Le moi et le soi1923-003/1927.fr
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    CHAPITRE III

    LE MOI ET LE SUPER-MOI (IDÉAL DU MOI)

    Si le moi ne représentait que la partie du soi ayant subi
    des modifications déterminées sous l’influence du système
    des perceptions, autrement dit s’il représentait seulement
    dans le domaine psychique le monde réel extérieur, nous
    nous trouverions en présence d’une situation très simple.
    Mais il y a quelque chose de plus.

    Nous avons exposé ailleurs 1) les raisons qui nous avaient
    décidé à admettre une certaine phase du moi, produit d’une
    différenciation s’étant accomplie au sein de celui-ci, phase à
    laquelle nous avons donné le nom d’idéal du moi ou de
    super-moi. Ces raisons gardent aujourd’hui toute leur
    valeur 2). Or, cette partie du moi présente avec la cons-
    cience des rapports beaucoup moins étroits et fermes que
    celle dont nous nous sommes occupés dans le chapitre précé-
    dent, et c’est là un fait nouveau qui exige un éclaircissement.

    Mais ici nous sommes obligés de faire une digression.

    Nous avons réussi à expliquer la souffrance douloureuse qui
    existe dans la mélancolie 3), en supposant que le moi retrouve

    1)Zur Einführung des Narzissmus; Massenpsychologie und Ich-
    Analyse. (Ce dernier ouvrage fait partie du présent volume, sous le titre :
    Psychologie collective et analyse du moi).

    2)Je me suis seulement trompé, en attribuant à ce super-moi la
    fonction de l’épreuve par la réalité. Que cette fonction appartienne, non
    au super-moi, mais au moi, rien ne paraît plus compatible avec les
    rapports existant entre celui-ci et le monde des perceptions. Tout ce que
    j’ai dit antérieurement, d’une façon assez vague et indéterminée, au
    sujet du noyau du moi, ne garde sa valeur que pour autant qu’on con-
    sidère que c’est le système « conscience-perception » qui forme ce
    noyau.

    3)Trauer und Melancholie,

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    subitement en lui-même l’objet sexuel, auquel, pour une
    raison quelconque, le moi avait été obligé de renoncer; autre-
    ment dit, que l’énergie érotique qui s’était concentrée sur
    l’objet se résout et se dissipe. Mais à l’époque où nous pro-
    posions cette explication, nous ne nous rendions pas encore
    compte de toute la signification de ce processus et nous igno-
    rions encore combien il était typique et fréquent. Mais nous
    avons compris, depuis, que cette substitution joue un rôle
    de premier ordre dans la formation du moi et contribue
    essentiellement à déterminer ce qu’on appelle son caractère.

    A l’origine, dans la phase orale, primitive, de l’individu,
    la concentration sur un objet et l’identification sont des
    démarches difficiles à distinguer l’une de l’autre. A des phases
    ultérieures, on peut seulement supposer que la concentra-
    tion sur l’objet a pour point de départ le soi pour lequel les
    tendances érotiques constituent des besoins. Le moi, encore
    faible au début, n’a généralement aucune connaissance de
    ces concentrations sur des objets, les subit sans s’en rendre
    compte ou cherche à se défendre contre elles à l’aide du
    refoulement 1).

    Si, pour une raison ou pour une autre, le soi est obligé de
    renoncer à un pareil objet sexuel, le moi en subit souvent
    une transformation que nous ne pouvons décrire autrement
    qu’en disant que le moi a retrouvé en lui-même l’objet sexuel
    perdu, sans pouvoir donner plus de détails sur les conditions
    dans lesquelles s’opère cette substitution. C’est précisément
    ce qui se produirait dans la mélancolie. Il se peut que par
    cette introjection, qui représente une sorte de régression vers
    le mécanisme de la phase orale, le moi rende plus facile ou
    possible le renoncement à l’objet. Il se peut également que

