S.
137
X
« Voilà qui semble merveilleux! Une hu
manité qui aurait renoncé à toute illusion
et qui serait ainsi devenue capable de se
créer sur terre une existence supportable!
Mais je ne saurais pour ma part partager
vos espérances. Non pas que je sois le
réactionnaire endurci pour lequel vous me
prenez peut-être. Mais parce que j’ai du
bon sens. Il me semble que nous avons à
présent interverti les rôles : c’est vous à
présent le rêveur, qui se laisse emporter
par ses illusions, et c’est moi qui repré-S.
138
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
sente les exigences de la raison, le droit au
scepticisme. Ce que vous venez d’exposer
me semble basé sur des erreurs que, sui-
vant le précédent que vous m’avez fourni,
j’appellerai des illusions : car l’influence
de vos propres désirs s’y trahit assez
clairement. Vous vous flattez de l’espérance
que les générations qui, dans leur petite
enfance, n’auront pas subi l’influence des
doctrines religieuses atteindront aisément la
primauté voulue de l’intelligence sur leur
vie instinctive. Voilà qui est certes une
illusion; sur ce point décisif la nature
humaine a peu de chances de se modifier.
Si je ne me trompe, – on sait si peu de
choses touchant les autres civilisations
– il existe, même de nos jours, des peuples
qui ne grandissent pas sous la pression d’un
système religieux, et ils ne se rapprochent
pas plus que les autres de l’idéal que vous
vous proposez. Si l’on veut expulser deS.
139
notre civilisation européenne la religion,
on n’y pourra parvenir qu’à l’aide d’un
autre système doctrinal, et ce système,
dès l’origine, adoptera toutes les caracté-
ristiques psychologiques de la religion :
sainteté, rigidité, intolérance et la même
interdiction de penser, en vue de se défen-
dre. Il vous faut quelque chose de cette
sorte afin de faire face aux exigences de
l’éducation. Or vous ne pouvez renoncer
à l’éducation. La voie que doit parcourir
le nourrisson jusqu’à ce qu’il devienne un
civilisé est longue; trop de jeunes êtres
s’y égareraient et n’arriveraient pas à rem-
plir à temps leurs devoirs vitaux, s’ils
étaient abandonnés sans guide à leur évo-
lution propre. Et les doctrines qui auront
servi à leur éducation borneront toujours
leur pensée en leur âge mûr, tout comme
vous le reprochez aujourd’hui à la religion.
Ne remarquez-vous pas que le défaut con-
S.
140
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
génital et irrémédiable de notre civilisa-
tion, comme de toute culture humaine, est
d’imposer à l’enfant, bien qu’il soit faible
d’esprit et dominé par ses instincts, la
prise de décisions que seule l’intelligence
mûrie de l’adulte peut justifier? Cepen-
dant la civilisation ne peut agir autrement,
en raison du fait que l’évolution séculaire
de l’humanité doit être comprimée, pour
chaque individu, en les quelques années
que dure l’enfance, et ce n’est que par des
influences affectives que l’enfant peut
être amené à accomplir la tâche qui lui
est assignée. Telles sont les perspectives
qui s’ouvrent à votre primauté de l’intel-
lect.« Ne soyez donc pas surpris que je sois
en faveur du maintien de l’enseignement
religieux en tant que base de l’éducation
et de la vie en commun des hommes. C’est
là un problème d’ordre pratique et non uneS.
141
question de teneur en réalité. Puisque,
dans l’intérêt du maintien de notre civi-
lisation, nous ne pouvons attendre, avant
d’agir sur l’individu, qu’il soit devenu mûr
pour la culture, – bien des individus d’ail-
leurs ne le deviendraient jamais – puis-
que nous sommes contraints d’imposer à
l’enfant qui grandit un système quelconque
de doctrines, lequel restera actif en lui à
titre de prémisses soustraites à la critique, il
me paraît que le système religieux est de
beaucoup le plus apte à remplir cette fonc-
tion, et, bien entendu, justement en raison
de sa force consolatrice et réalisatrice
de désirs, dans laquelle vous prétendez
avoir reconnu l’illusion. En présence des
difficultés qui s’opposent à la connais-
sance d’une part quelconque de la réalité,
en face du doute relatif à la possibilité
même de toute connaissance, il convient
de ne pourtant pas perdre de vue que les
S.
