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    CHAPITRE X

    La foule et la horde primitive.


    En 1917, j’ai adopté l’hypothèse de Ch. Darwin,
    d’après laquelle la forme primitive de la société humaine
    aurait été représentée par une horde soumise à la domi-
    nation absolue d’un mâle puissant. J’ai essayé alors de
    montrer que les destinées de cette horde ont laissé des
    traces ineffaçables dans l’histoire héréditaire de l’huma-
    nité et, surtout, que l’évolution du totémisme, qui
    englobe les débuts de la religion, de la morale et de la
    différenciation sociale, se trouve en rapport avec la
    suppression violente du chef et avec le remplacement
    de la horde paternelle par une communauté frater-
    nelle (1). Il est vrai que ceci n’est qu’une hypothèse,
    comme tant d’autres par lesquelles les historiens de
    l’humanité primitive cherchent à éclairer la préhis-
    toire : une just so story, selon l’expression d’un de mes
    aimables critiques anglais (Kroeger). Mais j’estime
    qu’une hypothèse n’est pas à dédaigner, lorsque,
    comme celle-ci, elle se prête à l’explication et à la
    synthèse de faits appartenant à des domaines de plus
    en plus éloignés.

    Or, nous retrouvons dans les foules humaines ce

    (1) Totem et Tabou, 2e éd., Payot, Paris.

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    tableau que nous connaissons déjà et qui n’est autre que
    celui de la horde primitive : un individu doué d’une
    puissance extraordinaire et dominant une foule de com-
    pagnons égaux. La psychologie de cette foule, telle que
    nous la connaissons d’après les descriptions si souvent
    mentionnées, à savoir la disparition de la personnalité
    consciente, l’orientation des idées et des sentiments
    de tous dans une seule et même direction, la prédomi-
    nance de l’affectivité et de la vie psychique incons-
    ciente, la tendance à la réalisation immédiate des inten-
    tions qui peuvent surgir, cette psychologie, disons-
    nous, correspond à une régression vers une activité
    psychique primitive, telle qu’elle existe précisément
    dans la horde primitive.
     

    [La caractéristique générale des hommes, telle que
    nous l’avons décrite précédemment, s’applique plus
    particulièrement à la horde primitive. La volonté de
    l’individu était trop faible pour se risquer à l’action.
    Les impulsions collectives étaient alors les seules
    impulsions possibles ; la volonté individuelle n’existait
    pas. La représentation n’osait pas se transformer en
    volonté, lorsqu’elle ne se sentait pas renforcée par la
    perception de sa diffusion générale. Cette faiblesse des
    représentations trouve son explication dans la force
    du lien affectif qui rattachait chacun à tous ses sem-
    blables ; mais l’uniformité des conditions de la vie et
    l’absence de propriété privée ont également contribué
    à produire ce conformisme des actes psychiques. Même
    les besoins d’excrétion admettent, comme cela se voit
    encore au jourd’hui chez les enfants et les soldats, une
    satisfaction en commun. La seule exception est consti-
    tuée par l’acte sexuel pendant lequel la présence d’une
    troisième personne est tout au moins superflue, cette
     

  • S.

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    personne étant, dans les cas extrêmes, condamnée à une
    attente pénible. Pour ce qui est de la réaction du
    besoin sexuel (de la satisfaction génitale) à la grégarité,
    voir plus loin].

    La foule nous apparaît ainsi comme une résurrec-
    tion de la horde primitive. De même que l’homme
    primitif survit virtuellement dans chaque individu,
    de même toute foule humaine est capable de recons-
    tituer la horde primitive. Nous devons en conclure
    que la psychologie collective est la plus ancienne
    psychologie humaine ; les éléments qui, isolés de
    tout ce qui se rapporte à la foule, nous ont servi à
    constituer la psychologie individuelle, ne se sont dif-
    férenciés de la vieille psychologie collective qu’as-
    sez tard, progressivement et d’une manière qui, de
    nos jours encore est très partielle. Nous allons essayer
    encore d’indiquer le point de départ de cette évo-
    lution.

