Le moi et le soi1923-003/1927.fr
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    CHAPITRE IV

    LES DEUX VARIÉTÉS D'INSTINCTS


    Ainsi que nous l’avons déjà dit : si notre division de l’être
    psychique en un soi, un moi et un super-moi constitue un
    progrès dans l’ordre de nos connaissances, elle doit égale-
    ment nous fournir le moyen de comprendre d’une façon plus
    approfondie et de donner une description meilleure des
    rapports dynamiques qui existent dans la vie psychique.
    Nous savons déjà que le moi subit d’une façon toute particu-
    lière l’influence des perceptions, et qu’on peut dire d’une
    façon générale que les perceptions sont au moi ce que les
    instincts et penchants sont au soi. Il convient d’ajouter tou-
    tefois qu’à son tour le moi subit l’action des instincts et des
    penchants, au même titre que le soi dont il n’est qu’une par-
    tie, modifiée d’une façon particulière.

    En ce qui concerne les penchants et les instincts, j’ai
    donné ailleurs (Au delà du principe du plaisir) un bref aperçu
    de la manière dont je les conçois ; et cette conception, je la
    maintiens ici et la mets à la base de mes considérations ulté-
    rieures. J’estime notamment qu’il faut admettre l’existence
    de deux variétés d’instincts, dont l’une, formée par les ins-
    tincts sexuels (Eros), est de beaucoup la plus évidente et la
    plus accessible à notre connaissance. Cette variété comprend
    non seulement l’instinct sexuel proprement dit, soustrait à
    toute inhibition, ainsi que les tendances, inhibées dans leur
    but et sublimées, qui en dérivent, mais aussi l’instinct de
    conservation que nous devons attribuer au moi et qu’au
    début de notre travail analytique nous avons, pour de bonnes
    raisons, opposé aux tendances sexuelles orientées vers des

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    objets. Il nous a été plus difficile de démontrer l’existence de
    l’autre variété d’instincts et nous en sommes venus finale-
    ment à voir dans le sadisme le représentant de cette variété.
    Nous basant sur des raisons théoriques appliquées à la
    biologie, nous avons admis l’existence d’un instinct de mort,
    ayant pour fonction de ramener tout ce qui est doué de vie
    organique à l’état inanimé, tandis que le but poursuivi par
    Eros consiste à compliquer la vie et, naturellement, à la
    maintenir et à la conserver, en intégrant à la substance
    vivante divisée et dissociée un nombre de plus en plus grand
    de ses particules détachées. Les deux instincts, aussi bien
    l’instinct sexuel que l’instinct de mort, se comportent comme
    des instincts de conservation, au sens le plus strict du mot,
    puisqu’ils tendent l’un et l’autre à rétablir un état qui a été
    troublé par l’apparition de la vie. L’apparition de la vie serait
    aussi bien de la prolongation de la vie que de
    l’aspiration à la mort, et la vie elle-même apparaîtrait comme
    une lutte ou un compromis entre ces deux tendances. La
    question des origines de la vie resterait une question d’ordre
    cosmologique qui, au point de vue du but et de l’intention
    poursuivis par la vie, comporterait une réponse dualiste.
    A chacune de ces deux variétés d’instincts se rattacherait
    un processus physiologique (construction et destruction) ;
    l’une et l’autre seraient à l’œuvre dans chacune des parties
    de la substance vivante, mais elles y seraient mélangées dans
    des proportions variables, si bien qu’une de ces parties pour-
    rait à un moment donné s’affirmer comme étant plus parti-
    culièrement représentative d’Eros.
    Nous ne pouvons encore nous faire aucune idée de la
    manière dont les deux instincts se combinent, s’associent, se
    mélangent. Mais si l’on adopte notre manière de voir, on doit
    admettre que ces combinaisons, associations et mélanges se
    produisent régulièrement et sur une vaste échelle. L’associa-
    tion d’un grand nombre d’organismes élémentaires unicellu-
    laires, avec formation consécutive d’êtres vivants multicellu- laires, a rendu possible la neutralisation de l’instinct de
    mort de la cellule particulière et isolée et de faire dériver vers
    le monde extérieur, par l’intermédiaire d’un organe particu-
     

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    lier, les penchants destructeurs. Cet organe serait représenté
    par la musculature, et l’instinct de mort se manifesterait
    désormais (en partie tout au moins) sous la forme d’une-
    tendance à la destruction, dirigée contre le monde et les autres
    êtres vivants.

