S.
123
IX
« Vous vous permettez des contradic
tions difficiles à concilier. Vous commen
cez par déclarer qu’un écrit tel que le
vôtre est absolument sans danger. Per
sonne ne se laissera ravir sa foi reli
gieuse par des dissertations de cet ordre.
Mais comme il entre pourtant dans vos
intentions de troubler les gens dans leur
foi, ainsi qu’il apparaît plus tard, on est
en droit de vous le demander : pour
quoi publiez-
vous ce livre ? Ailleurs vous
avouez cependant qu’il est dangereux,S.
124
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
voire très dangereux, que quelqu'un
apprenne qu'on ne croit plus en Dieu.
Docile jusque là aux lois de la civilisation,
il rejettera alors toute obéissance à ces
lois. Toute votre argumentation, quand
vous dites qu'il est dangereux pour la
civilisation que ces lois soient basées sur
une motivation religieuse, repose sur
l'hypothèse qu'un croyant peut devenir
incroyant : or c'est là une absolue
contradiction.« Vous tombez dans une autre contra-
diction lorsque, d'une part, vous convenez
que l'homme ne saurait être conduit par
son intelligence, qu'il est dominé par ses
passions et par les exigences de ses instincts,
et que, d'autre part, vous remplacez la
base affective de son obéissance à la cul-
ture par une base rationnelle. Comprenne
qui peut! Il me semble à moi que c'est
l'un ou l'autre.S.
125
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
« En outre, l'histoire ne vous a-t-elle
rien appris ? La tentative de remplacer
la religion par la raison a déjà été faite,
elle fut même officielle et de grand
style. Vous vous souvenez certes de la
Révolution française et de Robespierre ?
Mais aussi du caractère éphémère et du
misérable échec de cette expérience. On
la refait actuellement en Russie. Nous
n'avons pas besoin de nous demander
quel en sera le résultat. Ne pensez-vous
pas qu'il faut l'admettre : l'homme ne
peut pas se passer de religion ?« Vous avez dit vous-même que la
religion est davantage qu'une névrose
obsessionnelle. Mais vous n'avez pas
traité de cette autre face qu'elle pré-
sente. Il vous suffit d'établir son ana-
logie avec la névrose. Les hommes
doivent être délivrés d'une névrose, et
vous ne vous souciez pas de ce qui parS.
126
là peut être en même temps perdu pour
l’humanité. »
– J’ai semblé tomber dans des contradic-
tions, sans doute parce que j’ai trop hâti-
vement traité d’une matière compliquée.
Nous pouvons en partie y remédier.
Je persiste à maintenir que d’un certain
point de vue cet écrit est tout à fait
inoffensif. Aucun croyant ne se laissera
troubler dans sa foi par mes arguments
ou par des arguments similaires. Un
croyant est rattaché par certains liens de
tendresse à l’essence de sa religion. Il est
certes un grand nombre d’autres gens
qui ne sont pas croyants au même sens
du terme. Ceux-ci obéissent aux lois de la
civilisation parce qu’ils se laissent intimider
par les menaces de la religion, et ils crai-
gnent la religion aussi longtemps qu’ils
pensent qu’elle fait partie de cette réalité
qui leur impose des limitations. Ce sontS.
127
eux qui rompent toute entrave dès qu’ils
osent renoncer à la foi en la réalité de la reli-
gion, mais ce ne sont pas des arguments
qui amènent chez ces gens-là ce revire-
ment. Ils cessent de craindre la religion
lorsqu’ils s’aperçoivent que d’autres non
plus ne la craignent pas, et c’est de cette
sorte de gens que j’ai dit qu’ils appren-
draient le déclin de l’influence religieuse,
même si je ne publiais pas cet écrit.
Mais je pense que vous-même attachez
plus d’importance à l’autre contradiction
que vous me reprochez. Les hommes sont
si peu accessibles à des arguments ration-
nels, si complètement dominés par leurs
désirs instinctifs : pourquoi leur enlever
un moyen de satisfaire leurs instincts et
vouloir le remplacer par des arguments
rationnels ? Certes, les hommes sont ainsi
faits, mais vous êtes-vous demandé s’il est
nécessaire qu’ils soient tels, si leur natureS.