142
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
besoins des hommes constituent aussi
une partie de la réalité, voire une très
importante, et une partie qui nous touche
de particulièrement près.« Je trouve un autre avantage à la doc-
trine religieuse dans l’une de ses caracté-
ristiques qui semble vous choquer tout
spécialement. Elle est susceptible d’une
épuration, d’une sublimation idéatives,
grâce auxquelles elle peut se dépouiller
de presque tout ce qui en elle portait la
marque du mode de penser primitif et
infantile. Ce qui alors en demeure est un
fond d’idées auxquelles la science ne con-
tredit plus et que la science ne saurait
non plus réfuter.« Ces transformations de la doctrine reli-
gieuse, que vous avez condamnées comme
autant de demi-mesures et de compromis,
permettent d’éviter la scission entre les
masses incultes et les philosophes et pen-
S.
143
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
seurs; elles comprennent un élément com
mun aux deux, élément d’une importance
capitale pour le maintien de la civilisation.
Dès lors, il n’y a plus à craindre que l’homme
du peuple vienne à apprendre que, dans
les classes sociales supérieures, on ne croit
plus en Dieu. Je pense ainsi avoir fait
voir que vos efforts se ramènent à essayer
de remplacer une illusion qui a fait ses
preuves et qui est d’une valeur affective
certaine par une autre illusion, laquelle
ne les a pas faites et qui ne possède pas
cette valeur. »— Je ne suis pas inaccessible à votre cri
tique. Je sais combien il est difficile d’échap
per aux illusions; peut-être les espérances
elles-mêmes, que j’ai avoué nourrir, sont
elles de nature illusoire. Mais je maintiens
une distinction : mes illusions — outre
qu’aucun châtiment ne menace qui ne les
partage pas — ne sont pas, comme lesS.
144
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
illusions religieuses, impossibles à corriger;
elles ne possèdent pas un caractère délirant.
Si l'expérience venait à montrer – non
pas à moi, mais après moi à d'autres qui
penseraient de même – que nous nous
sommes trompés, alors nous renoncerons
à nos espérances. Prenez donc ma tenta-
tive pour ce qu'elle est : un psychologue,
qui ne s'illusionne pas sur les difficultés
qu'il y a à s'accommoder de ce bas monde,
s'efforce de porter, sur l'évolution de l'hu-
manité, un jugement, d'après les quelques
clartés qu'il a acquises en étudiant les
démarches psychiques accomplies par l'in-
dividu au cours de son évolution de l'en-
fance à l'âge adulte. A lui s'impose alors
l'idée que la religion est comparable à
une névrose infantile, et il est assez opti-
miste pour croire que l'humanité surmon-
tera cette phase névrotique, tout comme
tant d'enfants, en grandissant, guérissentS.
145
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
d’une névrose similaire. Ces connaissances,
acquises grâce à la psychologie individuelle,
sont peut-être insuffisantes, leur transposi-
tion au genre humain est peut-être injus-
tifiée, l’optimisme est peut-être ici dénué de
base : je vous accorde que tout cela est
incertain. Mais on ne peut souvent pas se
retenir de dire ce que l’on pense, et l’on s’en
excuse alors, en ne le donnant pas pour
plus que cela ne vaut.Deux points encore méritent que je m’y
arrête. En premier lieu, la faiblesse de ma
position n’implique aucun renforcement
de la vôtre. Je pense que vous défendez
une cause perdue. Nous aurons beau dire
et redire que l’intellect humain est sans
force par rapport aux instincts des hommes,
et avoir raison ce disant, il y a cependant
quelque chose de particulier à cette fai-
blesse : la voix de l’intellect est basse,
mais elle ne s’arrête point qu’on ne l’aitS.