    1)A cette substitution de l’identification au choix d’un objet sexuel
    nous avons un intéressant parallèle dans la croyance du primitif, d’après
    laquelle les propriétés de l’animal mangé se communiquent à celui qui
    l’a absorbé et forment son caractère, et dans les prohibitions en rapport
    avec cette croyance. Cette croyance se trouve également à la base du
    cannibalisme et son action se poursuit, à travers les usages et coutumes
    se rapportant au repas totémique, jusque dans la sainte communion. Les
    conséquences qu’on attribue, d’après cette croyance, à l’absorption orale
    de l’objet, se manifeste réellement plus tard, à l’occasion du choix de
    l’objet sexuel.

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    cette identification soit la condition sans laquelle le soi ne
    saurait renoncer à ses objets. Quoi qu’il en soit, il s’agit là
    d’un processus très fréquent, surtout à des phases de déve-
    loppement peu avancées, et de nature à rendre plausible
    l’hypothèse d’après laquelle le caractère du moi résulterait de
    ces abandons successifs d’objets sexuels, résumerait l’histoire
    de ces choix d’objets. Il va sans dire que tous les individus
    ne subissent pas avec la même facilité les influences de cette
    histoire, de cette succession d’objets érotiques ; qu’on cons-
    tate sous ce rapport des résistances dont la force varie d’un
    individu à l’autre. C’est ainsi que dans les traits de caractère
    des femmes dont la vie est riche en expériences amoureuses,
    on croit discerner facilement les traces de ces expériences
    successives. Dans certains cas, on observe une coexistence
    de la concentration sur un objet et de l’identification, c’est-à-
    dire un changement de caractère qui se produit avant le
    renoncement à l’objet. Dans les cas de ce genre, le change-
    ment de caractère survivant aux relations avec l’objet, servi-
    rait dans une certaine mesure à les conserver.

    Nous plaçant à un autre point de vue, nous pouvons dire
    que cette substitution d’un changement du moi au choix
    d’un objet érotique constitue un moyen dont se sert le moi
    pour gagner les faveurs du soi et approfondir ses rapports
    avec lui, en faisant preuve d’une extraordinaire souplesse,
    d’une grande susceptibilité à tout ce qui se passe dans le soi.
    Lorsque le moi revêt les traits de l’objet, il semble chercher
    à s’imposer à l’amour du soi, à le consoler de sa perte ; c’est
    comme s’il lui disait : « Regarde, tu peux m’aimer : je
    ressemble tellement à l’objet ».

    La transformation, à laquelle nous assistons ici, de l’atti-
    tude libidineuse à l’égard de l’objet en une libido narcissique,
    implique évidemment le renoncement aux buts purement
    sexuels, une désexualisation, donc une sorte de sublimation.
    A ce propos, il est même permis de se poser une question qui
    mérite une discussion détaillée, celle de savoir si nous ne
    nous trouvons pas ici en présence du moyen de sublimation
    le plus général, si toute sublimation ne s’effectue pas par
    l’intermédiaire du moi transformant la libido sexuelle dirigée

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    vers l’objet en une libido narcissique et posant à celle-ci des
    buts différents 1). Quant à la question de savoir si cette
    transformation ne peut avoir encore d’autres conséquences
    pour le sort ultérieur des instincts, et notamment une disso-
    ciation de différents instincts fondus ensemble, nous aurons
    encore à nous en occuper plus tard.