128
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
interne les y oblige? Un anthropologiste
est-il à même de donner l'indice céphalique
d'un peuple chez lequel régnerait la coutume
de déformer par des bandages la tête des
enfants dès leurs premières années? Pen
sez au contraste attristant qui existe entre
l'intelligence rayonnante d'un enfant bien
portant et la faiblesse mentale d'un adulte
moyen. Est-il tout à fait impossible que
ce soit justement l'éducation religieuse
qui soit en grande partie cause de cette
sorte d'étiolement? Je crois qu'il faudrait
longtemps avant qu'un enfant à qui l'on
n'en aurait rien dit commençât à s'in
quiéter de Dieu et des choses de l'au-delà.
Peut-être les idées qu'il s'en ferait sui
vraient-elles les mêmes voies que chez ses
ancêtres, mais on n'attend pas que s'ac
complisse cette évolution, on lui impose
les doctrines religieuses à un âge où il ne
peut leur porter d'intérêt et où il n'est pasS.
129
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
capable d'en saisir la portée. Les deux
points principaux des programmes péda-
gogiques actuels ne sont-ils pas de retarder
le développement sexuel de l'enfant et de
le soumettre de bonne heure à l'influence de
la religion? Quand alors l'enfant s'éveille
à la pensée, les doctrines religieuses sont
déjà devenues pour lui inattaquables.
Croyez-vous cependant qu'il soit favorable
au renforcement de la fonction intellec-
tuelle qu'un domaine d'une telle impor-
tance soit interdit à la pensée de par la
menace des peines de l'enfer? Nous n'avons
pas à nous étonner outre mesure de la fai-
blesse intellectuelle de quiconque est une
fois parvenu à accepter sans critique toutes
les absurdités que toutes les doctrines reli-
gieuses comportent et à fermer les yeux
devant les contradictions qu'elles impli-
quent. Cependant nous n'avons pas d'autre
moyen de maîtriser nos instincts que notre
S.
130
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
intelligence. Et comment peut-on s'at-
tendre à ce que des personnes, qui sont sous
l'influence de certaines prohibitions de
penser, atteignent cet idéal qui devrait
être réalisé en psychologie, la primauté
de l'intelligence ? Vous savez par ailleurs
qu'on le répète volontiers : les femmes en
général auraient une faiblesse d'esprit
d'ordre « physiologique », c'est-à-dire une
intelligence moindre que celle de l'homme.
Le fait en lui-même est discutable, son inter-
prétation douteuse ; cependant on pourrait
dire, en faveur de la nature secondaire de
cet étiolement intellectuel, que les femmes
continuent à souffrir de l'interdiction rude
et précoce de porter leur esprit sur les pro-
blèmes qui les auraient le plus intéressées :
ceux de la vie sexuelle. Tant que l'homme,
au cours de ses premières années, restera, en
dehors de l'inhibition mentale liée à la
sexualité, encore sous l'influence de l'inhi-
S.
131
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
bition mentale religieuse et de celle qui en
dérive : l'inhibition mentale « loyaliste »
envers les parents et les éducateurs, nous
ne pouvons vraiment pas dire quel il est
en réalité (1).Mais je tempérerai mon zèle et j'admettrai
que peut-être moi-même je poursuis une
(1)En France, où, depuis déjà plusieurs décades,
l'école « laïque » est institution d'État, il semblera
peut-être que la place attribuée ici à l'éduca-
gieuse soit plus grande que celle qu'elle occupe en
réalité de nos jours. Certains diront : « Mais il y a
longtemps que nous, nous avons porté remède à cela ».
On oubliera, ce disant, qu'à côté de l'école il y a la
famille et que les mères, dans les diverses classes
sociales, sont souvent demeurées religieuses, même
quand les pères ne le sont plus. Et dans les familles
plus aisées, alors même que la mère est libre-penseuse,
la bonne d'enfants prend souvent soin, en dehors des
parents, d'assurer l'éducation religieuse précoce de
l'enfant. On ne saurait donc dire que la France
elle-même, malgré son avance à cet égard sur les
autres nations, ait encore vraiment pu faire l'expé-
rience intégrale de l'éducation non-religieuse. (N. de
la trad.)S.
132
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
illusion. Peut-être l'effet de l'interdiction
religieuse de penser n'est-il pas si grave
que je le crois. Peut-être la nature humaine
se trouvera-t-elle rester la même quand
bien même on ne mésuserait plus de l'édu
cation pour soumettre les enfants au joug
religieux. Je n'en sais rien et vous ne pou
vez pas non plus le savoir. Non seulement
les grands problèmes de la vie semblent de
nos jours insolubles, mais encore des ques
tions bien moindres sont difficiles à tran
cher. Cependant vous avouerez avec moi
qu'on est en droit de nourrir une grande
espérance en ce qui regarde l'avenir;
peut-être reste-t-il à découvrir un trésor
qui enrichirait notre civilisation, et l'essai
d'une éducation non-religieuse vaut d'être
tenté. Si la tentative échoue, je serai prêt
à abandonner toute réforme et à en revenir
au jugement antérieur, d'ordre purement
descriptif : l'homme est une créature d'in-
S.