    Une fois admise la conception d’un mélange des deux
    variétés d’instincts, nous entrevoyons aussitôt la possibilité
    d’une séparation, plus ou moins complète, de ces deux
    variétés. Nous aurions dans l’élément sadique de l’instinct
    sexuel un exemple classique d’un mélange d’instincts, au
    service d’un but déterminé, tandis que le sadisme, s’affirmant
    comme une perversion indépendante, nous offrirait un
    exemple non moins classique d’une dissociation du mélange,
    poussée à l’excès. Nous nous trouvons ainsi en présence d’un
    vaste ensemble de faits qui n’ont pas encore été envisagés à la
    lumière des notions que nous préconisons ici. Nous-
    constatons notamment que le penchant à la destruction affecte
    toujours et dans tous les cas la forme d’un penchant de-
    rivation, au service d’Eros ; nous soupçonnons que l’accès
    épileptique est le produit et l’indice d’une dissociation du
    mélange, et nous commençons à comprendre parmi les
    conséquences que laissent après elles certaines névroses
    graves, les névroses obsessionnelles par exemple, la-
    dissociation des instincts et le rôle de premier ordre assumé par
    l’instinct de mort méritent une attention toute particulière. A
    la faveur d’une généralisation quelque peu rapide, nous
    sommes portés à admettre que la cause essentielle d’une
    répression libidineuse, de la phase génitale, par exemple, à la
    phase sadique anale, réside dans une dissociation des-
    instincts, de même qu’inversement le progrès de la phase-
    génitale primitive à la phase génitale définitive ne peut s’effec-
    tuer qu’à la faveur de l’adjonction d’éléments érotiques.
    Nous pouvons également nous demander si l’ambivalence
    régulière que nous trouvons souvent si renforcée chez les
    sujets ayant une disposition constitutionnelle aux névroses,
    ne doit pas être considérée, elle aussi, comme la-
    conséquence d’une dissociation des instincts ; il est vrai que
    celle-ci remonte à un passé tellement lointain qu’on se

    Psychologie analytique

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    trouverait plutôt en présence d’un mélange incomplet.
    Notre intérêt se portera naturelle-
    ment sur les questions de
    savoir s’il n’est pas possible de découvrir des rapports ins-
    tructifs entre les entités moi super-moi et soi, que nous avons
    établies, d’une part, et les deux variétés d’instincts, d’au-
    tre
    part ; et s’il est possible d’assigner au principe du plaisir
    qui préside aux processus psychiques des rapports fermes et
    constants avec les deux variétés d’ins-
    tincts et avec les diffé-
    renciations psychiques. Mais avant d’aborder la discussion
    de ces questions, nous devons dissiper un doute que peut
    faire naître la manière même dont nous posons le problème.
    Le principe du plaisir lui-même ne soulève pas le moin-
    dre
    doute, les distinctions que nous avons établies au sein du
    moi reposent sur des justifications cliniques, mais la distinc-
    tion entre les deux variétés d’instincts ne repose pas sur une
    base suffisamment solide, et il se peut qu’elle soit en contra-
    diction avec des faits d’analyse clinique.
    Il semble qu’il y ait un fait de ce genre. Nous pouvons
    substi-
    tuer à l’opposition existant entre les deux instincts la
    polarité qui existe entre l’amour et la haine. Pour trouver un
    représentant d’Eros, nous n’éprouvons pas le moindre embar-
    ras ; en revanche sommes-nous déjà on ne peut plus conten-
    tents
    de pouvoir envisager le penchant à la destruc-
    tion, auquel
    la haine fraie le chemin, comme représentant l’instinct de
    mort dont il est fort difficile de se faire une idée plus ou
    moins concrète. Or, l’observation clinique nous montre, non
    seulement que, régulière-
    ment et d’une façon inatten-
    due, la
    haine accompagne l’amour (ambiva-
    lence), que la haine
    précède et annonce l’amour dans les relations humaines,
    mais aussi que, dans certaines conditions, la haine se trans-
    forme en amour, et l’amour en haine. S’il s’agit là d’une
    transformation véritable, et non d’une simple succes-
    sion
    dans le temps, il est évident qu’une distinction aussi radicale
    que celle que nous avons postulée entre penchants érotiques
    et instincts, et qui suppose des processus physiologi-
    ques se
    déroulant dans des sens opposés, manque de base.
    Or, le fait qu’on peut d’abord aimer une personne et la
    haïr ensuite, ou inverse-
    ment, lorsqu’elle en fournit les