    En attendant, nous sommes obligés de faire une diversion,
    mais une diversion inévitable, en nous attardant pendant
    quelque temps aux identifications du moi avec des objets
    sexuels. Lorsque ces identifications deviennent trop nom-
    breuses, trop intenses, incompatibles les unes avec les autres,
    on se trouve en présence d’une situation pathologique ou du
    prélude à une pareille situation. Il peut notamment en résul-
    ter une dissociation du moi dont les différentes identifications
    réussissent à s’isoler les unes des autres, en s’opposant de résis-
    tances ; et c’est peut-être dans ce fait qu’il faut chercher l’expli-
    cation des cas mystérieux, dits de multiple personnalité, dans
    lesquels les différentes identifications cherchent tour à tour à
    accaparer à leur profit toute la conscience. Mais alors même
    que les choses ne vont pas aussi loin, on n’en assiste pas
    moins à des conflits entre les différentes identifications, con-
    flits qui ne sont pas toujours et nécessairement pathologiques.

    Quelle que soit la résistance que le caractère sera à même
    d’opposer plus tard aux influences des objets sexuels aban-
    donnés, les effets des premières identifications, effectuées aux
    phases les plus précoces de la vie, garderont toujours leur
    caractère général et durable. Ceci nous ramène à la naissance
    de l’idéal du moi, car derrière cet idéal se dissimule la pre-
    mière et la plus importante identification qui ait été effectuée
    par l’individu : celle avec le père de sa préhistoire person-
    nelle 2). Cette identification ne semble pas être la suite ou
    l’aboutissement de la concentration sur un objet : elle est

    1)A présent que nous avons réussi à séparer le moi du soi, nous
    devons reconnaître que c’est ce dernier qui constitue le grand réservoir
    de la libido, au sens primaire du mot. Quant à la libido que le moi
    reçoit à la suite des identifications que nous décrivons, elle est la source
    du « narcissisme secondaire. »

    2)Il serait plus prudent de dire : « avec les parents », car avant que
    l’individu ait acquis une connaissance certaine de la différence qui existe

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    directe, immédiate, antérieure à toute concentration sur un
    objet quelconque. Mais les convoitises libidineuses qui font
    partie de la première période sexuelle et se portent sur le
    père et sur la mère semblent, dans les cas normaux, se
    résoudre en une identification secondaire et médiate qui vien-
    drait renforcer l’identification primaire et directe.

    Ces rapports présentent cependant une complexité telle
    qu’il est indispensable de les décrire avec plus de détails.
    La complexité en question est le fait de deux facteurs : de la
    disposition triangulaire du complexe d’Œdipe et de la bisexua-
    lité constitutionnelle de l’individu.

    En ce qui concerne l’enfant de sexe mâle, le cas, réduit à
    sa plus simple expression, se présente ainsi : de bonne heure,
    l’enfant concentre sa libido sur sa mère, et cette concentra-
    tion a pour point de départ le sein maternel et représente un
    cas typique de choix d’objet par contact intime ; quant au
    père, l’enfant s’assure une emprise sur lui à la faveur
    de l’identification. Ces deux attitudes coexistent pendant
    quelque temps, jusqu’à ce que les désirs sexuels à l’égard de
    la mère ayant subi un renforcement et l’enfant s’étant aper-
    çu que le père constitue un obstacle à la réalisation de ces
    désirs, on voie naître le complexe d’Œdipe 1). L’identifica-
    tion avec le père revêt alors un caractère d’hostilité, engendre
    le désir d’éliminer le père et de le remplacer auprès de la
    mère. A partir de ce moment, l’attitude à l’égard du père
    devient ambivalente ; on dirait que l’ambivalence, qui était
    dès l’origine impliquée dans l’identification, devient manifeste.
    Cet ambivalence à l’égard du père et le penchant tout de
    tendresse qu’il éprouve pour l’objet libidineux que représente
    pour lui la mère forment pour le petit garçon les éléments
    du complexe d’Œdipe simple et positif.

    entre les sexes (présence ou absence d’un pénis), il se comporte de la
    même manière à l’égard du père et de la mère. Ayant eu récemment
    l’occasion d’observer une jeune femme, j’ai appris que, depuis qu’elle
    s’est aperçue qu’elle manquait elle-même de pénis, elle était persuadée
    que cet organe faisait défaut, non à toutes les femmes, mais seulement
    à celles qui étaient en état d’infériorité. Tel n’était pas, d’après elle, le
    cas de sa mère. Pour simplifier mon exposé, je ne m’occuperai que de
    l’identification avec le père.