    Une première réflexion qui nous vient à l’esprit,
    montre sur quel point l’affirmation que nous venons
    de formuler exige une correction. Nous devons no-
    tamment admettre que la psychologie individuelle
    est plutôt aussi ancienne que la psychologie collec-
    tive, car, d’après ce que nous savons, il a dû y avoir
    dès le commencement deux psychologies, celle des
    individus composant la masse et celle du père, du
    chef, du meneur. Les individus de la foule étaient
    aussi liés les uns aux autres qu’ils le sont aujour-
    d’hui, mais le père de la horde primitive était libre.
    Même à l’état isolé, ses actes intellectuels étaient
    forts et indépendants, sa volonté n’avait pas besoin
    d’être renforcée par celle des autres. Il semble donc
    logique de conclure que son moi n’était pas trop limité

  • S.

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    par des attaches libidineuses, qu'il n'aimait personne
    en dehors de lui et qu'il n'estimait les autres que
    pour autant qu'ils servaient à la satisfaction de ses
    besoins. Son moi ne s'abandonnait pas outre mesure
    aux objets.

    A l'aube de l'histoire humaine il représentait ce sur-
    homme dont Nietzsche n'attendait la venue que dans
    un avenir éloigné. Aujourd'hui encore, les individus
    composant une foule ont besoin de savoir que le chef
    les aime d'un amour juste et égal, mais le chef lui-
    même n'a besoin d'aimer personne, il est doué d'une
    nature de maître, son narcissisme est absolu, mais il
    est plein d'assurance et indépendant. Nous savons que
    l'amour endigue le narcissisme, et il nous serait facile
    de montrer que par cette action il contribue au progrès
    de la civilisation.

    Le père de la horde primitive n'était pas encore
    immortel, comme il l'est devenu plus tard, par suite
    de sa divinisation. Lorsqu'il mourait, il fallait le rem-
    placer, et sa succession était probablement assumée
    par le plus jeune de ses fils qui était jusqu'alors un
    simple individu de la foule, comme tous les autres. Il
    doit être possible de transformer la psychologie collec-
    tive en psychologie individuelle, de trouver les condi-
    tions dans lesquelles cette transformation est suscep-
    tible de s'effectuer, de même qu'il est possible, chez
    les abeilles, de faire produire d'une larve, en cas de
    besoin, une reine à la place d'une ouvrière. On ne peut
    ici imaginer que la situation suivante : le père primi-
    tif empêchait ses fils de satisfaire leurs tendances
    sexuelles directes; il leur imposait l'abstinence, ce
    qui eut pour conséquence, à titre de dérivation, l'éta-
    blissement de liens affectifs qui les rattachaient à

  • S.

    87

    lui-même et les uns aux autres. Il les a, pour ainsi
    dire, introduits de force dans la psychologie collective.
    Ce sont sa jalousie sexuelle et son intolérance qui
    ont, en dernière analyse, créé la psychologie collec-
    tive (1).

    Devant celui qui devenait son successeur s’ouvrait la
    possibilité de la satisfaction sexuelle, ce qui avait pour
    effet l’affirmation de sa psychologie individuelle en
    face de la psychologie collective. La fixation de sa
    libido sur une femme, la possibilité de satisfaire im-
    médiatement et sans délai ses besoins sexuels dimi-
    nuaient l’importance des tendances déviées du but
    sexuel et augmentaient d’autant le degré du narcis-
    sisme. Nous reviendrons d’ailleurs, dans le dernier
    chapitre de cet ouvrage, sur les rapports entre l’amour
    et la formation du caractère.

    Relevons encore les rapports très instructifs qui
    existent entre la constitution de la horde primitive et
    l’organisation qui maintient et assure la cohésion d’une
    foule artificielle. Nous avons vu que l’armée et l’Eglise
    reposent sur l’illusion ou, si l’on aime mieux, sur la
    représentation d’un chef aimant tous ses subordonnés
    d’un amour juste et égal. Mais ce n’est là qu’une trans-
    formation idéaliste des conditions existant dans la horde
    primitive, dans laquelle tous les fils se savent égale-
    ment persécutés par le père qui leur inspire à tous la
    même crainte. Déjà la forme suivante de la société
    humaine, le clan totémique, repose sur cette transfor-
    mation qui, à son tour, forme la base de tous les devoirs
    sociaux. La force irrésistible de la famille, comme for-

    (1) On peut également admettre que les fils, chassés et séparés du
    père, ont franchi l’étape de l’identification et s’étant élevés à l’amour
    homosexuel ont conquis la liberté qui leur a permis de tuer le père.

  • S.

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    mation collective naturelle, vient précisément de cette
    croyance, justifiée par les faits, en un amour égal du
    père pour tous ses enfants.