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    raisons et les prétextes, ce fait, disons-
    nous, ne se rattache d’aucune manière à notre problème. Nous en dirons autant
    des cas où un sentiment amoureux, encore latent, se mani-
    feste d’abord par une attitude d’hostilité et un penchant à
    l’agression, car dans ces cas il peut s’agir d’un simple retard
    de l’élément érotique, retard qui a permis à l’autre élément,
    au penchant destructeur, de prendre une certaine avance.

    Mais la psychologie des névroses nous offre un grand nombre
    de cas dans lesquels l’hypothèse d’une transformation paraît
    plus vraisemblable. Dans la folie de la persécution (paranoia
    persecutoria) le malade se défend d’une certaine façon contre
    un attachement homosexuel trop fort à l’égard d’une per-
    sonne, et il en arrive à faire de cette personne, passionnément
    aimée, une persécutrice contre laquelle il devient dangereuse-
    ment agressif. Nous sommes autorisés à intercaler entre ces
    deux attitudes une phase au cours de laquelle l’amour avait
    subi la transformation en haine. Les recherches psychana-
    lytiques nous ont révélé récemment que l’apparition de l’ho-
    mosexualité, ainsi que des sentiments sociaux désexualisés
    d’ailleurs, est accompagnée de sentiments de rivalité fortement
    agressive qui doivent disparaître, pour que l’objet précédem-
    ment haï devienne un objet aimé ou un objet d’identification.
    On peut se demander s’il s’agit, dans ces cas également, d’une
    transformation directe de la haine en amour. Ne se trouve-
    t-on pas, en effet, en présence de modifications internes abso-
    lument indépendantes de changements quelconques dans la
    manière de se comporter de l’objet?

    Mais l’examen analytique du processus qui constitue la
    transformation paranoïque nous suggère la possibilité d’un
    acte mécanique. Il s’agit notamment d’une une attitude ambiva-
    lente d’emblée; quant à la transformation, elle s’effectuerait
    à la faveur d’un déplacement réactionnel de la charge éner-
    gétique, une certaine quantité d’énergie étant soustraite aux
    tendances érotiques et ajoutée aux tendances hostiles.

    On se trouve en présence d’une situation, non identique,
    mais analogue, dans les cas où la rivalité hostile ayant été
    étouffée, l’homosexualité apparaît. Comme il n’existe pour
    l’attitude hostile aucune perspective de satisfaction, elle cède

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    la place (donc pour des raisons purement économiques) à
    l’attitude amoureuse qui a plus de chance d’obtenir satisfac-
    tion, c’est-à-dire plus de possibilités de décharge. C’est ainsi
    que dans ces cas dont nous nous occupons l’hypothèse d’une
    transformation directe se révèle comme inutile, d’autant
    qu’une pareille transformation serait incompatible avec les
    différences qualitatives qui existent entre les deux variétés
    d’instincts.

    En tenant compte de la possibilité d’un autre mécanisme
    de transformation de l’amour en haine, nous avions admis
    tacitement une hypothèse que nous devons maintenant
    rendre explicite. Nous avions supposé notamment dans la
    vie psychique (dans le moi ou dans le soi, peu importe) une
    énergie susceptible de déplacement et qui, indifférente par
    elle-même, peut s’ajouter à une tendance érotique ou destruc-
    tive qualitativement différenciée et en augmenter la charge
    énergétique totale. Sans cette hypothèse d’une énergie sus-
    ceptible de déplacement, notre explication manque de base.
    Il s’agit maintenant de savoir d’où provient cette énergie, à
    quel compartiment de la vie psychique elle appartient, ce
    qu’elle signifie.