    1)Psychologie collective et analyse du moi, VII.

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    Lors de la destruction du complexe d’Œdipe, l’enfant est
    obligé de renoncer à prendre la mère pour objet libidineux.
    Deux éventualités peuvent alors se produire : ou une identi-
    fication avec la mère, ou un renforcement de l’identification
    avec le père. C’est cette dernière éventualité que nous consi-
    dérons généralement comme normale ; elle permet à l’enfant
    de conserver, jusqu’à un certain degré, l’attitude de tendresse
    à l’égard de la mère. A la suite de la disparition du complexe
    d’Œdipe, la partie masculine du caractère du petit garçon se
    trouverait ainsi consolidée. De même, la petite fille peut
    être amenée, à la suite de la destruction du complexe
    d’Œdipe, à s’identifier avec la mère (et si cette identification
    existait déjà, elle subit un renforcement), ce qui a pour effet
    l’affermissement de la partie féminine de son caractère.

    Ces identifications ne répondent pas du tout à notre
    attente, parce qu’elles ne consistent pas dans l’absorption par
    le moi de l’objet auquel on a renoncé ; mais cette variété
    d’identification s’observe également, plus souvent, il est vrai,
    que chez les petites filles que chez les petits garçons. On apprend
    souvent, au cours d’une analyse, que la petite fille, après
    avoir été obligée de renoncer au père, en tant qu’objet de
    penchant amoureux, érige sa masculinité en idéal et s’iden-
    tifie, non avec la mère, mais avec le père, c’est-à-dire avec
    l’objet qui est perdu pour son amour. Cela dépend évidem-
    ment du degré de développement de ses propres dispositions
    masculines, quelle que soit d’ailleurs leur nature.

    Il semble donc que l’identification avec le père ou avec la
    mère, à la suite de la destruction du complexe d’Œdipe,
    dépende, dans les deux sexes, de la force relative des disposi-
    tions sexuelles chez l’un et chez l’autre. Tel est le premier
    aspect sous lequel la bisexualité se manifeste et intervient
    dans les destinées du complexe d’Œdipe. Mais elle se
    manifeste encore sous un autre aspect, beaucoup plus signi-
    ficatif. On a notamment l’impression que le complexe
    d’Œdipe simple n’est pas celui qui s’observe le plus fréquem-
    ment, mais qu’il correspond à une simplification et schémati-
    sation voulue qui, dans beaucoup de cas, trouve d’ailleurs sa
    justification dans des raisons d’ordre pratique. Une recherche

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    200

    plus approfondie permet le plus souvent de découvrir le
    complexe d’Œdipe sous une forme plus complète, sous une
    forme double, à la fois positive et négative, en rapport avec
    la bisexualité originelle de l’enfant : nous voulons dire par là
    que le petit garçon n’observe pas seulement une attitude
    ambivalente à l’égard du père et une attitude de tendresse
    libidineuse à l’égard de la mère, mais qu’il se comporte en
    même temps comme une petite fille, en observant une attitude
    toute de tendresse féminine à l’égard du père et une attitude
    correspondante d’hostilité jalouse à l’égard de la mère. Cette
    intervention de la bisexualité est de nature à rendre difficile
    la tâche qui consiste à établir avec précision les rapports
    existant entre les premiers choix d’objets et les premières
    identifications, et elle rend encore plus difficile la descrip-
    tion concrète et claire de ces rapports. Il se peut que l’ambi-
    valence constatée dans les rapports avec les parents
    s’explique, d’une façon générale, par la bisexualité, au lieu
    de provenir, ainsi que je l’avais supposé précédemment, de
    l’identification à la suite d’une attitude de rivalité.

