions à des sectes ou communautés
mystico-religieuses ou philosophico-mystiques l’ex-
pression d’une recherche de remède indirect contre
toutes sortes de névroses. Tout cela se rattache à
l’opposition entre tendances sexuelles directes et ten-
dances sexuelles entravées.Abandonné à lui-même, le névrotique est obligé de
substituer ses formations symptomatiques aux grandes
formations collectives dont il est exclu. Il se crée son
propre monde imaginaire, sa propre religion, son sys-
tème chimérique et reproduit aussi les institutions de
l’humanité sous un aspect défiguré qui trahit la puis-
sante contribution qu’apportent à ce travail les ten-
dances sexuelles directes 1).E. — Avant de terminer, dressons, en nous plaçant
au point de vue de la théorie de la libido, un tableau
comparatif des différents états dont nous venons de
nous occuper : état amoureux, hypnose, formation col-
lective et névrose.L’état amoureux repose sur la coexistence de ten-
1) Voir Totem et Tabou, chap. II (fin) : Tabou et ambivalence.
PSYCHOLOGIE COLLECTIVE
S.
114
dances sexuelles directes et de tendances sexuelles
déviées du but, l’objet attirant sur lui une partie de la
libido narcissique du moi. Cet état est limité au moi et
à l’objet.L’hypnose ressemble à l’état amoureux par le fait
qu’elle est également limitée au moi et à l’objet, mais
elle repose principalement sur des tendances sexuelles
entravées et met l’objet à la place de l’idéal du moi.Dans la foule ce processus subit une amplification ;
la foule ressemble à l’état hypnotique par la nature des
instincts qui en assurent la cohésion et par la substitu-
tion de l’objet à l’idéal du moi ; mais, dans la foule,
s’ajoute à tous ces traits l’identification de chaque indi-
vidu avec tous les autres, identification qui, primitive-
ment, a peut-être été rendue possible, grâce à la même
attitude à l’égard de l’objet.Ces deux derniers états, l’hypnose et la formation
collective, sont des survivances héréditaires de la phi-
logénie de la libido humaine, l’hypnose ayant subsisté
comme prédisposition, la foule comme survivance
directe. La substitution des tendances sexuelles entra-
vées ou directes favorise dans ces deux états la sépara-
tion entre le moi et l’idéal du moi, séparation qui a
déjà commencé dans l’état amoureux.La névrose se détache de cette série. Elle repose, elle
aussi, sur une particularité de l’évolution de la libido
humaine, sur ce qu’on peut appeler la double articula-
tion de la fonction sexuelle directe, caractère que la
période de latence vient interrompre (1). Elle partage,
pour autant, avec l’hypnose et la formation collective,
le caractère régressif qui est absent dans l’état amou-
(1) Voir Sexualtheorie, 4e édition 1920, p. 96.
S.
115
reux. Elle se produit toutes les fois que le passage de
buts sexuels directs à des buts sexuels entravés n’a pas
pu s’effectuer complètement, et elle correspond à un
conflit entre les tendances qui, absorbées, assimilées
par le moi, ont effectué cette évolution, et des frac-
tions ou fragments de ces mêmes tendances qui, fai-
sant partie de l’inconscient refoulé, exigent, tout
comme des sentiments et des désirs complètement
refoulés, leur satisfaction directe. La névrose possède
un contenu extrêmement riche, puisqu’elle embrasse,
d’une part, tous les rapports possibles entre le moi et
l’objet, aussi bien ceux dans lesquels l’objet est main-
tenu que ceux dans lesquels il est abandonné ou érigé
dans le moi lui-même, et d’autre part les rapports
naissant des conflits entre le moi et l’idéal du moi.
S.
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿¿
You are here
Psychologie collective et analyse du moi1921-001/1924.fr
1921-001/1924.fr/12