    Le problème de la qualité des penchants instinctifs et de
    son maintien à travers toutes les vicissitudes que subissent
    ces penchants est encore très obscur, et très peu de chose a
    été fait jusqu’à ce jour en vue de son élucidation. En ce qui
    concerne les tendances sexuelles partielles qui se prêtent par-
    ticulièrement bien à l’observation, elles présentent un certain
    nombre de processus faciles à constater et à ranger dans la
    même catégorie : nous savons, par exemple, que les ten-
    dances partielles communiquent, dans une certaine mesure,
    les unes avec les autres, qu’une tendance faisant partie d’une
    certaine source érogène peut renforcer une tendance par-
    tielle en rapport avec une autre source érogène en lui cédant
    une partie de son intensité ; que la satisfaction d’une tendance
    peut remplacer celle d’une autre, etc. Tous ces faits sont de
    nature à nous encourager à formuler certaines hypothèses.

    Dans la discussion qui suit, je puis également proposer
    une hypothèse, et non une preuve. Il me paraît plausible

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    d’admettre que cette énergie, qui anime le moi et le soi,
    énergie indifférente et susceptible de déplacements, provient
    de la réserve de libido narcissique, c’est-à-
    dire qu’elle repré-
    sente une libido (Eros) désexualisée. Les penchants éro-
    tiques, en effet, nous apparaissent, d’une façon générale,
    plus plastiques, plus susceptibles de dérivation et de déplace-
    ment que les tendances destructives. On peut poursuivre
    cette hypothèse, en supposant que cette libido, susceptible de
    déplacement, travaille au service du principe du plaisir, en
    prévenant les arrêts et stagnations et en facilitant les
    décharges. A ce propos, l’issue par laquelle s’effectue cette
    décharge, à supposer qu’elle s’effectue, paraît dans une
    certaine mesure indifférente. Nous savons déjà que cette par-
    ticularité est caractéristique des processus de concentration
    qui s’accomplissent dans le soi. On l’observe dans les concen-
    trations érotiques qui se portent sur un objet quelconque,
    sans préférence ou prédilection aucune ; et on l’observe égale-
    ment au cours de l’analyse dans les transferts qui s’effectuent
    coûte que coûte, quelle que soit la personne qui puisse en
    bénéficier. Rank a cité récemment de beaux exemples de
    vengeance neurotique dirigée contre des personnes qui étaient
    les dernières à la mériter. Cette manière de procéder de l’in-
    conscient fait penser à l’anecdote dont on fait si souvent un
    usage comique et dans laquelle il est question de trois tailleurs
    de village qui ont été pendus, parce que l’unique maréchal
    ferrant du village avait commis un crime passible de la peine
    de mort. Il faut que le châtiment soit consommé, alors même
    qu’il doit frapper un autre que le vrai coupable. Nous avons
    déjà noté la même indifférence lors des déplacements du
    processus primaire dans le travail de rêve. Mais tandis que
    dans ce dernier cas l’indifférence se manifeste à l’égard des
    objets, elle porte principalement, dans le cas qui nous
    occupe, sur le trajet suivi par l’action de décharge. Un plus
    grand discernement dans le choix des objets et des voies de
    décharge semblerait être plus conforme à l’idée que nous
    faisons des fonctions du moi.

    S’il est vrai que cette énergie susceptible de déplacement
    représente une libido désexualisée, on peut dire également

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    qu’elle est de l’énergie sublimée, en ce sens qu’elle ait fait
    sienne la principale intention d’Eros qui consiste à réunir et
    à lier, à réaliser l’unité qui constitue le trait distinctif ou,
    tout au moins, la principale aspiration du moi. En ratta-
    chant également à cette énergie susceptible de déplacements
    les processus intellectuels au sens large du moi, on peut dire
    que le travail intellectuel est alimenté, à son tour, par des
    impulsions érotiques sublimées.