    Je crois qu’on ferait bien, d’une façon générale et surtout
    en ce qui concerne les névrotiques, d’admettre l’existence du
    complexe d’Œdipe complet. L’expérience analytique montre
    alors que dans un grand nombre de cas l’un ou l’autre des
    éléments constitutifs de ce complexe disparaît, en ne laissant
    que des traces à peine perceptibles, de sorte qu’on obtient
    une série dont l’un des bouts présente le complexe d’Œdipe
    normal et positif, l’autre le complexe inverse, négatif, tandis
    que les chaînons intermédiaires représentent la forme com-
    plète, avec participation inégale des deux éléments consti-
    tutifs. Lors de la destruction du complexe d’Œdipe, les
    quatre tendances qui en forment le contenu s’associeront
    pour donner naissance à une identification avec le père et à
    une identification avec la mère : la première sera associée à
    son tour avec le penchant libidineux du complexe positif,
    c’est-à-dire avec le penchant ayant pour objet la mère ; et
    elle servira en même temps à remplacer le penchant libi-
    dineux pour le père qui fait partie du complexe inverse. Une
    situation analogue, mutatis mutandis, s’établira à la suite

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    201

    de l’identification avec la mère. Les différences d’intensité
    que présenteront ces deux identifications reflèteront l’inéga-
    lité des deux variétés de dispositions sexuelles.

    C’est ainsi que la modification la plus générale que la
    phase sexuelle, dominée par le complexe d’Œdipe, imprime
    au moi consiste essentiellement en ce qu’elle y laisse subsis-
    ter ces deux identifications, rattachées l’une à l’autre par
    des liens dont nous ne savons rien de précis. Cette modifica-
    tion du moi assume une place à part et un rôle particulier et
    s’oppose à l’autre contenu du moi, en tant que moi idéal ou
    super-moi.

    Ce super-moi n’est cependant pas un simple résidu des
    premiers choix d’objets par le moi; il a également la significa-
    tion d’une formation destinée à réagir énergiquement contre
    ces choix. Ses rapports avec le moi ne se bornent pas à lui
    adresser le conseil : « sois ainsi » (comme ton père), mais ils
    impliquent aussi l’interdiction : « ne sois pas ainsi » (comme
    ton père); autrement dit : « ne fais pas tout ce qu’il fait;
    beaucoup de choses lui sont réservées, à lui seul ». Ce double
    aspect du moi idéal découle du fait qu’il a mis tous ses efforts
    à refouler le complexe d’Œdipe et qu’il n’est né qu’à la suite
    de ce refoulement. Il est évident que refouler le complexe
    d’Œdipe ne devait pas être une tâche très facile. S’étant
    rendu compte que les parents, surtout le père, constituaient
    un obstacle à la réalisation des désirs en rapport avec le
    complexe d’Œdipe, le moi infantile, pour se faciliter cet
    effort de refoulement, pour augmenter ses ressources et son
    pouvoir d’action en vue de cet effort, dressa en lui-même
    l’obstacle en question. C’est au père que, dans une certaine
    mesure, il emprunta la force nécessaire à cet effet, et cet
    emprunt constitue un acte lourd de conséquences. Le super-
    moi s’efforcera de reproduire et de conserver le caractère
    du père, et plus le complexe d’Œdipe sera fort, plus vite (sous
    l’influence de l’enseignement religieux, de l’autorité, de l’ins-
    truction, des lectures) s’en effectuera le refoulement, plus forte
    sera aussi la rigueur avec laquelle le super-moi régnera sur
    le moi, en tant qu’incarnation des scrupules de conscience,
    peut-être aussi d’un sentiment de culpabilité inconscient.

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    202

    Nous essaierons de formuler plus loin quelque conjectures
    concernant la source à laquelle le super-moi puise et la force
    qui lui permet d’exercer cette domination et le caractère de
    contrainte qui se manifeste sous la forme d’un impératif caté-
    gorique.