146
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
entendue. Et, après des rebuffades répé
tées et innombrables, on finit quand même
par l’entendre. C’est là un des rares points
sur lesquels on puisse être optimiste en ce
qui regarde l’avenir de l’humanité, mais ce
point n’est pas de médiocre importance.Partant de ce point, on peut concevoir
encore d’autres espérances. Le temps où
sera établie la primauté de l’intelligence est
sans doute encore immensément éloigné
de nous, mais la distance qui nous en
sépare n’est sans doute pas infinie. Et
comme la primauté de l’intelligence pour
suivra vraisemblablement les mêmes buts
que ceux que votre Dieu doit vous faire
atteindre : la fraternité humaine et la dimi
nution de la souffrance, nous sommes en
droit de dire que notre antagonisme n’est
que temporaire et nullement irréductible.
Bien entendu, nous les poursuivrons dans
les limites humaines et autant que laS.
147
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
réalité extérieure, l'Ἀνάγκη le permettra.
Ainsi nous espérons une même chose,
mais vous êtes plus impatients, plus exi-
geants, et – pourquoi ne pas le dire ? –
plus égoïstes que moi et mes pareils. Vous
voulez que la félicité commence aussitôt
après la mort, vous lui demandez de réali-
ser l'impossible et vous ne voulez pas
renoncer aux prétentions qu'élève l'indi-
vidu. De ces désirs, notre Dieu Λόγος 1)
réalisera ce que la nature extérieure per-
mettra, mais seulement peu à peu, dans un
avenir imprévisible et pour d'autres enfants
des hommes. A nous, qui souffrons grave-
ment de la vie, il ne promet aucun dédom-
magement. Sur la voie qui mène à ce but
éloigné, vos doctrines religieuses devront
être abandonnées, et peu importera alors
1)Les dieux jumeaux Λόγος–Ἀνάγκη, du Hollan-
dais Multatuli.S.
148
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
que les premières tentatives échouent ou
que les premières formations substitutives
ne soient pas viables. Vous en connaissez
le pourquoi : rien ne peut à la longue résis-
ter à la raison et à l'expérience, et que la
religion soit en contradiction avec toutes
deux est par trop évident. Les idées reli-
gieuses purifiées ne peuvent elles-mêmes
se soustraire à ce destin, tant qu'elles
cherchent à sauver quelque chose du carac-
tère consolateur de la religion. Certes, si
vous vous bornez à affirmer l'existence
d'un Etre supérieur, dont les qualités sont
indéfinissables et les intentions inconnais-
sables, vous vous mettez hors de portée
des objections de la science, mais alors
l'intérêt des hommes se détache de vous.En second lieu, je vous prie de noter la
différence entre votre attitude et la mienne
en face de l'illusion. Vous devez défendre
de toutes vos forces l'illusion religieuse :S.
149
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
si elle vient à être discréditée – et elle est
vraiment assez menacée – alors votre uni-
vers s’écroule, il ne vous reste qu’à désespé-
rer de tout, de la civilisation et de l’avenir
de l’humanité. Je suis, nous sommes libres
d’un tel servage. Étant préparés à renon-
cer à une bonne part de nos désirs infantiles,
nous pouvons supporter que certaines de
nos espérances se révèlent comme étant
des illusions.L’éducation libérée du joug des doc-
trines religieuses ne changera peut-être
pas grand’chose à l’essence psychologique
de l’homme, notre Dieu le Λόγος n’est
peut-être pas très puissant et il ne pourra
peut-être tenir qu’une petite part de
ce que ses prédécesseurs ont promis. Si
nous devons un jour le reconnaître, nous
le ferons avec résignation. Nous ne per-
drons pas pour cela tout intérêt pour les
choses de l’univers et de la vie, car nousS.