    Mais le rapprochement entre la foule et la horde pri-
    mitive est de nature à nous fournir des enseignements
    plus intéressants encore. Il doit projeter une lumière
    sur ce qui reste encore d’incompris, de mystérieux dans
    la formation collective, bref sur tous les faits que nous
    désignons sous les noms mystérieux d’hypnotisme et de
    suggestion. Rappelons-nous que l’hypnose renferme
    quelque chose de directement inquiétant ; et cet élé-
    ment inquiétant ne peut lui venir que du fait de la
    répression de sentiments, désirs et tendances anciens
    et familiers 1). Rappelons-nous également que l’hyp-
    nose est un état induit. L’hypnotiseur se prétend en
    possession d’une force mystérieuse ou, ce qui revient
    au même, le sujet attribue à l’hypnotiseur une force
    mystérieuse qui paralyse sa volonté. Cette force mys-
    térieuse, à laquelle on donne encore communément le
    nom de magnétisme animal, doit être la même que
    celle qui constitue pour les primitifs la source du tabou ;
    c’est la force même qui émane des rois et des chefs
    et qui met en danger ceux qui les approchent (Mana).
    Comment l’hypnotiseur, qui possède cette force, la
    manifeste-t-il? En ordonnant à la personne de le re-
    garder dans les yeux : il hypnotise d’une façon typique
    par le regard. Mais c’est précisément l’aspect du chef
    qui est pour le primitif plein de dangers et insuppor-
    table, de même que plus tard le mortel ne supporte
    pas sans danger l’aspect de la divinité. Moïse est obligé
    de servir d’intermédiaire entre son peuple et Jéhova.

    1) Das Unheimliche, « Imago », V, 1919.

  • S.

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    parce que son peuple ne pouvait pas supporter la
    vue de Dieu; et lorsqu’il revient du Sinaï, son visage
    rayonne, parce que, comme chez le médiateur des pri-
    mitifs (1), une partie de la « Mana » s’est fixée sur lui.

    On peut toutefois provoquer l’hypnose d’une autre
    manière encore, en faisant fixer au sujet un objet bril-
    lant ou en produisant en sa présence un bruit mono-
    tone. Mais c’est un procédé contestable et qui a donné
    lieu à pas mal de théories physiologiques insuffisantes
    et même erronées. En réalité, ce procédé ne sert qu’à
    détourner et à fixer l’attention consciente. C’est comme
    si l’hypnotiseur disait au sujet: « Maintenant ne vous
    occupez que de ma personne, le reste du monde est dé-
    pourvu de tout intérêt ». Il est certain que ce discours,
    s’il était réellement prononcé, serait inefficace au point
    de vue technique, car il ne ferait qu’arracher le sujet
    à son attitude inconsciente et le pousser à la contra-
    diction consciente. Mais pendant que l’hypnotiseur évite
    d’attirer sur ses intentions la pensée consciente du
    sujet et que celui-ci se plonge dans une attitude au
    cours de laquelle le monde doit lui apparaître comme
    dépourvu d’intérêt, toute son attention se trouve, sans
    qu’il s’en rende compte, concentrée sur l’hypnotiseur
    et il s’établit entre celui-ci et le sujet une attitude de
    rapport, de transfert. Les méthodes d’hypnotisation
    indirectes ont donc pour effet, comme tant de procédés
    techniques qui président aux calembours et aux bons
    mots, d’empêcher certaines dissociations de l’énergie
    psychique, susceptibles de troubler l’évolution du pro-
    cessus inconscient, et elles aboutissent finalement au
    même résultat que les influences directes exercées par

    (1) Voir Totem et Tabou et les sources qui y sont citées.

  • S.

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    la fixation d’objets brillants ou par les « passes (1) ».
    M. Ferenczi a raison de dire qu’en adressant au sujet
    l’ordre de dormir, qui sert d’introduction à l’hypnose,
    l’hypnotiseur prend, aux yeux de celui-là, la place des
    parents. Il croit pouvoir distinguer deux variétés d’hyp-
    nose : celle qui résulte d’une suggestion apaisante,
    comme accompagnée de caresses, et celle qui est pro-
    duite par un ordre menaçant. La première serait l’hyp-
    nose maternelle, la dernière l’hypnose paternelle (2).
    D’autre part, l’ordre de dormir, destiné à provoquer
    l’hypnose, n’est en somme que l’ordre de détacher son
    intérêt du monde extérieur, pour le concentrer tout
    entier sur la personne de l’hypnotiseur : c’est d’ailleurs
    ainsi que le comprend le sujet lui-même, puisque dans
    ce détachement de l’intérêt des objets et faits du monde
    extérieur réside la caractéristique psychologique du
    sommeil, et c’est sur lui que repose l’affinité entre le
    sommeil véritable et l’état hypnotique.