    En réfléchissant à ce que nous avons dit relativement au
    mode d’apparition du super-moi, nous constatons qu’il cons-
    titue la résultante de deux facteurs biologiques excessive-
    ment importants : de l’état d’impuissance et de dépendance
    infantile que l’homme subit pendant un temps assez long, et
    de son complexe d’Œdipe que nous avons rattaché à l’inter-
    ruption que le développement de la libido subit du fait de la
    période de latence, c’est-à-dire aux doubles dispositions de
    sa vie sexuelle. En ce qui concerne cette dernière particula-
    rité qui est, paraît-il, spécifiquement humaine, une hypo-
    thèse psychanalytique la représente comme un reste hérédi-
    taire de l’évolution vers la culture qui s’était déclenchée sous
    la poussée des conditions de vie inhérente à la période
    glaciaire. C’est ainsi que la séparation qui s’opère entre le
    super-moi et le moi, loin de représenter un fait accidentel,
    constitue l’aboutissement naturel du développement de l’indi-
    vidu et de l’espèce, développement dont elle résume pour
    ainsi dire les caractéristiques les plus importantes ; et même,
    tout en apparaissant comme une expression durable de l’in-
    fluence exercée par les parents, elle perpétue l’existence des
    facteurs auxquels elle doit sa naissance.

    A d’innombrables reprises, on a reproché à la psychana-
    lyse de ne pas s’intéresser à ce qu’il y a d’élevé, de moral, de
    supra-personnel dans l’homme. Ce reproche était double-
    ment injustifié: injustifié au point de vue historique, injusti-
    fié au point de vue méthodologique. Au point de vue his-
    torique, parce que la psychana-
    lyse a attribué dès le début aux
    tendances morales et esthétiques un rôle important dans les
    efforts de refoulement ; au point de vue méthodologique, parce
    que les auteurs de ce reproche ne voulaient pas comprendre
    que la recherche psychana-
    lytique n’avait rien de commun
    avec un système philosophique, en possession d’une doctrine
    complète et achevée, mais qu’elle était obligée de procéd-
     

  • S.

    203

    der progressivement à la compréhension des
    psychiques, à la faveur d’une décomposition
    phénomènes tant normaux qu’anormaux. Tant que nous
    avions à nous occuper de l’étude des éléments refoulés de la
    vie psychique, nous ne pouvions guère partager le souci an-
    goissant de ceux qui voulaient à tout prix assurer l’intégrité
    de ce qu’il a de sublimé et d’élevé dans l’âme humaine. Mais
    à présent que nous avons abordé l’analyse du moi, nous
    pouvons répondre à tous ceux qui, ébranlés dans leur cons-
    cience morale, nous objectaient qu’il devait bien y avoir dans
    l’homme une essence supérieure: certes, et cette essence
    supérieure n’est autre que le moi idéal, le super-moi, dans
    lequel se résument nos rapports avec les parents. Petits
    enfants, nous avons connu ces êtres supérieurs qu’étaient
    pour nous nos parents, nous les avons admirés, craints et,
    plus tard, assimilés, intégrés à nous-mêmes.

    Le moi idéal représente ainsi l’héritage du complexe
    d’Œdipe et, par conséquent, l’expression des tendances les
    plus puissantes, des destinées libidineuses les plus impor-
    tantes du soi. Par son intermédiaire, le moi s’est rendu maître
    du complexe d’Œdipe et s’est soumis en même temps au soi.
    Alors que le moi représente essentiellement le monde exté-
    rieur, la réalité, le super-moi s’oppose à lui, en tant que chargé
    des pouvoirs du monde intérieur, du soi. Et nous devons nous
    attendre à ce que les conflits entre le moi et l’idéal reflètent,
    en dernière analyse, l’opposition qui existe entre le monde
    extérieur et le monde psychique.