133
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
telligence faible, que dominent ses instincts.
Sur un autre point je suis entièrement
d’accord avec vous. Il serait certes absurde
de vouloir commencer par supprimer la
religion par la violence et d’un seul
coup. L’entreprise serait avant tout sans
espoir. Le croyant ne se laisse arracher sa
foi ni par des arguments ni par des inter-
dictions. Et y réussît-on avec quelques-
uns que ce serait une cruauté. Une personne
qui, pendant des décades, a pris des narco-
tiques ne peut naturellement plus dormir
si l’on vient à l’en priver. L’effet des conso-
lations que la religion apporte à l’homme
peut être mis en parallèle avec celui des
narcotiques : ce qui se passe actuellement
en Amérique l’illustre fort joliment. On
veut là-bas priver les humains – évidem-
ment sous l’influence du règne des femmes
– de tout excitant, de toute boisson eni-
vrante, et on les gave en échange avec deS.
134
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
la piété. Voilà encore une expérience dont
le résultat ne saurait être douteux.Ainsi je suis en contradiction avec vous
lorsque, poursuivant vos déductions, vous
dites que l’homme ne saurait absolument
pas se passer de la consolation que lui
apporte l’illusion religieuse, que, sans elle,
il ne supporterait pas le poids de la vie, la
réalité cruelle. Oui, cela est vrai de l’homme
à qui vous avez instillé dès l’enfance le
doux – ou doux et amer – poison. Mais
de l’autre, qui a été élevé dans la sobriété ?
Peut-être celui qui ne souffre d’aucune
névrose n’a-t-il pas besoin d’ivresse pour
étourdir celle-ci. Sans aucun doute l’homme
alors se trouvera dans une situation difficile ;
il sera contraint de s’avouer toute sa dé-
tresse, sa petitesse dans l’ensemble de l’uni-
vers ; il ne sera plus le centre de la création,
l’objet des tendres soins d’une Providence
bénévole. Il se trouvera dans la même situa-S.
135
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
tion qu’un enfant qui a quitté la maison
paternelle, où il se sentait si bien et où il
avait chaud. Mais le stade de l’infanti-
lisme n’est-il pas destiné à être dépassé?
L’homme ne peut pas éternellement demeu-
rer un enfant, il lui faut enfin s’aventurer
dans l’univers hostile. On peut appeler cela
« l’éducation en vue de la réalité »; ai-je
besoin de vous dire que mon unique des-
sein, en écrivant cette étude, est d’attirer
l’attention sur la nécessité qui s’impose de
réaliser ce progrès?Vous craignez sans doute que l’homme ne
supporte pas cette rude épreuve? Cepen-
dant, espérons toujours. C’est déjà quelque
chose que de se savoir réduit à ses propres
forces. On apprend alors à s’en servir
comme il convient. L’homme n’est pas
dénué de toute ressource; depuis le temps
du déluge, sa science lui a beaucoup appris
et accroîtra encore davantage sa puis-
– 135 –
S.
136
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
sance. Et en ce qui
touche aux grandes néces-
sités que comporte le destin, nécessités aux-
quelles il n’est pas de remède, l’homme
apprendra à les subir avec résigna-
tion. Que lui importe l’illusion de posséder de grandes
propriétés dans la lune, propriétés dont per-
sonne encore n’a vu les revenus ? Petit
cultivateur ici-bas, il saura cultiver son ar-
pent de terre de telle sorte que celui-ci le
nourrira. Ainsi, en retirant de l’au-delà ses
espérances ou en concentrant sur la vie ter-
restre toutes ses énergies libérées, l’homme
parviendra sans doute à rendre la vie sup-
portable à tous et la civilisation n’écrasera
plus personne. Alors il pourra, sans regrets,
dire avec l’un de nos confrères en incréduli-
té:Nous abandonnons le ciel
Aux anges et aux moineaux 1).1)Den Himmel überlassen wir
Den Engeln und den Spatzen.
(HEINE, Deutschland, Chap. I.)
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