    C’est ainsi que, par ses procédés, l’hypnotiseur
    éveille chez le sujet une partie de son héritage ar-
    chaïque qui s’est déjà manifesté dans l’attitude à l’égard
    des parents et surtout dans l’idée qu’on se faisait du

    (1) Le fait que la personne a son attention inconsciente concentrée sur
    l’hypnotiseur, alors que sa conscience est occupée par des perceptions
    indifférentes ou dépourvues d’intérêt, trouve son pendant dans les cons-
    tations faites au cours de traitements psychanalytiques et qui méritent
    d’être mentionnées ici. Il arrive au moins une fois au cours d’une analyse
    que le malade affirme avec insistance qu’aucune idée ne lui vient plus à
    l’esprit. Ses associations libres sont bloquées et les impulsions qui les
    mettent ordinairement en marche restent inefficaces. Mais si on le presse,
    le malade finit par avouer qu’il pense au paysage qu’il voit à travers la
    fenêtre du cabinet de consultation, au tapis qui couvre le mur ou au
    lustre qui descend du plafond. On constate ainsi qu’il commence à subir
    le transfert, qu’il est encore absorbé par des idées inconscientes se rap-
    portant au médecin, et ses idées cessent d’être bloquées dès qu’on lui a
    donné l’explication de son état.

    (2) Introjection und Uebertragung, « Jahrbuch der Psychoanalyse »,
    I, 1909.

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    91

    père : celle d'une personnalité toute-puissante et dan-
    gereuse, à l'égard de laquelle on ne pouvait se compor-
    ter que d'une manière passive et masochiste, devant
    laquelle on devait renoncer complètement à sa volonté
    propre et dont on ne pouvait aborder le regard sans
    faire preuve d'une coupable audace. C'est ainsi seule-
    ment que nous pouvons nous représenter l'attitude de
    l'individu de la horde primitive à l'égard du père de
    la horde. Ainsi que nous le savons par d'autres réac-
    tions, l'aptitude à revivre ces situations archaïques
    varie de degré d'un individu à l'autre. Le sujet est
    cependant capable de conserver une connaissance
    vague qu'au fond l'hypnose n'est qu'un jeu, qu'une
    reviviscence illusoire de ces impressions anciennes,
    ce qui suffit à l'armer d'une résistance suffisante contre
    les conséquences trop graves de la suppression hyp-
    notique de la volonté.

    C'est ainsi que ce qu'il y a d'inquiétant, de troublant,
    de coercitif dans le caractère des formations collectives,
    tel qu'il se révèle dans leurs manifestations suggestives,
    peut être expliqué avec raison par l'affinité qui existe
    entre la foule et la horde primitive, celle-là ayant sa
    source dans celle-ci. Le meneur de la foule incarne tou-
    jours le père primitif tant redouté, la foule veut tou-
    jours être dominée par une puissance illimitée, elle est
    au plus haut degré avide d'autorité ou, pour nous servir
    de l'expression de M. Le Bon, elle a soif de soumission.
    Le père primitif est l'idéal de la foule qui domine l'in-
    dividu, après avoir pris la place de l'idéal du moi.
    L'hypnose peut à bon droit être désignée comme une
    foule à deux; pour pouvoir s'appliquer à la suggestion,
    cette définition a besoin d'être complétée : dans cette
    foule à deux, il faut que le sujet qui subit la suggestion

  • S.

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    soit animé d’une conviction fondée, non sur la percep-
    tion ou sur le raisonnement, mais sur une attache éro-
    tique (1). »

    (1) Je crois pouvoir attirer l’attention sur le fait que les considérations
    développées dans ce chapitre nous autorisent à remonter de la conception
    de l’hypnose, telle qu’elle a été formulée par Bernheim, à la conception
    ancienne, plus naïve. Bernheim croyait pouvoir déduire tous les phéno-
    mènes hypnotiques de la suggestion, elle-même irréductible. D’après
    nous, la suggestion ne serait qu’une des manifestations de l’état hypno-
    tique ayant sa source dans une prédisposition consciente dont les origines
    remontent à l’histoire primitive de la famille humaine.