    Ce que la biologie et les destinées de l’espèce humaine ont
    déposé dans le soi, est repris, par l’intermédiaire de la forma-
    tion idéale, par le moi et revécu par lui à titre individuel.
    Etant donnés son histoire, son mode de formation, le moi
    idéal présente les rapports les plus intimes et les plus étroits
    avec l’acquisition phylogénique, avec l’héritage archaïque de
    l’individu. Ce qui fait partie des couches les plus profondes
    de la vie psychique individuelle devient, grâce à la formation
    du moi idéal, ce qu’il y a de plus élevé dans l’âme humaine,
    à l’échelle de nos valeurs courantes. Mais on tenterait en
    vain de localiser le moi idéal de la même manière dont on

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    204

    localise le moi tout court ou de le plier à l’une des comparai-
    sons par lesquelles nous avons essayé d’illustrer les rapports
    entre le moi et le soi.

    Il est facile de montrer que le moi idéal satisfaisait à toutes
    les conditions auxquelles doit satisfaire l’essence supérieure
    de l’homme. En tant que formation substitutive de la passion
    pour le père, il contient le germe d’où sont nées toutes les
    religions. En mesurant la distance qui sépare son moi du
    moi idéal, l’homme éprouve ce sentiment d’humilité reli-
    gieuse qui fait partie intégrante de toute foi ardente et pas-
    sionnée. Au cours du développement ultérieur, le rôle du
    père avait été assumé par des maîtres et des autorités dont les
    commandements et prohibitions ont gardé toute leur force
    dans le moi idéal et exercent, sous la forme de scrupules de
    conscience, la censure morale. La distance qui existe entre
    les exigences de la conscience morale et les manifestations
    du moi fait naître le sentiment de culpabilité. Les sentiments
    sociaux reposent sur des identifications avec d’autre membres
    de la collectivité ayant le même moi idéal.

    La religion, la morale, le sentiment social, ces trois
    éléments fondamentaux de l’essence la plus élevée de
    l’homme, 1) ne formaient au début qu’un tout indivisible.
    D’après l’hypothèse que nous avons formulée dans Totem et
    Tabou, ces trois éléments ont été acquis, au cours de l’évolu-
    tion phylogénique, à la faveur du complexe paternel : la
    religion et les restrictions morales, à la suite de la victoire
    remportée sur le complexe d’Œdipe ; les sentiments sociaux,
    en présence de la nécessité de surmonter les restes de la
    rivalité qui existait entre les membres de la jeune généra-
    tion. Dans toutes ces acquisitions morales, ce sont, semble-
    t-il, les hommes qui ont frayé la voie, et c’est à la suite
    d’une hérédité croisée qu’elles seraient devenues égale-
    ment le patrimoine des femmes. De nos jours encore, les
    sentiments sociaux représentent une super-structure qui
    s’élève au-dessus des penchants de rivalité jalouse à l’égard
    des frères et sœurs. L’hostilité ne pouvant pas être satis-

    1)Nous laissons ici de côté la science et l’art.

  • S.

    205

    faite, il se produit à sa place une identificat-
    ion avec celui
    qui était primitivement un rival. Des observations faites sur
    des homosexuels atténués confirment la manière de voir
    d’après laquelle cette identification servirait, elle aussi, de sub-
    stitution à une attitude de tendresse à l’égard d’un objet,
    attitude qui a mis fin à des rapports d’hostilité agressive 1).