150
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
possédons un point d'appui solide et qui
vous manque. Nous croyons qu'il est au
pouvoir du travail scientifique de nous
apprendre quelque chose sur la réalité de
l'univers et que nous augmentons par là
notre puissance et pouvons mieux organi-
ser notre vie. Si cette croyance est une
illusion, alors nous sommes dans le même
cas que vous, mais la science nous a, par
de nombreux et importants succès, fourni
la preuve qu'elle n'est pas une illusion.La science a beaucoup d'ennemis décla-
rés, et encore plus d'ennemis cachés, parmi
ceux qui ne peuvent lui pardonner d'avoir
ôté à la foi religieuse sa force et de menacer
cette foi d'une ruine totale. On lui reproche
de nous avoir appris bien peu et d'avoir
laissé dans l'obscurité incomparablement
davantage. Mais on oublie, en parlant ainsi,
l'extrême jeunesse de la science, la diffi-
culté de ses débuts, et l'infinie brièveté duS.
151
laps de temps écoulé depuis que l’intellect
humain est assez fort pour affronter les
tâches qu’elle lui propose. Ne commettons-
nous pas, tous tant que nous sommes, la
faute de prendre pour base de nos juge-
ments des laps de temps trop courts ? Nous
devrions suivre l’exemple des géologues. On
se plaint de l’incertitude de la science, on
l’accuse de promulguer aujourd’hui une loi
que la génération suivante reconnaît pour
une erreur et remplace par une loi nouvelle
qui n’aura pas plus longtemps cours. Mais
ces accusations sont injustes et en partie
fausses. La transformation des opinions
scientifiques est évolution, progrès, et
non démolition. Une loi, que l’on avait
d’abord tenue pour universellement va-
lable, se révèle comme n’étant qu’un cas
particulier d’une légalité plus compréhen-
sive, ou bien l’on voit que son domaine
est borné par une autre loi, que l’on neS.
152
découvre que plus tard; une approxima-
tion en gros de la vérité est remplacée
par une autre, plus soigneusement adaptée
à la réalité, approximation qui devra
attendre d’être perfectionnée à son tour.
Dans divers domaines, nous n’avons pas
encore dépassé la phase de l’investigation,
phase où l’on essaie diverses hypothèses
qu’on est bientôt contraint, en tant qu’ina-
déquates, de rejeter. Mais dans d’autres
nous avons déjà un noyau de connaissances
assurées et presque immuables. On a
enfin essayé de discréditer radicalement la
science en disant que, liée aux conditions
mêmes de notre organisation, elle ne peut
nous donner que des résultats subjectifs,
cependant que la vraie nature des choses
hors de nous lui demeure inaccessible. On
néglige, ce disant, quelques facteurs qui sont
décisifs lorsqu’il s’agit de comprendre le
travail scientifique. Premièrement, notreS.
153
L’AVENIR D’UNE ILLUSION
organisation, c’est-à-dire notre appareil
psychique, s’est développée justement en
s’efforçant d’explorer le monde extérieur,
et a par suite dû réaliser dans sa struc-
ture un certain degré d’adaptation. Deuxiè-
mement, notre appareil psychique est lui-
même partie constituante de cet univers
que nous avons à explorer, et qui se prête
de fait à notre investigation. Troisièmement,
la tâche de la science est parfaitement cir-
conscrite si nous la limitons à nous faire
voir comment le monde doit nous appa-
raître en raison du caractère particulier
de notre organisation. Quatrièmement,
les résultats ultimes de la science, juste-
ment en vertu de la façon dont ils ont été
acquis, ne sont pas conditionnés par notre
organisation seule, mais encore par ce qui
a agi sur cette organisation. Et finale-
ment, le problème de la nature de l’univers
considérée indépendamment de notre appa-
S.
154
L'AVENIR D'UNE ILLUSION
reil de perception psychique est une abs-
traction vide, dénuée d'intérêt pratique.
Non, notre science n'est pas une illusion.
Mais ce serait une illusion de croire que
nous puissions trouver ailleurs ce qu'elle
ne peut nous donner. (1)
(1)Nous faisons suivre l'Avenir d'une illusion de
deux essais de Freud, touchant également les pro-
blèmes de la religion.
(N. de la trad.)
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