    Nous voilà ramenés à l’hypothèse que nous avons formulée
    précédemment et d’après laquelle la sublimation s’effectuerait
    généralement par l’intermédiaire du moi. Et, à ce propos,
    nous rappelons une autre possibilité que nous avions admise,
    à savoir que le moi se substitue au soi dans ses fixations aux
    objets, aussi bien dans les fixations précoces que dans celles
    des phases plus évoluées de la vie ; et qu’il le fait en s’appro-
    priant leur libido et en l’intégrant à la modification qu’il a
    subie par suite de l’identification. A cette transformation de la
    libido du soi en libido du moi se rattache naturellement un
    renoncement aux buts sexuels, une désexualisation. Quoiqu’on
    pense de la portée de ces processus, il n’en reste pas moins
    qu’ils nous révèlent un fait d’une grande importance, en ce
    qu’il nous permet de mieux comprendre les rapports qui
    existent entre le moi et Eros. En s’appropriant ainsi la libido
    attachée aux objets vers lesquels le soi est poussé par ses
    tendances érotiques, en se posant comme le seul objet d’atta-
    chement amoureux, en désexualisant ou en sublimant la
    libido du soi, le moi travaille à l’encontre des intentions
    d’Eros, se met au service de tendances instinctives opposées.
    Il est obligé d’accepter une autre partie des fixations du soi,
    y participer, pour ainsi dire. Et cette manière de se compor-
    ter du moi peut encore avoir une autre conséquence dont
    nous aurons à nous occuper plus tard.

    Ces considérations sont de nature à imprimer à la théorie
    du narcissisme une modification importante. A l’origine,
    toute la libido se trouve accumulée dans le soi, alors que le
    moi est encore en voie de formation ou à peine formé. Le
    soi utilise une partie de sa libido en fixations érotiques sur
    des objets, tandis que le moi, à mesure qu’il se développe et

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    se fortifie, cherche à attirer sur lui cette libido orientée vers
    les objets et à s’imposer au soi comme seul objet d’attache-
    ment érotique. C’est ainsi que le narcissisme du moi est un
    narcissisme secondaire, dérobé aux objets.

    Plus nous suivons les tendances instinctives accessibles à
    notre observation, et plus elles se révèlent à nous comme des
    dérivations d’Eros. N’étaient les considérations que nous
    avons développées dans Au delà du principe du plaisir et si
    nous ne savions pas qu’Eros comporte des éléments sadiques,
    il nous serait impossible de maintenir notre conception dua-
    liste. Mais puisque nous la maintenons, et les raisons que
    nous venons de citer nous y obligent, nous ne pouvons nous
    empêcher de penser que les instincts de mort opèrent essen-
    tiellement en silence et que tout le bruit de la vie émane
    d’Eros 1).

    D’Eros et de la lutte contre Eros ! Il paraît tout à fait
    vraisemblable que le principe du plaisir sert au soi de boussole
    dans la lutte contre la libido dont l’intervention trouble le
    cours de la vie. Si la vie est dominée par le principe de la
    constance tel que le concevait Fechner, ce qui signifie que
    la vie constitue un acheminement vers la mort, ce sont les
    exigences d’Eros, c’est-à-dire des instincts sexuels, qui
    empêchent une baisse de niveau et introduisent de nouvelles
    tensions. Guidé par le principe du plaisir, c’est-à-dire par la
    perception du déplaisir, le soi se défend contre ces nouvelles
    tensions par différents moyens. En premier lieu, en s’adaptant
    aussi rapidement que possible aux exigences de la libido non
    désexualisée, c’est-à-dire en cherchant à satisfaire les ten-
    dances directement sexuelles. En deuxième lieu, et cela d’une
    façon beaucoup plus efficace, en se débarrassant, au cours
    d’une de ces satisfactions, qui fait taire toutes les exigences
    partielles, des substances sexuelles, ces porteurs saturés des
    tensions érotiques. L’élimination de la substance sexuelle au
    cours de l’acte sexuel correspond, dans une certaine mesure,
    à la séparation entre le soma et le plasma germinatif. C’est

    1)D’après notre manière de voir, les instincts de destruction dirigés
    vers l’extérieur auraient été détournés du propre moi par l’intermé-
    diaire d’Eros.

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    pourquoi l’état qui suit la satisfaction sexuelle complète
    ressemble à la mort, et c’est pourquoi chez les animaux infé-
    rieurs la mort suit immédiatement la procréation. Ces êtres
    meurent après avoir procréé, parce qu’après l’élimination
    d’Eros à la faveur de la satisfaction, la mort recouvre sa liberté
    d’action et ne rencontre pas d’obstacles à la réalisation de ses
    desseins. Ajoutons enfin (fait que nous connaissons déjà) que
    le moi facilite au soi cette lutte contre la libido, en subli-
    mant une partie de celle-ci pour lui-même et en vue des buts
    qu’il poursuit.