    En abordant le domaine de la phylogénie, on voit surgir
    de nouveaux problèmes dont on voudrait bien éluder les ten-
    tatives de solution. Mais rien n’y fait, il faut oser ces tenta-
    tives, alors même qu’on a lieu de craindre qu’elles ne mettent
    au jour toute la vanité de nos efforts. La première question
    qui s’impose à notre attention est celle-ci: est-ce le moi du
    primitif ou son soi qui, à la faveur du complexe paternel, a
    le premier acquis ce que nous appelons religion et moralité?
    Si c’est le moi, pourquoi ne parlons-nous pas tout simple-
    ment d’acquisitions héréditaires du moi? Si c’est le soi, com-
    ment ces acquisitions s’accordent-elles avec son caractère?
    Ou bien, aurions-nous tort de situer à des époques aussi
    reculées la différenciation entre le moi, le super-moi et le soi?
    Ou, encore, devons-nous convenir loyalement que toute notre
    manière de concevoir les processus du moi ne nous aide
    en rien à comprendre la phylogénie et ne s’applique pas à
    celle-ci?

    Répondons d’abord aux questions qui comportent les
    réponses les plus faciles. En ce qui concerne la différencia-
    tion entre le moi et le soi, nous devons l’attribuer non seule-
    ment à l’homme primitif, mais aussi à des êtres vivants
    beaucoup plus simples, car elle est l’expression nécessaire de
    l’influence du monde extérieur. Pour ce qui est du super-moi,
    nous l’avons rattaché aux expériences psychiques qui ont
    donné naissance au totémisme. Aussi la question de savoir
    si c’est le moi ou le soi qui a fait ces expériences et acquisi-
    tions perd-elle toute signification. En y réfléchissant de plus
    près, nous constatons que tout ce que le soi éprouve, toutes
    les expériences qu’il reçoit, il le doit à l’entremise du moi

    1)Cfr. Psychologie collective et analyse du moi. – Sur quelques
    mécanismes névrotiques en rapport avec la jalousie, la paranoïa et
    l’homosexualité (en allemand).

  • S.

    206

    qui, à ses lieu et place, communique avec le monde exté-
    rieur. Et, cependant, pour autant qu’il s’agit des qualités et
    propriétés du moi, il ne peut guère être question de transmis-
    sion héréditaire directe. Ici s’ouvre un fossé qui sépare l’in-
    dividu réel de la notion de l’espèce. D’autre part, il ne faut
    pas poser entre le moi et le soi une différence trop tranchée :
    on ne doit pas oublier, en effet, que le moi n’est qu’une partie
    du soi ayant subi une différenciation particulière. Les expé-
    riences faites par le moi semblent d’abord perdues au point
    de vue de la transmission héréditaire, mais lorsqu’elles sont
    suffisamment intenses et se répètent d’une façon suffisam-
    ment fréquente chez un grand nombre d’individus apparte-
    nant à des générations successives, elles se transforment,
    pour ainsi dire, en expériences du soi dont les traces mné-
    miques sont conservées et maintenues à la faveur de l’héré-
    dité. C’est ainsi que le soi héréditaire abrite les restes d’in-
    nombrables existences individuelles, et lorsque le moi puise
    dans le soi son super-moi, il ne fait peut-être que retrouver
    et ressusciter des aspects anciens du moi.

    Etant donné le mode de formation du super-moi, on com-
    prend que les anciens conflits qui ont eu lieu entre le moi et
    les objets de concentration libidineuse du soi se prolongent
    en conflits se déroulant cette fois entre le moi et l’héritier du
    soi, c’est-à-dire le super-moi. Lorsque le moi n’a pas réussi
    à surmonter d’une façon satisfaisante le complexe d’Œdipe,
    la concentration énergétique qu’il avait puisée dans le soi se
    manifestera de nouveau dans la formation réactionnelle,
    représentée par le moi idéal. Le fait que le moi idéal commu-
    nique largement avec les impulsions instinctives incons-
    cientes est de nature à nous expliquer ce phénomène en appa-
    rence énigmatique que le moi idéal reste lui-même en grande
    partie inconscient, inaccessible au moi. La lutte qui faisait
    rage dans les couches profondes, sans pouvoir se terminer
    par une rapide sublimation et identification, se poursuit dé-
    sormais, comme la bataille contre les Huns dans le tableau
    de Kaulbach, dans une région supérieure.